Afrique in visu : le blog au service des photographes du continent

Entretien d'Erika Nimis avec Jeanne Mercier et Baptiste de Ville d'Avray

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Créé il y a quelques mois, le site web www.afriqueinvisu.org entend devenir la première plateforme panafricaine d’échanges autour de l’image et du métier de photographe. Ses objectifs ? Donner, entre autres, à voir et à penser les pratiques photographiques en Afrique dans leur contexte et mettre les professionnels de l’image en réseau. Entretien avec les deux concepteurs hyper dynamiques de ce nouveau blog alternatif (1).

Comment est né le projet ? Quels sont ses objectifs ?
Le projet est né d’un constat : les photographes africains ne sont visibles qu’au travers d’événements de type « biennale » et sont dépendants du marché de l’art occidental. Le projet a commencé en octobre 2006 à Bamako. Jeanne faisait un travail de recherche depuis deux ans sur les Rencontres de Bamako et l’émergence d’un contexte photographique particulier. Baptiste, photographe, souhaitait échanger et réfléchir autour des pratiques photographiques.
Afrique in visu est la première plateforme panafricaine d’échanges autour de l’image et du métier de photographe. Son objectif est de voir et de repenser la photographie africaine dans son contexte et non à travers le prisme de la photographie occidentale. L’idée principale est de mettre en réseau les professionnels de l’image, afin qu’ils collaborent et contribuent à la structuration du secteur et à la réécriture de leur histoire de la photographie. C’est par un secteur structuré qui se remet en question et tente de sortir des clichés occidentaux que les photographes africains pourront bénéficier d’un véritable rayonnement international.
Comment les photographes et les acteurs culturels locaux ont-ils accueilli le projet au Mali, puis au Maroc ?
Au Mali, il nous a fallu un certain temps pour faire réellement comprendre aux photographes locaux et aux structures l’intérêt de cette plateforme et son interactivité. Nous avons cependant été bien accueillis et avons réussi sur le long terme à engager de réels débats et de véritables collaborations constructives autour de l’image.
Au Maroc, c’est encore difficile de donner un avis. Les photographes étant plus sensibilisés aux nouvelles technologies, ils sont conscients de l’intérêt du blog et de la mise en réseau avec les acteurs de la photographie africaine. Étant plus familiers avec l’outil Internet, le partage des savoirs leur paraît d’emblée utile.
À Bamako, vous avez collaboré avec le CFP (Cadre de Promotion pour la Formation en Photographie) de plusieurs manières, notamment en donnant un cours. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette expérience ?
La collaboration avec le CFP a commencé depuis Paris, où nous avons constitué une bibliothèque pour le centre, comprenant des livres, des magazines et des DVD, afin que les élèves aient accès à des connaissances le plus large possible. Cette bibliothèque continue d’être alimentée et nous cherchons toujours des personnes souhaitant contribuer en donnant des livres.
Dès notre arrivée au Mali, Jeanne a réalisé sept interventions (soit 21 heures de cours) sur l’histoire de la photographie et les droits d’auteurs, en tentant d’initier un échange avec les étudiants. Ensuite, notre collaboration a été informelle, comprenant des discussions avec les élèves autour de la photo, de la Biennale et de la couverture par Afrique in visu des événements organisés par le CFP (Portes ouvertes, vernissages…).
Par le biais de divers entretiens, nous avons mis en avant quelques personnalités du CFP comme Adama Bamba, élève de deuxième année et photographe de studio ; Harandane Dicko, sortant du CFP et assistant de la direction, avec qui nous collaborons activement et qui enrichit le blog de ses commentaires éclairés ; Youssouf Sogodogo, directeur du CFP, avec qui nous avons évoqué les enjeux et les objectifs de ce centre. Cette dernière entrevue nous a permis de clore le lancement d’Afrique in visu au Mali. Nous restons en contact avec eux et continuons à mettre en avant leurs activités via le blog. Cette collaboration reprendra lors de notre prochain séjour à Bamako en novembre 2007, lors des prochaines Rencontres qui vont nous permettre d’élargir le réseau d’Afrique in visu et de faire la connaissance des « blogueurs » de notre plateforme.
Quels sont les enjeux liés à l’enseignement de la photographie au Mali ?
