Bembeya se réveille

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Vétéran et modèle de tous les orchestres ouest-africains, le Bembeya Jazz National de Guinée ressuscite après quinze ans de léthargie : nouvel album jubilatoire (1) ; enthousiasme, fraîcheur et virtuosité totalement intacts. Enfin une bonne nouvelle pour une sous-région en plein marasme !

Au commencement était le « highlife ». On ne dira jamais assez l’importance de cette musique ghanéenne, née dans les années 1920 pour animer les dancings fréquentés par la première bourgeoisie africaine, en habit et robe du soir… Riche en cordes, en cuivres et en percussions, ce fut la première, et longtemps la seule musique de danse moderne du continent, à l’exception de l’Afrique du sud qui avait assimilé le jazz à la même époque. L’histoire a occulté les premiers orchestres d’Accra (Excelsior Orchestre, Jazz Kings, Cape Coast Sugar Babies…) pour retenir surtout le nom du multi-instrumentiste E.T. Mensah, (1919-1999) maître incontesté du highlife à partir des années 1940. Sans oublier bien sûr le Nigérian Fela qui en fut le génial héritier.
Le coup de maître de Sékou Touré
En 1958 a lieu à Conakry l’investiture du « Président Rebelle ». Achken Kaba, leader de Bembeya, se souvient : « Il n’y avait encore aucun orchestre moderne qui pouvait jouer l’air mandingue. On mangeait français, on s’habillait français, on parlait, chantait et dansait français. C’est ainsi que la Guinée a émergé de la période coloniale. Or pour animer le banquet, il fallait un orchestre symbolisant l’émancipation. C’est N’Krumah qui a amené E.T.Mensah et ses Tempos. Ils sont restés une semaine, et sont revenus souvent à Conakry. Chaque fois c’était un triomphe. Ils ont donné à Sekou Touré l’idée d’inventer la musique guinéenne moderne. Le Vieux a dit : « nous devons créer nos propres orchestres ! » Voilà comment tout est parti. »
A l’époque coloniale déjà, la Guinée joue le premier rôle dans le rayonnement musical du continent : dès 1948, les Ballets Africains de Keita Fodéba tournent dans le monde entier. Ils réunissent une cinquantaine d’artistes, griots pour la plupart, dont les spectacles somptueux démontrent la richesse des traditions mandingues. Les danseuses aux seins nus ne sont pas pour rien dans ce succès. Quelques vieux mélomanes palpitent encore en évoquant la première soirée africaine Salle Pleyel, en 1952, quatre ans après la révélation du jazz afro-cubain par le Big Band de Dizzy Gillespie et Chano Pozo…
Sekou Touré charge donc Keita Fodéba d’organiser la vie musicale du nouvel État. Hélas, pour son malheur, ce génial metteur en scène sera promu ministre de l’Intérieur. Devenu ainsi la première cible de la paranoïa du tyran, il mourra en 1969, probablement des suites de la torture, dans les geôles du sinistre Camp Boiro, voisin du Village des Arts, sorte de HLM-phalanstère où le régime loge les musiciens.
Dix ans plus tôt, Keita Fodeba a créé l’Ensemble Instrumental traditionnel (toujours en activité), le label de disques étatisé Syliphone et le Syli Orchestre (« syli » = éléphant, en soussou). Ce premier orchestre national moderne d’Afrique va se diviser en deux : Balla et ses Balladins, Keletigui et ses Tambourinis. Ces deux big bands existent encore, de manière sporadique, grâce aux clubs de Conakry que leur a offerts Sekou Touré : le Jardin de Guinée à Balla, et La Paillotte à Keletigui.
Du provincial au national
D’autres orchestres nationaux sont créés dans la capitale : le Boiro Band exprime la mé(ga)lomanie du régime au sein même de la caserne-prison où sévissent les tortionnaires de la Garde Républicaine. La Gendarmerie a aussi ses propres big bands, dont le merveilleux ensemble féminin (toujours en action) « Amazones de Guinée ».
La diffusion de musique étrangère est interdite à la radio nationale. En 1967, la République fédérale d’Allemagne y installe un studio ultra-moderne, où une ligne directe permet d’enregistrer et de diffuser en temps réel les innombrables concerts organisés au Palais du Peuple. Mais cette effervescence musicale ne se limite pas à la capitale. A partir de 1963, dans chacune des 33 préfectures de Guinée est organisée une biennale où s’affrontent les orchestres locaux. Le but est de rassembler tout le patrimoine musical guinéen à partir de ses innombrables traditions régionales.
Les gagnants sont convoqués au Festival National de Conakry. C’est ainsi que deux orchestres provinciaux vont accéder à la dignité d’Orchestre National : le Horoya Band de Kankan et le Bembeya Jazz de Beyla. Dans cette petite ville tranquille du sud-est forestier, à mille kilomètres de Conakry, quelques musiciens amateurs rongent leur frein en écoutant des disques de jazz et de highlife. Achken Kaba joue de la trompette, il rassemble un petit orchestre. La rivière locale s’appelle « Bembeya »… Le 15 avril 1961, le Bembeya Jazz donne sont premier concert pour la réunion régionale du parti unique. (1)
Peu après, l’orchestre recrute un formidable guitariste de Kankan, déjà célèbre à 17 ans : d’une vieille famille de griots, il s’appelle Sekou Diabaté.
Quarante ans plus tard, Achken Kaba et Sekou Diabaté co-dirigent toujours le Bembeya Jazz National de Guinée.
L’orchestre gagne la médaille d’or aux deux premières biennales, (1964 et 1966). Il est envoyé en tournée à Cuba et promu orchestre national. Son chanteur-soliste, Aboubacar Demba Camara dit « le Bègue » (il l’est en parlant, pas en chantant !) devient une superstar dans toute la sous-région, après le spectacle et le disque « Regards sur le Passé » (1967) qui raconte l’histoire de Samory Touré, hommage déguisé à son descendant présumé Sekou Touré. (2)
