Durban 2007 : regards sur l’Océan Indien

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Le festival qui s’est déroulé à Durban, Afrique du Sud, du 20 juin au 1er juillet 2007 a proposé un panorama des cinématographies des îles de l’Océan Indien, en collaboration avec l’ambassade de France. En complément de notre article sur le festival (n°6760). De Madagascar à la Réunion, quelques découvertes et beaucoup de potentiel.

Il n’est pas neutre de voir ainsi une délégation réunionnaise tenir un stand permanent au festival de Durban pour présenter leurs films et établir des contacts professionnels avec les Sud-africains. La proximité géographique et culturelle laisse espérer des liens que la distance rend difficile avec la Métropole. Si le barrage des langues et des spécificités culturelles reste entier, le moment semble clairement venu d’établir des ponts à l’heure où l’Afrique du Sud qui a si longtemps évolué en huis clos aspire à s’ouvrir sur le monde, à commencer par cette Afrique dont elle se voudrait être le fer de lance à tous niveaux.
A Madagascar, du nouveau
D’un côté comme de l’autre, les cinématographies se cherchent et les résultats sont très inégaux. Ce sont des cinémas presque sans filiation. Côté sud-africain, le cinéma avait été bridé sous l’apartheid. Et du côté des Iles, bien rares sont les noms historiques : Raymond Rajaonarivelo à Madagascar, la regrettée Madeleine Beauséjour à la Réunion avec son inoubliable Koman Ilé le source (La Source City)… Les jeunes cinéastes des Iles n’ont pour références que les vents qui les balaient, ceux de l’Histoire qu’ont construite les anciens et de leur propre culture bien sûr mais aussi ceux de l’image mercantile télévisuelle et mondialisée.
Cela ne les empêche pas de réagir. Mais de ce qui a pu être vu des Iles à Durban (le festival d’Afrique et des îles à la Réunion restant le lieu privilégié pour en faire le tour), c’est clairement du côté malgache que se démarquait l’originalité de l’écriture. Certains films ont une spontanéité et une audace qui retiennent aussitôt l’attention, sans oublier cette part de mystère et d’incertitude qui ouvrent à l’émotion. Cela resterait lettre morte s’ils n’avaient aussi en commun le soin apporté au rythme du montage mais aussi de l’image elle-même, au cadre, à la perspective, à la bande-son, en un mot à la façon dont l’esthétique porte un sens laissé ouvert par l’appel à la poésie.
Un des plus convaincants est un premier court fait avec des bouts de ficelles par un jeune réalisateur en herbe, Tafasiry (Conte) – Il était une fois des enfants, de Toky Randriamahazosoa. Voilà un jeune routard qui déboule un soir dans un petit village côtier isolé. La soirée est passée autour du feu et l’étranger conte une effrayante histoire de fin du monde. Le lendemain, tous les enfants ont disparu. L’angoisse monte, d’autant plus que des rumeurs font état de voleurs de cerveaux… Ce qui passionne dans ce film de dix minutes, c’est la magie qu’il développe au-delà de ses tentatives et ses imperfections, sa façon de jouer de la caméra subjective pour explorer les recoins de ce village ensablé autant que ses relations sociales et sa conscience du monde, de prendre en compte la sensibilité des enfants pour mobiliser notre capacité à les écouter, de jouer avec les plans comme avec le temps pour se saisir du média cinéma en mettant la magie de l’image au service d’une idée simple : ne racontons pas n’importe quoi aux enfants, qui ont leur propre perception. Les films commerciaux amenés par la mondialisation les mettent en contact avec des angoisses qu’ils n’ont pas toujours la possibilité de retravailler.