Les enjeux sont énormes. D’une part, le secteur doit se structurer et développer ses collaborations avec différentes institutions (écoles, centres de formation…) en Afrique, en dehors du temps fort de la Biennale de Bamako. D’autre part, il faudrait initier plus de jeunes femmes, trop absentes du domaine de l’image. L’enseignement de la photographie au Mali ne doit pas être marginalisé. Il doit davantage ouvrir les futurs photographes aux pratiques artistiques et aux nouvelles technologies. Le numérique, l’informatique mais aussi l’outil Internet doivent faire partie intégrante des formations. L’enseignement malien doit aussi envisager de collaborer avec d’autres professionnels du continent africain : photographes, centres photographiques, journalistes culturels ou spécialistes de l’image.
Deux étudiants du CAMM (Conservatoire des Arts et Métiers du Multimédia, à Bamako) ont été intégrés à l’équipe de rédaction. Afrique in visu a-t-il suscité des vocations de photographes « blogueurs » à Bamako ? Et ailleurs ?
Tiécoura N’Daou et Boubacar Tangara, étudiants au CAMM en multimédia nous ont sollicité fin 2006, afin d’échanger autour de leurs propres travaux photographiques. Ils ont ensuite rejoint l’équipe en proposant des articles, mais aussi en participant activement aux débats via les commentaires.
Notre plus grande et belle surprise est venue du collectif congolais Génération Elili. Ce jeune collectif nous fait partager ses photos et propose des articles de fond sur l’état de la photographie au Congo-Brazzaville, permettant ainsi une meilleure compréhension des réalités photographiques de ce pays. De plus, tous les membres du collectif enrichissent régulièrement le blog de leurs commentaires. Ces photographes « blogueurs » que nous ne connaissons que via Internet font partie intégrante d’Afrique in visu. Leur démarche prouve que, même hors du circuit international, ils parviennent par leurs propres moyens à dynamiser et à structurer le secteur photographique congolais.
Que retenez-vous de votre expérience malienne ?
Un enrichissement humain, un enrichissement du regard, mais aussi une meilleure compréhension des réalités vécues par les photographes locaux. Notre expérience a également changé notre regard et notre rapport à la photographie de studio ! Cela nous a permis d’avoir un rapport plus direct, de prendre conscience qu’au Mali, le portrait de studio est bien plus que la simple survivance de pratiques perçues comme « folkloriques » : il représente des moments de vie… Par ailleurs, nous sommes intimement persuadés de l’intérêt des collaborations Sud-Sud. Le secteur photographique panafricain ne doit plus être dépendant du réseau Nord-Sud qui ne prend pas en compte les réalités du terrain et les enjeux des professionnels de l’image.
Et maintenant, le Maroc… Dites-nous en plus sur vos futurs projets et collaborations.
Nous travaillons actuellement à Rabat, où nous tentons de mettre en avant la jeune photographie marocaine. Pour le moment, nous n’avons rencontré que des hommes, mais nous espérons pouvoir collaborer avec des femmes photographes très prochainement. Beaucoup d’entrevues sont réalisées par Internet, les jeunes photographes marocains étant souvent installés à l’étranger.
Par exemple, nous collaborons activement avec le photographe Fouad Maazouz qui nous a permis de rencontrer sur place de nouveaux talents encore peu diffusés. Du 1er au 5 mai 2007, nous ferons une résidence à l’Institut français d’Oujda, dans le cadre des « Rendez-vous de l’image orientale ». Au Mali et au Maroc, nous avons commencé un travail photographique et de réflexion autour de « la place de l’image fixe en Afrique ». Lors de cette résidence, où nous collaborerons avec les photographes locaux, nous avons choisi de travailler sur la place de l’image chez les Oujdis. Cette semaine de collaboration se fera sous forme de discussions, d’un atelier et d’un diaporama sur ce thème et sera mise en ligne quotidiennement sur www.afriqueinvisu.org.
Quelles sont les différences et les ressemblances avec la situation des photographes au Mali ?
Il est encore difficile d’émettre un avis sur la situation des photographes au Maroc, nous ne connaissons pas assez bien le terrain. La ressemblance se remarque surtout dans l’absence de lieux d’expositions. Il est difficile de se faire connaître en dehors des instituts étrangers qui sont les seuls lieux à valoriser la photographie… Il y a une autre ressemblance flagrante et amusante : leur maître est le photographe Sebastiao Salgado !
La différence se mesure surtout dans le domaine des nouvelles technologies. Les photographes marocains semblent plus tournés vers le numérique. Ils sont plus sensibilisés à la photographie d’art et ont le réflexe de faire des recherches dans les bibliothèques ou sur le Net pour voir des images ou découvrir des artistes.