La propagande du régime envahit le répertoire des orchestres nationaux, dont les membres sont fonctionnaires (payés selon une grille calquée sur celle des enseignants), bénéficient de logements gratuits et de primes pour leur nombreux déplacements officiels en province et à l’étranger. Certaines chansons du Bembeya glorifient le parti unique (« Chemin du PDG », « Vive le PDG »), ou ses institutions (« Armée Guinéenne »), d’autres incitent à la patience devant leurs échecs, comme le grand tube du Bembeya « Doni Doni » (petit-à-petit l’oiseau fait son nid !) repris par Africando.
La musique du Bembeya, synthèse parfaite des styles afro-cubain et mandingue, se veut aussi un puzzle de toutes les traditions guinéennes, comme l’explique Achken : « La majorité d’entre nous est d’ethnie malinké, mais le Bembeya est né dans la région des Guerzé, et notre rôle d’orchestre national est de jouer tous les rythmes du pays. Or la Guinée est musicalement un résumé de l’Afrique de l’Ouest, et même au-delà. Dans le Fouta, la flûte et la vièle des Peul font le lien avec le monde arabe. Sur la Basse-Côte, on retrouve les mêmes danses qu’au Libéria ou dans le sud de la Côte d’Ivoire et du Ghana, et jusqu’au Nigeria. Les Guinéens forestiers ont une alimentation, une corpulence et une culture qui les rapprochent même des Congolais. »
Du national à l’international
Au fil des années 1960, le Bembeya est devenu la matrice de tous les big bands ouest-africains. En visite à Conakry, le Président Malien Modibo Keita, enthousiasmé, s’est inspiré du système d’émulation guinéen, créant la biennale de Bamako où viennent s’affronter les orchestres régionaux. Au départ, le Rail Band (dont la vedette est d’ailleurs un Guinéen, Mory Kanté) et les Ambassadeurs s’inspirent directement du Bembeya. De même, à Dakar, l’Orchestra Baobab, le Star Band puis Super Étoile et Super Diamono. C’est d’ailleurs au cours d’une tournée triomphale au Sénégal qu’en 1973 Demba est tué dans un accident de voiture. La mort de cet immense chanteur (dont s’inspirera le jeune Salif Keita, noble comme lui) ouvre pour le Bembeya une période de deuil et de désarroi. C’est Sekou Touré en personne qui imposera son successeur : un griot encore adolescent, Sekouba « Bambino » Diabaté. (cf. Africultures 49).
En 1983, un an avant sa mort, le « dictateur-mélomane »privatise les orchestres nationaux. Le Bembeya, comme les autres, devient propriétaire de son club, de ses instruments, de son matériel. Mais après une grande tournée européenne en 1985, son existence devient sporadique : « L’Ancien Régime, explique Achken, gérait directement la culture. Après la mort de Sekou Touré tous les artistes se sont retrouvés comme des orphelins, adoptés sans transition par la « libre entreprise ». Alors on a survécu, en dents de scie, un peu mieux que les autres orchestres de Conakry. Nous avons tous un autre métier, mais nous continuons de privilégier la musique par rapport à nos fonctions lucratives. Ce n’est pas facile, mais « sometimes up, sometimes down » comme disent les jazzmen. Grâce à Christian Mousset et à Sire Diabaté qui est notre agent depuis plus de quinze ans, le Bembeya va peut-être enfin revivre à plein-temps. »
Le nouvel album (2) est éponyme, comme pour mieux signaler qu’il s’agit d’une renaissance, d’un retour à la source que symbolise si bien le nom de la rivière Bembeya. Huit jeunes musiciens sont venus s’ajouter à quatre vétérans, dont le guitariste soliste Sekou Diabaté qui reste la vedette incontestée et le directeur musical de l’orchestre. Le partage des rôles est bien assumé, comme l’explique délicatement Achken : « Lui, il a l’imagination très fertile en musique, mais pour ce qui est de l’organisation, j’encadre mieux que lui ! »
Le géant débonnaire de la guitare guinéenne acquiesce par un énorme éclat de rire. Et Achken d’ajouter à voix basse mais pas trop, pour que son compère entende bien : « Vous savez, ATT (le Président du Mali) est notre plus grand supporter, mais à l’époque où il était étudiant, Sekou était sa bête noire. Il m’a dit : « j’aimais trop le Bembeya mais quand on annonçait votre arrivée j’avais un haut-le-coeur : toutes les filles de Bamako n’avaient plus d’yeux que pour lui ! »
Sekou éclate encore de rire, et soudain je comprends son surnom « Diamond Fingers »: les arpèges vertigineux qui ponctuent ses solos (sur des gammes qui sont celles du balafon malinké qu’il a abandonné très jeune pour la guitare) étincellent vraiment comme son rire de diamant. Il est, à n’en pas douter, le plus joyeux et lumineux de tous les guitaristes solistes africains : « Depuis la disparition de Franco et de Dr Nico, à part leur concitoyen Papa Noël, Sekou n’a plus de concurrent comme guitariste de scène », souligne Achken.
C’est au Festival d’Angoulême (où il avait donné son dernier concert en France) que le nouveau Bembeya a fait sa réapparition, avant d’enregistrer sur place son nouvel album et de se préparer à retrouver la scène mondiale. (4)
On peut regretter, dans la nouvelle mouture (5), l’absence d’un chanteur-soliste de la trempe de Demba ou de Bambino, même si la section vocale est éblouissante. Quant au niveau instrumental de l’orchestre, il reste inégalé.
C’est ce qui fait encore aujourd’hui du Bembeya le principal rival africain des grandes formations cubaines. Comme l’avoue Achken : « Nous fêtons nos quarante ans au moment où l’Orquesta Aragón vient de célébrer ses soixante ans. Notre rêve, c’est de rester pour l’Afrique ce modèle de longévité et de qualité qu’ils incarnent à Cuba. Continuer dans vingt ans à vivre notre vie collective, sous notre nom d’origine. Pour la Guinée, et pour l’unification de tout le continent. »