Coup de foudre (12′), de Jean Ratefiarison, développe cette poésie en noir et blanc autour du danger des orages, multipliant les angles et des plans d’une belle plastique. Les rythmes des enfants qui frappent sur des tôles préparent la tempête et l’audition d’un instituteur qui raconte comment il a été terrassé par un éclair dans un escalier. L’oiseau, le vent, la recherche du refuge s’entremêlent tant et si bien que la parole de l’instituteur et l’image s’autonomisent, mobilisant la perception : le rapport au surnaturel ne passe pas par le pur récit. Ne peut-on convoquer la foudre pour provoquer quelqu’un ? Cet esprit du diable qui décompose tout est omniprésent dans la société malgache, source de peur résignée. Ratefiarison ne critique pas : il fait l’état des lieux. Le milieu rural est marqué par un fantastique, un fabuleux imbriqué au quotidien : tandis qu’il peut éclairer les ruraux par le miroir qu’il leur offre, le cinéma peut permettre aux citadins de mieux les comprendre. Nous sommes à l’extrême frontière du documentaire mais un message est à la clef : faites des paratonnerres et protégez-vous dans la cuisine lorsque l’orage éclate ! Le film est visible sur internet, ainsi qu’un entretien avec le réalisateur. (1)
Plus classiquement documentaire mais engageant, à la première personne, Saphira (10′) d’Alain Rakotoarisoa donne une belle énergie, non seulement parce que la musique que jouent les gamins, flûtes et percussions, est étonnante de complexité et de sonorités mais aussi parce qu’il nous raconte l’histoire d’une débrouille : faire vivre la famille en jouant dans la rue. La réussite du film est d’adopter le point de vue des gamins en suivant l’un d’entre eux, qui nous prend presque par la main pour nous expliquer sa solution.
Voici donc un pays où deux logiques cinématographiques se développent sur un terrain presque vierge. D’une part, une production de vidéos populaires endogènes longs métrages très appréciées par un public demandeur de films en malgache (cf. les articles 4359, 4414 et 5775 de Karine Blanchon sur le site d’Africultures). D’autre part, grâce à la dynamique initiée par le cinéaste Laza et les Rencontres du film court démarrées en 2006, des jeunes s’essayent au cinéma, explorent thèmes et styles, sans critères bien définis, regardent, rejouent, remixent, critiquent ainsi ce qu’ils voient pour développer leur propre créativité. Nombreux sont ceux qui suivent davantage un effet de mode qu’une démarche de cinéma, reproduisant le clip, le téléfilm et les effets sur des sujets graves, et sombrant dans la superficialité, le pathos voire le voyeurisme. Si ceux que nous évoquons se dégagent, c’est qu’ils puisent dans leur substrat culturel de quoi alimenter une réflexion à laquelle leur travail esthétique donne une nouvelle modernité.
Diversité réunionnaise
L’Ile de la Réunion profite du soutien de l’ADCAM (www.adcam.org), une agence reliée au CNC, pour favoriser les tournages extérieurs et la production de films locaux. Elle est récente, très diversifiée et dans l’ensemble plutôt formatée (documentaires de télévision, même de qualité comme Sominnkér de Thierry Hoarau et ses autres films sur le magnifique Danyel Waro, chantre du maloya). Franck Alfirevic travaille avec Daniel Vaxélaire à l’adaptation de son roman Chasseur de Noirs, un long métrage dont Créole Paradoxe (15′), présenté à Durban, serait un signe avant-coureur. Un groupe d’amis décide d’aller en ballade au centre de l’île de la Réunion, à la recherche de la mémoire du 18è siècle. Mais une fois arrivés sur les lieux historiques de turpitudes de l’esclavage, d’étranges événements se produisent : les voilà physiquement entraînés dans la mémoire. Les lourds effets spéciaux et de caméra ont du mal à faire oublier la limite d’un propos qui ne dépasse pas l’évocation de la douleur et de la barbarie.
Beaucoup plus intéressante est la démarche de Dominique Barouch dans A l’école des gramounes L’odyssée Réunion (93′). (2) Avec le soutien du rectorat, elle a proposé à onze classes primaires de toute l’île de prendre une caméra et d’aller voir des gramounes (personnes âgées) bien choisis pour les interroger aussi bien sur l’Histoire de l’île que sur les pratiques traditionnelles (les premiers habitants, les tortues comme nourriture, la danse des esclaves, les vaches, les pirates, les esclaves marrons, la chaise à porteurs, le malaya, la culture malabar, la prévision des cyclones, les moustiques et le paludisme, le volcan, la distillerie traditionnelle, la canne à sucre, la généalogie, etc.). Le film profite du naturel de leurs questions aussi bien que de l’émotion du souvenir des anciens mais surtout de la complicité qui s’établit entre eux. Ce sont bien 300 enfants qui sont ainsi mobilisés pour une leçon de chose bourrée d’humanité. L’exercice ne va pas sans pesanteurs : un découpage en tranches par sujets et un film un peu long pour un jeune public auquel il est volontiers destiné, mais qui se reconnaîtra directement à l’écran et vibrera avec de nombreuses scènes. Le procédé d’insérer en noir et blanc des images vidéo tournées par les enfants n’est pas nouveau non plus, mais remet le point de vue à leur niveau sans jamais qu’un commentaire vienne leur soustraire la vedette. Le groupe de musique Pat’Jaune qui apparaît dans le film a composé spécialement une bande-son bien rythmée. Journaliste française venue s’installer il y a quatre ans à la Réunion, Dominique Barouch saisit l’occasion pour plonger dans les entrailles de son pays d’accueil. Qu’elle le fasse avec des yeux d’enfants nous en apprend certainement davantage que tout documentaire bien savant.