Malgré cette sensibilisation, au Maroc comme au Mali, la photographie artistique se développe encore dans un milieu très restreint.
Quelles sont les attentes de la jeune génération ? Ses envies ont-elle changé par rapport à celles des aînés ?
Les attentes de la jeune génération au Mali comme au Maroc sont d’être exposée en Occident et de ne plus être exclusivement présentée dans des expositions aux appellations « africaine », « marocaine », « méditerranéenne »…
Au Mali, la jeune génération se tourne de plus en plus vers la photographie artistique au détriment du reportage. Mais à l’inverse du Maroc, elle est encore très influencée par le travail photographique des anciens maîtres. Les jeunes photographes maliens regrettent de ne pas être formés ou de ne pouvoir collaborer avec leurs aînés. Ces derniers ont plutôt tendance à sensibiliser les enfants à la photographie à travers des projets scolaires en ville comme en région.
Au Maroc, les envies ont bien évidemment changé. Cette génération veut se démarquer des aînés. Elle se détourne des anciens thèmes photographiés comme la médina ou le Maroc traditionnel en noir et blanc. La jeune génération veut montrer un Maroc ouvert et puiser ses influences artistiques partout dans le monde. Elle s’intéresse autant à la photographie qu’à la vidéo ou tout autre forme d’art.
Elili au Congo-Brazzaville, Black Box au Nigeria… De plus en plus de collectifs de photographes se créent en Afrique. D’après vous, le collectif est-il la meilleure alternative pour être visible et compétitif au plan international ?
Il est vrai qu’il y a de plus en plus de collectifs en Afrique. Une exception : il n’y en a encore aucun à Bamako, pourtant considérée comme la « capitale de la photographie africaine » ! Nous ne pensons pas que ce soit la meilleure alternative, mais dans des pays où il n’y a pas de politique culturelle, ni d’enseignement dans le domaine de la photographie, les collectifs permettent de se construire et d’avoir un plus grand poids à l’international. Le Collectif Génération Elili nous expliquait qu’ils se retrouvent dans les cybercafés pour consulter les photos d’autres artistes et partager des images, afin d’apporter des critiques aux travaux réalisés. Nous pensons que le collectif permet surtout un échange d’idées et de compétences, plutôt qu’une véritable reconnaissance internationale, encore malheureusement tributaire de grands événements comme la Biennale de Bamako ou de « découvreurs » de talents.
Vous envisagez d’aller ensuite au Mozambique…
Nous aimerions nous rendre au Mozambique, car la pratique de la photographie y est très différente et n’est pas construite sur les mêmes bases qu’en Afrique de l’Ouest.
Le Centro de Documentação e Formação Fotográfica de Maputo semble dispenser un enseignement particulier et approfondi. Aussi pourrait-il être intéressant de mettre en relation ce centre avec le CFP de Bamako. Par ailleurs, le fait que ce pays soit lusophone pourrait conduire à la mise en place d’une passerelle Sud-Sud, avec l’établissement d’un réseau associant des photographes mozambicains et brésiliens.
Justement cette collaboration Sud-Sud, comment peut-elle se concrétiser ?
Elle peut se concrétiser tout d’abord, et cela à moindre coup, par le biais de plateformes web ou de sites Internet. Afrique in visu souhaite accentuer l’aspect participatif et interactif du blog, en développant une version bilingue, pour permettre à tous les photographes de divers horizons d’échanger leurs savoir-faire et leurs compétences. C’est aux photographes et à tous ceux qui s’intéressent à l’image de s’approprier ce blog, en proposant des collaborations, des articles, des galeries, pour faire émerger une communauté de « blogueurs » autour de l’image. La multiplication des collaborations Sud-Sud permettrait certainement de développer le secteur avec une réelle compréhension des réalités du terrain. Sur le long terme et avec des financements (subventions, mécénats, dons de matériels), Afrique in visu souhaiterait, en collaboration avec des structures locales, organiser des ateliers de réflexion sur les pratiques photographiques en Afrique et des rencontres sur le continent africain, afin que les professionnels de l’image de chaque pays puissent partager leurs expériences et apporter leur pierre à l’édifice.

1. Jeanne Mercier est étudiante-chercheuse en histoire de la photographie et Baptiste de Ville d’Avray jeune photographe reporter.///Article N° : 6734

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Les images de l'article
Sans titre © Fouad Maazouz
place de l'image au mali. © BAPTISTE DE VILLE D'AVRAY




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