Centrafrique, « drôle d’endroit pour une rencontre »

Lire hors-ligne :

Il est des pays d’Afrique qui brillent par les festivals qu’ils organisent et d’autres d’où ne nous parviennent que des échos de ruines, de tension politique et sociale et de guerres endémiques. C’est le cas de la République Centrafricaine qui a fait couler beaucoup d’encre sous le règne de Bokassa puis avec les mutineries qui ont ensanglanté Bangui en 1997. Autant dire que la résidence en janvier 2000 de huit artistes africains et européens en République Centrafricaine, initiée par Maï Ollivier – originaire du pays – était une véritable gageure. Retour sur un étonnant voyage, entre autre soutenu par l’AFAA (Association française d’action artistique), la Mairie de Paris et l’Alliance française de Bangui, qui a donné naissance à l’exposition « Quatrième Parallèle » récemment montée à Paris.

A les entendre, ils ne s’en sont pas remis : plus d’un an après leur résidence, les huit artistes parlent de leur séjour à Salo (situé sur le quatrième parallèle nord), comme s’ils l’avaient quitté la veille. C’est pourtant il y a plus d’un an, au début de l’année 2000, qu’ils ont débarqué dans ce village du bout du monde, niché au cœur de la forêt équatoriale, non loin des frontières du Congo et du Cameroun. Hormis Jean Lamore, coordinateur du projet, aucun des artistes ne connaissait la région, pas même Ernest Weangaï et Siaket Mafoi natifs du pays et installés à Bangui.
Tous ont vécu l’acheminement vers le lieu de résidence depuis Bangui comme un voyage initiatique. Deux jours d’un périple éprouvant à parcourir la forêt sur plus de mille kilomètres de piste, jusqu’à la traversée nocturne de la rivière Sangha à bord d’une pirogue surchargée. « On était presque au niveau de l’eau où se reflétait une lune magnifique. J’avais un grand sentiment d’angoisse mêlé à une forte émotion face à la beauté alentour. C’était un voyage initiatique vers un autre monde », commente Oreste Zevola, peintre d’origine italienne qui venait pour la première fois en Afrique, tandis qu’Ernest Weangaï se souvient d’un paysage féerique qu’il découvrait en même temps que les artistes venus d’Occident.
La région de Salo abrite un village accroché à une gigantesque scierie – sa principale source de revenus – et attenant à une colline au sommet de laquelle est perchée une vieille demeure coloniale abandonnée. C’est là que vivront et travailleront les huit artistes trois semaines durant. Avec le recul, ils rient volontiers de leurs difficultés d’adaptation, surtout de celles d’Oreste Zévola dont Joël Mpah Dooh se souvient amusé : « il avait peur de tout, des bêtes, de la nourriture, de l’eau, il se baladait toute la journée avec son chlore pour désinfecter tout ce qu’il pouvait. Je sentais un décalage énorme entre nous et je ne comprenais pas pourquoi il en faisait autant pour si peu ». Oreste reconnaît non sans humour avoir cristallisé au début du séjour ce décalage entre lui et les « résidents africains ».
Les barrières sont pourtant progressivement tombées, même les plus délicates, comme celles d’Ernest qui avoue être arrivé pétri de complexes par rapport aux artistes occidentaux dont il plaçait l’expérience au-dessus de la sienne. Un sentiment qui l’a au début pétrifié, rendant difficile le démarrage de son travail. « Le jour de leur arrivée, il faisait chaud, mais j’ai tenu à me présenter en costume cravate afin de les honorer. Lorsque plus tard je suis allé me changer, ça a fait rire Joël qui avait compris. Au début, je ne voulais même pas manger avec eux tant je me sentais gêné »! « Ernest avait peur de se positionner par rapport aux artistes occidentaux », ajoute son compatriote Siaket Mafoï. « Je lui disais qu’ils étaient des artistes comme nous, rien de plus ! » A le voir évoluer lors du vernissage parisien, Ernest semble être revenu de Salo avec l’assurance tranquille d’un artiste qui n’a plus peur de confronter son travail à celui des autres.