Rien ne remplace effectivement le professionnalisme et une démarche de cinéma. Seul film représentant les Seychelles, Tinga-Kapela (26′) aurait pu être passionnant. Une bande de jeunes découvre la capoeira brésilienne en regardant un film : ils l’associent aux chants tinga que leur apprend un ancien et voilà que naît une nouvelle danse, le kapela ! Le film est amateur mais le sujet décapant.
Le professionnalisme, Yvan Le Moine n’en manque pas. Le panorama Océan indien incluait Vendredi ou un autre jour parce qu’il est réalisé à la Réunion, l’ADCAM cherchant à promotionner l’île comme lieu de tournage. Le film est sorti trop discrètement en 2006 sur les écrans français. Sans doute le refus délibéré de tout effet ne lui a-t-il pas permis de profiter de l’attraction qu’aurait dû exercer l’adaptation du roman archiconnu de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique. Mais Le Moine a pris avec le roman de telles libertés qu’il vogue en solitaire sur ses questionnements métaphysiques, et se détache de la relation mise en exergue dans le livre entre le sexe et la mort pour centrer son propos sur le rapport à l’Autre. Vendredi, qui échappe lui-même à un rituel cannibale, achève de faire voler en éclat les certitudes que la solitude de Robinson effritait, cet orgueil d’une civilisation qui se croit divinement supérieure, et aux lambeaux de laquelle cet étonnant Crusoe s’accroche désespérément. Brûlante actualité ! Robinson est ici Philippe de Nohan, un acteur à succès échoué sur une île déserte. Tous deux sont remarquablement interprétés : Philippe Nahon incarne très physiquement son personnage tandis que l’acteur réunionnais Alain Moraïda excelle en un Vendredi goguenard et complice. L’île joue elle aussi son rôle, offrant non de la belle image mais, entre ciel, terre, mer et volcan, des trésors d’évocations. Le choix d’une coloration ocre ou grisée, une mise en scène au scalpel, la place laissée au texte et à l’emphase du personnage de Nohan renforcent à la fois une certaine théâtralité et son effondrement dans le délabrement puis la reconstruction de l’image de soi dans la relation avec un Autre enfin reconnu comme alter ego, un autre semblable. C’est quand tout ce qui faisait le socle de la vision civilisatrice est devenu relatif que le bateau salvateur peut arriver, caricature d’un monde que Nohan ne peut ni ne veut plus habiter.
Dans notre entretien à lire par ailleurs (article n°6778), Yvan Le Moine évoque comme point de départ ce complexe de supériorité qui se cache si bien au fond de nous et entrave l’égalité. Ses clairs-obscurs invitent à l’introspection. Si Nohan pense avec quelques dizaines d’années d’avance la Révolution qu’il ne connaîtra pas, c’est que le doute était déjà inscrit dans les lustres inutiles qu’il avait ramenés du bateau naufragé. C’est une des grandes fonctions du cinéma que d’amener le spectateur à douter. Il le fait parfois de façon radicale, avec le film expérimental. Ainsi la Réunion présentait-elle également Comments on Life and Death de Nikunja, artiste pluridisciplinaire travaillant entre l’île et les Pays-Bas. En hommage à Maël Da Costa, un artiste brésilien ayant vécu et étant mort du sida à la Réunion, Nikunja, lui-même plasticien, filme l’homme de théâtre Théo Trifard et la danseuse Nadjani Bulin, qui avaient travaillé avec Maël, dans une performance où s’imbriquent vie et mort dans la quête d’une unité à l’image de la chaudière réunionnaise. Les images s’entremêlent, se superposent, se déstructurent dans une durée qui laisse libre le psychisme du spectateur d’y trouver sa voie.
Ainsi donc, ce qui nous vient de la Réunion est à l’image de l’île et de ses cultures : diverse et traversée par ceux qui tentent de la comprendre. La collision du passé avec cette quête sempiternelle de repères ne peut que féconder la créativité, l’unité du divers restant le futur à consolider.

1. http://www.sklunk.net/spip.php?article1170
2. on peut en visionner des extraits sur :
http://reunion.orange.fr/web/sorties.php?refactu=7993///Article N° : 6779


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