(1) Bembeya Jazz : « Bembeya » (Marabi / Mélodie).
(2) Lire à ce sujet l’excellent ouvrage. « Rockers d’Afrique » par Hélène Lee (Albin Michel).
(3) La plupart des anciens enregistrements du Bembeya sont réédités en Cd sous les labels Bolibana et Syllart avec une qualité de son médiocre. La plupart des bandes originales ont été détruites, hélas, lors de troubles à Conakry…
(4) Concerts : le 9/11 à Paris (Divan du Monde) ; le 17/11 au Festival de Londres. Tournée européenne en janvier 2003.
(5) BEMBEYA JAZZ, c’est : Achken Kaba (trompette, chef d’orchestre), Sekou « Bembeya » Diabaté (guitare solo, direction musicale), Bah Youssouf, Doumbouya Alseny et Kaba Salifou (chant), Doré Clément et Koïta Aboubacar Mazo (sax ténor), Kouyaté Mamadi (guitare d’accompagnement), Koya Bayogui (guitare rythmique), Condé Mamadi (guitare-basse), Condé Mory Mangala (batterie), Kouyaté Papa (percussion).///Article N° : 2626

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Les images de l'article
Sekou Bembeya Diabate, dit "Diamond Fingers" © DR
Bembaya Jazz © DR
Bembaya Jazz, à Angoulême 2002 © Gérald Arnaud




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