C’est d’ailleurs son savoir faire et sa façon de s’approprier l’environnement qui a un peu impulsé la récolte des matériaux avec lesquels les artistes ont travaillé. Pour Joël Mpah Dooh, la difficulté majeure a été de trouver le matériau qui allait servir de base à son travail : « On pensait trouver les pigments sur place, ce qui n’a pas été le cas. C’est Ernest qui a un peu influencé la démarche de certains d’entre nous comme Salifou, Etienne ou moi-même. Le fait d’avoir à partir en quête de nos matières premières nous a en fait servi au sens où cela nous a permis d’interpréter un environnement qui nous donnait la possibilité de faire tout ce qu’on voulait faire ». Hormis Oreste Zevola qui avait emporté son matériel, les artistes ont travaillé avec les matériaux locaux utilisés par les ethnies pygmées qui peuplent la région : outre les bois précieux tels que l’ébène ou l’acajou, liane, paille, mousse, terre, écorce ont constitué les matières premières des créateurs. Pour Siaket, c’est une manière courante de créer : « Où que j’aille, je trouve toujours du matériel pour travailler. Même si au premier abord il n’y a rien. Je crée en ramassant ce que l’homme a rejeté, tout ce que l’homme ne veut pas toucher, je le ramasse. A ces déchets, je rends la beauté, je restitue le langage et l’homme qui avait tourné le dos à ces matériaux y découvre une nouvelle richesse. La terre d’Afrique est généreuse, il faut savoir l’utiliser ».
Les œuvres se sont donc profilées au fur et à mesure des matériaux glanés. A part Etienne Jacobée qui savait en arrivant ce qu’il voulait faire et dont l’idée a évolué au gré de l’environnement et des matériaux utilisés, les artistes sont arrivés sans idées préconçues du travail qu’ils allaient réaliser. « J’allais en forêt sans idée particulière, je regardais autour de moi, ça m’aidait à réfléchir. Un jour, j’ai trouvé un ficus et ça m’a donné une idée », commente Ernest alors que Salifou se souvient avoir commencé à rassembler des objets sans savoir où ils allaient le mener : « Au début, je sillonnais le village et la scierie pour ressentir les choses. Au fur et à mesure que j’assemblais mes trouvailles, je voyais se dessiner des formes qui m’ont incité à réaliser des personnages ».
Quant à Samuel Fosso, seul photographe de la résidence, il est allé à la rencontre des pygmées un peu éloignés du village. « Les gens étaient réticents à se faire photographier, ils me demandaient de l’argent ou refusaient carrément de peur que les photos soient prises pour être exhibées en Europe dans un esprit moqueur ». Bien qu’il ait pu photographier certaines cérémonies, Fosso est retourné à ses autoportraits qui ont fait sa renommée. Dans la grande maison de Salo, il s’est mis nu devant son objectif. « L’hostilité de l’environnement a dû faire resurgir en moi les terreurs que j’avais ressenties lors des dernières mutineries de Bangui en 1997. J’avais refusé de quitter la ville, préférant rester dans mon studio. Une nuit, j’ai été réveillé par des bruits violents qui provenaient de chez mon voisin. Je suis resté collé à ma porte terrorisé, persuadé que j’allais être tué après mon voisin ».
Durant la résidence, Samuel gardera le secret de ses photos, parlant à mots couverts de son histoire au cours des longues soirées de palabres entre les artistes. Des palabres en « des discussions très serrées sur l’intimité de nos vies, de notre travail. Des choses se disaient qui venaient de loin », commente Joël. Des palabres qui ont nourri le travail d’Oreste fasciné par les légendes rapportées par Siaket Mafoi, notamment celle de l’homme caïman qu’on retrouve dans ses toiles. « C’est plus facile de dessiner en Afrique. En Occident, lorsque je suis devant ma toile, je dois toujours faire un effort pour me déplacer dans un monde beaucoup plus fantastique, je dois rentrer en moi et c’est seulement là que mon esprit peut fonctionner à un niveau différent. A Salo, je regardais les gens, je les écoutais et j’avais le sentiment qu’il n’y avait pas de décalage entre l’imaginaire projeté sur la toile et la vie de tous les jours. La résidence a sans doute laissé des marques dans les toiles que j’ai peintes par la suite, mais celles que j’ai réalisées sur place, je n’aurais pas pu les faire ailleurs ».
