Fiche Disque
Musique
ALBUM
Titati
Licínio Azevedo
Genre : Album

Français

Situé au cœur d’un continent où la musique est reine, le Mali fait figure de pays phare de la musique africaine, ayant donné naissance à certains des plus grands musiciens et artistes du continent. La musique y véhicule des sensations rares, vécues comme une sorte d’exaltation nationale, à travers la générosité de ses musiciens et chanteurs, mais aussi par le biais des griots détenteurs du secret des émotions et de la magie du verbe. Héritière de la tradition griotique apprise auprès de ses parents, Bako Dagnon est l’un des secrets les mieux gardés de la musique malienne contemporaine. Originaire du village de N’Golobladji, dans la région de Kita, au Sud-Ouest du pays, Bako suivait sa mère très jeune lors des cérémonies de mariage et de baptême, où elle apprenait des traditions remontant à l’Empire mandingue du treizième siècle. Après le coup d’état de 1968, le nouveau président Moussa Traore instaura l’exaltation des racines musicales de son pays. La musique malienne devint alors encadrée et délimitée selon le modèle de la république voisine de Guinée et de la politique culturelle volontariste de son président Sekou Touré.
Au Mali, les semaines locales, puis régionales, débouchent alors sur les biennales artistiques et culturelles qui ont lieu au niveau national. Après s’être fait remarquer lors des premières semaines locales de Kita, Bako interprète l’historique Yiri Kolo lors de la Biennale de la Jeunesse à Bamako en 1972. Elle devient instantanément la voix des griots de Kita. Par le biais d’un apprentissage poussé de l’arbre généalogique des vingt-sept ethnies maliennes, de leurs origines et de leurs histoires, elle acquière une connaissance encyclopédique à la fois des langues, des cultures et des traditions de son pays. Nombreux sont ceux qui viennent à elle afin de lui demander conseil. Jusqu’à sa mort, Ali Farka Touré venait ainsi la consulter sur le sens de certains mots et l’histoire de certaines chansons. Elle incarne véritablement la mémoire vivante d’une culture populaire où se mêlent exploits des guerriers, généalogie pluri-séculaire, louanges des souverains et souvenirs d’illustres musiciens. En 1974, remarquée par l’ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, elle est recrutée au sein de l’éminent Ensemble Instrumental du Mali dont elle sera membre dix ans durant.
Cet orchestre traditionnel a toujours porté haut les couleurs de la musique malienne, d’Alger à Lagos, permettant l’émergence de chanteurs et d’instrumentistes de premier rang. En compagnie d’autres grandes chanteuses, souvent baptisées ‘cantatrices’ comme Mogontafé Sacko, Sarafing Kouyaté, Wandé Kouyaté ou Nantenedie Kamissoko, Bako Dagnon contribue à propager la riche tradition vocale malienne grâce à la témérité et la profondeur de ses inflexions vocales. Bako partage alors ses secrets vocaux à une autre future grande diva malienne, Kandia Kouyate. Monument de la musique malienne et figure historique de la culture nationale, Bazoumana ‘Vieux Lion’ Sissoko fait chanter Bako chez lui régulièrement, ne pouvant se passer de l’authenticité de son chant, lui qui pourtant incarne la musique malienne dans ses racines les plus profondes. Un titre en particulier, Tiga Môgnonkô, devient une référence nationale.
Jamais aucune compagnie de disques n’a pu diffuser correctement sa musique en dehors du Mali. En la signant sur Syllart, Ibrahim Sylla lui donne une portée nouvelle, après avoir apprécié sa participation sur le deuxième album remarquable de Mandekalou. Jamais édulcoré et terriblement authentique, le chant de Bako atteint des sommets sur Titati, premier véritable album. Bien plus qu’une rétrospective sur trente-cinq ans de carrière, il s’agit d’une découverte stupéfiante, porteur des mêmes émotions que la découverte d’Oumou Sangaré il y a quinze ans.
Produit par François Bréant, pionnier des productions maliennes depuis le succès de Soro de Salif Keita en 1987, cet album est donc le sixième disque de Bako, mais le premier à sortir en dehors du Mali. Il s’agit de l’une des dernières réalisations du studio Bogolan d’Yves Wernert, avant que celui-ci ne quitte Bamako. La plupart des chansons ont été enregistrées en prise directe, à base essentiellement de guitares acoustiques. D’un style déclamatoire, naturel et expressif, elle habite totalement ces douze morceaux. Pour Bako, « une chanson ne se finit jamais ». Lorsqu’on la rencontre au bord du Niger, impassible dans son boubou bleu et rose, l’œil malicieux, le verbe économe et le poids d’une tradition pluri-séculaire sur ses épaules, on sait ce que ces paroles signifient. Ces titres s’enchaînent comme on tourne les pages d’un livre.
Ce disque entier obéit à la volonté impérieuse de raconter des histoires précises et de faire appel à des circonstances exceptionnelles par un respect authentique de la tradition dans laquelle elle a grandi et qui l’inspire. Elle y évoque à la fois la tradition des troubadours (Toubaka), l’amour (Titati), la femme dans toute sa splendeur (Sansano Minata), la droiture d’esprit (Tilemba), les forgerons (Noumou) ou la bravoure du chasseur (Donsoké). Elle revisite ici son historique Bélé Bélé, composé en 1972, un émouvant hommage maternel porté par des chœurs féminins magnifiques. Les cordes de Salimou, hommage à un descendant du prophète, renvoient à la grande musique égyptienne et donnent une portée panafricaine au morceau. Accompagné par une guitare acoustique aux accents flamenco, elle rend un hommage bouleversant au griot historique Bakary Soumano, ami de son père, sur Bounteni, sommet de l’album et déjà classique de la musique mandingue.
Il va sans dire qu’attendre trente-cinq ans de carrière pour un résultat aussi bouleversant n’était qu’une gageure. Bako Dagnon accède ici instantanément au panthéon de la musique malienne.

Tracklist
01 – Donkosé
02 – Toubaka
03 – Lassidan
04 – Sansando minata
05 – Noumou
06 – Bounteni
07 – Titati
08 – Salimou
09 – Saliya
10 – Ikérifayé *
11 – Télemba
12 – Bélébélé