Agathe Cléry

D'Etienne Chatiliez

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On retrouve moins dans Agathe Cléry le mordant des comédies vachardes très dans l’air du temps qui font habituellement le succès de Chatiliez. A la différence de François Dupeyron dans Aide-toi, le ciel t’aidera, nettement plus intéressant car complexe et socialement ancré, il se fait ici politiquement correct pour aborder le sujet qui fâche à l’heure de l’Obamania : le racisme.
En prenant l’humoriste Valérie Lemercier pour incarner une femme d’affaires qui ne supporte pas les Noirs, les Roumains et les Arabes, mais qu’une maladie d’Addison carabinée rend noire de peau, il choisit la parodie comme angle d’attaque. Non seulement il détourne une large panoplie d’airs des plus connus, de l’internationale à Noir c’est noir, mais il recycle aussi les grands moments du racisme au spectacle. Valérie Lemercier est peinturlurée comme l’était en 1927 Jackie Rabinowitz dans Le Chanteur de Jazz¸ le premier film parlant, pour interpréter un « nègre ». Chatiliez surfe alors sur les Minstrel shows, intermèdes comiques d’abord interprétés par des acteurs blancs qui se noircissaient le visage et qui perdureront aux Etats-Unis jusque dans les années 50. Spike Lee s’y référait dans The Very Black Show (Bamboozled) où leur renaissance y fait un triomphe à la télé. Et l’on verra effectivement Valérie Lemercier faire sensation dans un night club en occupant la piste ou se muter en Michael Jackson.
En plus d’être doués pour la danse et la musique, les Noirs de ces spectacles apparaissaient aussi comme ignorants, stupides ou superstitieux. Loin de toutes considérations sociales et parce qu’il s’agit d’affirmer que c’est possible, ceux d’Agathe Cléry sont au contraire tous brillants et bobos, à commencer par la doctoresse Nathalie (Nadège Beausson-Diagne) ou Quentin (Anthony Cavanagh), le patron de la boîte qui finira par embaucher Agathe. Retournement : Agathe et Quentin ont le coup de foudre. Mais le fait qu’elle soit engagée parce qu’elle est une Noire est un retournement d’un autre genre : pas question d’embaucher des Blancs. Quentin a monté cette boîte par vengeance depuis qu’Agathe avait éliminé par racisme sa candidature ! Antithèse. Lorsque son teint se remet à pâlir, Agathe, en bon ange blanc, s’attellera à le convaincre de revenir sur cette discrimination à l’envers et aura bien sûr gain de cause. Tout est bien qui finit bien pour le grand salut final dans le théâtre d’une France réconciliée dans le métissage.*
Le choix de la comédie musicale est plutôt réjouissant par la distance qu’elle apporte pour traiter des clichés, et cela vaut quelques belles scènes avant que le film ne la délaisse pour se concentrer sur la confrontation raciale du couple amoureux. Tout cela est bien enlevé et l’on rigole mais une gêne submerge, qui prend vite le dessus : les bonnes intentions d’Agathe Cléry ne dépassent pas une évocation soft des difficultés d’embauche ou des tracasseries policières que doivent affronter les Noirs, comme s’il s’agissait de choses d’un autre âge. On s’installe dans le superficiel. Le traitement général du film comme un clip publicitaire renforce cette peinture d’un monde rêvé où les discriminations seront gommées dès lors qu’on en montre la bêtise. En entretenant cette illusion sans ébaucher la moindre contradiction dans le monde feutré d’une comédie où rien ne dépasse, Etienne Chatiliez livre avec Agathe Cléry un nouvel avatar de la suffisance d’une société qui, en faisant semblant de prendre le problème des tares coloniales à bras-le-corps, croit pouvoir s’affranchir des remises en causes de son Histoire.

* Nous avons consacré un dossier d’Africultures à montrer que la notion de métissage cache une hiérarchie des cultures et réduit la prise en compte d’un imaginaire autonome (dossier : Métissages : un alibi culturel ?, Africultures n°62)///Article N° : 8225

Les images de l'article
Le Chanteur de jazz
La première du Chanteur de jazz
Le Chanteur de jazz
Le Chanteur de jazz
The Very Black Show, de Spike Lee
Agathe Cléry © Pathé Distribution
Agathe Cléry © Pathé Distribution
Agathe Cléry © Pathé Distribution
Agathe Cléry © Pathé Distribution





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