Fiche Disque
Musique
ALBUM
Hiver peul (L’)
Merzak Allouache
Genre : Album

Français

Souleymane Diamanka a travaillé avec Woodini, un concepteur musical rencontré lors d’un concert, posant un texte a capella que Wood a ensuite carte blanche pour habiller à sa guise. Ses musiques, comme celles de son homologue DJ Wamba, sont illustratives sans être jamais neutres. Volontairement dépouillées, elles sont faites pour mettre en valeur les mots de Souleymane et non leurs voler la vedette, pour qu’une fois sortis de sa bouche ceux-ci deviennent des « papillons en papier » qui s’envolent de la feuille et aillent meubler l’imaginaire de l’auditeur. Magnifiées à l’épreuve du studio par le savoir faire du label Anakroniq et de ses musiciens habituels, Eric Legnini et André Céccarelli…, relevées par les participations de Grand Corps Malade, Kayna Samet ou John Banzaï, elles forment un tableau étonnamment riche et varié. Jazz, Soul, Classique, Chanson Française, Musique Traditionnelle ou Pop, les étiquettes valsent au fur et à mesure qu’on progresse dans l’écoute de cet album singulier : Ici, c’est quelques notes égrenées sur une guitare délicatement posée sur un discret tapis de percussions qu’habille un entremêlement de cordes et bois oniriques (« Les poètes Se Cachent Pour Ecrire »). Là, le groove implacable d’une tournerie africaine rehaussée de cuivres flamboyants (« Le Rêve Errant Du Révérend »). Plus loin, la sonorité nue du piano acoustique de S Petit Nico (« Muse Amoureuse »). Partout, le timbre grave et profond de Souleymane fait merveille. Il y a de la sueur et du sang dans cette voix qui tour à tour se fait caresse ou agression, suivant qu’elle choisit d’apaiser nos passions ou au contraire d’y semer le trouble. Les mots coulent de sa bouche comme dans une conversation, comme s’il s’adressait individuellement à chacun de nous. Ils sont détachés, appuyés, disséqués syllabe après syllabe, articulés lentement et soigneusement de manière à ce que personne ne puisse plus ignorer leur portée.

Le grand griot peul Sana Seydi ne s’y est pas trompé, qui a consenti à lui donner la réplique sur « Moment d’Humanité ». Un acte exceptionnel pour cette grande figure, éminemment respectée chez les Peuls du Fouladou, la région du Sénégal dont est originaire la famille de Souleymane, et qui n’avait jamais entrepris jusqu’ici d’exposer son art hors du cercle de la communauté. Après l’enregistrement, Sana Seydi a d’ailleurs lâché cette sentence lourde de sens : « Essayer d’éteindre l’art oratoire, c’est essayer d’enterrer une ombre », comme pour mieux signifier qu’en transposant dans la langue de Baudelaire l’art oratoire des Peuls (Jaliya), Souleymane avait en quelque sorte repoussé les frontières du Fouladou. Difficile de ne pas y voir un passage de témoin entre un des derniers représentants d’une tradition ancestrale et son héritier dans la jungle des baobabs en béton. Une chose est sûre, cette voix est appelée à résonner en nous encore longtemps…



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