Drum

De Zola Maseko

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A l’heure où l’Afrique du Sud se cherche un devenir encore incertain, ce n’est bien sûr pas un hasard qu’un cinéaste noir se penche sur le Sophiatown des années 50 : c’est dans cette banlieue de Johannesburg qu’au sortir de la seconde guerre mondiale l’Afrique du Sud se cherchait un nouvel être, dans un extraordinaire foisonnement artistique où se mêlaient non seulement les genres, alliant le traditionnel au moderne pour définir de nouvelles voies, mais aussi les hommes, Noirs et Blancs se côtoyant alors même que le pays sombrait dans les ténèbres de l’apartheid.
En février 1955, 80 camions et 2000 policiers armés commencèrent à expulser ses habitants, jusqu’en 1960, où toute la diversité et l’innovation de Sophiatown avait été dispersée, notamment loin de là dans un township sans âme au nom trompeur : Meadowlands. Un quartier blanc chic la remplaça, et cet exode resta le symbole d’une politique qui déracina 3,5 millions de personnes.
Alors même que l’apartheid triomphait politiquement, les habitants de Sophiatown portaient des fringues américaines, écoutaient les disques US et avaient comme idoles Dorothy Dandridge, Sidney Poitier, Humphrey Bogart, James Cagney et Richard Widmark. On y jouait Ellington ou Count Basie qui emmenaient sur d’autres planètes mais aussi en raison de leurs accents africains. Si Sophiatown était influencée par Harlem, c’est parce qu’elle-même puisait dès la Black Renaissance des années 20 dans ses sources africaines.
Le magazine Drum tissait la toile d’une communauté cosmopolite et profondément urbaine. De jeunes chroniqueurs noirs y font leurs premières armes comme Bloke Modisane, Can Themba, Nat Kakasa, Lewis Nkosi, Todd Matshikiza, Es’kia Mphalele, Don Mattera ou Henry Nxumalo auquel s’attache le film de Zola Maseko. Tous auraient pu être le personnage central mais Nxumalo s’y prêtait particulièrement bien : sa soif de vivre qui prime sur une progressive prise de conscience politique et son destin tragique résument a eux seuls ce que fut Sophiatown. En le suivant pas à pas, Maseko retrace une ambiance à la fois joyeuse et machiste mais aussi la terrible impasse dans laquelle s’engouffrait le pays, trucidant ou forçant à l’exil ses meilleurs éléments. Plutôt que de retracer le combat des militants noirs, ce fils de militants de l’ANC exilés préfère s’attacher à ce journaliste qui profitait de la vie avant de penser politique, de même que les écrivains du Harlem des années 20 se gardèrent de suivre à la lettre Marcus Garvey. Lorsqu’il rencontre le sérieux Mandela, on sent bien qu’il est sur une autre planète malgré toute la sympathie qu’il éprouve pour l’engagement de l’homme politique. C’est pourtant Nxumalo qui prendra les risques d’un journalisme d’investigation à la Günther Walraff où le reporter se met dans la peau de ceux dont il veut décrire la condition : les ouvriers agricoles considérés comme des esclaves ou bien les prisonniers.
Comme c’est encore le cas aujourd’hui, ce sont les Blancs qui dominent. Dans le Sophiatown des années 50, les acteurs, danseurs et musiciens étaient des Noirs tandis que les producteurs, directeurs, impresarios, éditeurs ou rédacteurs en chef étaient des Blancs. Drum n’échappait pas à la règle : il était écrit par des Noirs mais dirigé par des Blancs. Et si Nxumalo évolue dans une certaine égalité avec son coreligionnaire photographe blanc, c’est quand même lui qui se prend tous les coups et se coltine la difficile tâche de convaincre son rédac chef d’orienter ses papiers sur l’investigation.
C’est tout cela que nous donne à voir Drum et c’est passionnant car il n’en gomme pas les contradictions. Sophiatown éclaire l’actuelle renaissance sud-africaine et sans doute au-delà tous les points du globe où des groupes culturellement différents doivent tenter une commune existence.
Comme tout cela aurait pu être fort si l’image était moins léchée et l’esthétique générale du film un peu moins ancrée dans la tendance sépia des décors raffinés qui nous entraîne davantage dans un cinéma de reconstitution historique finement ciselé que dans une véritable intimité avec le sujet ! L’énergie de la mise en scène et la multiplicité des thèmes abordés peinent à crever la surface polie dans laquelle s’enferme le film, renforcée par les références esthétiques au film noir américain pour connoter les fifties et soutenir le suspens. Taye Diggs, acteur américain imposé par la coproduction, campe souvent de façon surjouée un Nxumalo attachant mais de ce fait toujours distant. Son sourire et son entrain ne suffisent pas à conférer à son personnage la consistance qui emporterait l’adhésion. Heureusement, le jeu des autres acteurs restaure cette humanité qui s’échappe, et notamment celui de Moshidi Motshegwa qui interprète avec intensité la femme de Nxumalo ou bien de Jason Flemyng qui incarne un rédac chef de Drum très convaincant. Et bien sûr, le sujet est là, riche et présent, actuel et édifiant.
Lorsque la grue élève la caméra pour renforcer le lyrisme de l’hommage final que tous s’accordent à rendre au journaliste engagé, dernière union sacrée avant l’exil, on reste ainsi frustré de ne pouvoir pleinement partager, ne serait-ce que dans un fauteuil de cinéma, l’émotion de tout un peuple.

///Article N° : 3774

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