Si Salo a laissé des traces, si Oreste y a vu une déviation positive qui lui a beaucoup apporté par la suite, le travail réalisé sur place s’intègre naturellement dans l’œuvre de chacun. Pour Joël Mpah Dooh qui a collé sur ses toiles des sandales et des morceaux d’étoffes usagers, par la suite recouverts de pigments et de terre rouge, « on ne peut pas faire un virage à 180° malgré les emprunts et l’influence évidente de l’environnement. Notre travail à Salo est le fruit d’un travail d’expérimentation, mais à la base, nous avions chacun notre propre écriture ». Siaket Mafoï a ainsi poursuivi ses recherches formelles à travers une technique de sablage propre à l’ensemble de son œuvre, tandis qu’Etienne Jacobée habitué au fer et à l’acier a travaillé la masse et le volume du bois pour des installations aériennes et épurées. Le sculpteur d’origine américaine Jean Lamore, également coordinateur de la résidence, fidèle à sa manière de travailler, a directement taillé dans le bois de massives sculptures qu’il a protégées ou emprisonnées dans des châssis provenant de la forêt et fabriqués par les pygmées. Quant à Ernerst Weangai, la forêt lui a fourni sa matière de prédilection, la fibre de cocotier avec laquelle il sculpte les objets du quotidien leur conférant une nouvelle dimension.
Autant de techniques, autant d’écritures qui, confrontées les unes aux autres, ont donné naissance à une exposition singulière, certes inégale, mais dont chaque œuvre porte les marques d’une expérience unique. Comme le souligne Jean Lamore, la résidence a été « une sorte de laboratoire clandestin où ont été expérimentés, dans un pays à peine remis d’un conflit éprouvant, non seulement les relations entre les créateurs eux-mêmes, mais aussi les rapports avec le site naturel et une population locale vivant en quasi-autarcie, porteuse d’une incroyable richesse humaine, dont chacun de nous en quittant Salo, a emporté une parcelle ».
C’est cette dimension humaine que Maï Ollivier intégrera peut-être à terme dans un nouveau projet qui pourrait aussi impliquer des enfants, dont la curiosité et l’intérêt à l’évolution de leur travail a impressionné les artistes. Une nouvelle résidence à Salo ou ailleurs en Afrique, dans un de ces pays enclavés dont ne parviennent au reste du monde que les soubresauts qui masquent mais ne tuent pas les énergies créatrices. Des énergies créatrices qui ne demanderaient qu’à exploser en cas de ce que Jean Lamore appelle un « coup d’état culturel ».

Juste après la résidence, l’ensemble des oeuvres réalisées à Salo ont été exposées à l’Alliance française de Bangui. Par la suite, une partie d’entre elles regroupées sous l’exposition « Quatrième Parallèle » a été présentée à la galerie Mam à Douala (Cameroun) en juin 2000 ainsi qu’à la Direction des Affaires Culturelles de la Mairie de Paris (Hôtel d’Albret) en avril 2001. L’exposition devrait tourner dans d’autres pays (cf agenda Africultures pour les mois à venir).///Article N° : 1942

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Richesse de la forêt, de Siaket Mafoi (Rép. Centrafricaine). Technique mixte sur bois - 50x80cm © Gilles Gustine
Mo uti na tèrè ti mbi (Reste près de moi), de Jean Lamore (France). Acajou - 85x85x160cm © Gilles Gustine
Sans titre 6, de Joël Mpah Dooh (Cameroun). Technique mixte -120x172cm © Gilles Gustine




Laisser un commentaire