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« Couleurs d’Afrique »
Exposition de trois artistes africains : Soly Cissé, Sokey Edorh et N’Dary Lô à l’occasion de l’inauguration du musée de l’aventure industrielle d’Apt

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Sokey EDORH, l’Apprenti, la Matière & ses Emblèmes
Sokey Edorh est né à Lomé en 1955. Il suit des études universitaires en Philosophie à l’Université de Cotonou (Bénin), puis étudie à l’Ecole des Beaux-Arts de Bordeaux jusqu’en 1990. En 1993, la Fondation américaine Pollock-Krasner le distingue et, en
1994, il est couronné par la Fondation Heinrich Bdll de Cologne. Il vit et travaille au Togo et arpente son territoire, se jouant des frontières, à la rencontre des gens, des villages, des enfants, auxquels il ne craint jamais de confronter son travail et ses questionnements d’artiste.

L’Art de l’Apprenti
Sokey Edorh développe une pratique artistique assidue et vigilante en retournant régulièrement  » à l’école africaine  » des gisements artistiques de son continent. Il accomplit ses ‘revisitations’ périodiques -au fil de moyens qu’il parvient à réunirdans son environnement immédiat au Togo, à Allada au Bénin voisin, à Agou au Burkina-Faso, mais plus loin aussi au Mali, à Sangha, en pays Dogon. Comme beaucoup de créateurs contemporains du continent, il travaille, observe et explore sans cesse la matière première offerte par des patrimoines vivants, actuels, dont les sociétés africaines d’aujourd’hui sont amplement outillées par une histoire culturelle puissante, héritée de grands empires, de royaumes fastueux et du fracas de civilisations qui s’entrechoquent. Comme beaucoup d’autres, il excelle à surmonter ce paradoxe de la créativité dans un contexte de crise. La démarche prend le
contre-pied exact d’une anthropologie hautaine qui a fleuri en Occident, pour s’attacher à retrouver l’humble posture de l’apprenti, qui recueille silencieusement ce que des maîtres dépositaires, mesurant sa probité, détenteurs de vieux savoirs, lecteurs de symboles ou initiateurs aux savantes cosmogonies, acceptent peu à peu de lui transmettre, en paroles économes, en gestes assurés. Par là, il contrecarre tranquillement une idée à la vie dure, selon laquelle des aires culturelles dites économiquement indigentes seraient intrinsèquement sous développées, par essence, alors qu’elles font encore et toujours fructifier des pratiques culturelles et artistiques opulentes -bien que parfois dédaignées- , surabondantes même, qui ne demandent qu’à être revisitées, réinterprétées et universellement diffusées.
Sokey démontre à son tour la vive capacité des artistes en Afrique à s’inventer de nouveaux modes de formation, sorte d’auto-pédagogies fructueuses, comme de nouveaux modes de production artistique qui ouvrent la voie à une nouvelle économie de la création. Ainsi, dans d’autres aires culturelles du continent des artistes affirment même leur capacité spécifique à contribuer à l’élaboration d’autres modes de développement innovant, à renouveler et stimuler, en valeur ajoutée, les capacités de production de richesses de leurs sociétés, regardées du dehors comme exsangues.

Des matières à portée de main…
Cette contribution inédite se matérialise notamment dans les textures que convoque l’artiste : la latérite, terre rouge, fine et sèche qui s’insinue en tout quand l’Harmattan souffle sur les hommes. Cette matière infinie, teinte inépuisable et familière, il en façonne ses sculptures, la dilue sur ses toiles, en infuse ses graphismes, il la combine au bois, au métal, aux matériaux récupérés. Là encore, on oeuvre avec ce qu’on a, on transmue l’impalpable et la poussière devient or.  » La latérite c’est leur âme, c’est la mienne. [… ] Je pile, je broie, je couds mes toiles qui se construisent d’elles-mêmes. Le rituel est dans leurs démarches, dans leur façon. La latérite, c’est leur âme, c’est la mienne et celle des termitières des contes évanouis. Je les regarde mourir dans les buées de l’Harmattan, dans le soir qui tombe. Je fais l’imprésario des croassements des crapauds. L’existence continue son cours. » *

Et des emblèmes à profusion
Dans les silos de la mémoire artistique qu’il va sonder en petites ou grandes
pérégrinations, Sokey peut prospecter d’autres pans du legs culturel qu’il porte en lui. Des vocabulaires esthétiques foisonnants, que les lecteurs de symboles lui rendent intelligibles. Une autre ressource inépuisable d’une Afrique qui, depuis l’Égypte ancienne, a produit tant d’écritures, tant de signes et d’idéogrammes,
comme autant de propositions plastiques, de blasons à parcourir, d’héraldiques innombrables à capter, déchiffrer, réinterpréter à l’infini, à partir de ferventes pratiques religieuses, rituelles ou spirituelles dont l’Afrique est si richement dotée. Et ici encore se confirme un fort courant de la création contemporaine africaine, faite de recours aux spiritualités, d’incursions confiantes dans l’invisible, d’appels joyeux au Sacré. L’Europe s’en est détournée, l’Afrique s’y ébroue et s’y renouvelle en permanence, au travers d’emblèmes toujours incarnés, déjà abstraits, depuis toujours conceptuels et épurés, en une inusable modernité.

Le grand récit d’Afrique
La matière est là, le vent souffle, l’esprit se pose, il fait signe, et peut alors commencer le récit. Autre attribut intemporel des arts africains : le champ de la narration qui noue un lien immédiat avec son public. L’Art de Sokey Edorh sait toujours raconter de petites ou grandes histoires, pour en rire, pour en pleurer, faisant de nous de petits enfants ébahis, avides d’aventures ou d’émotions, il nous parle et nous touche, en bon conteur
 » L’immense étendue du sable, les empreintes des bouts, des ânes, des enfants, balayées par le vent sec de l’Harmattan, nous imposent le silence d’Afrique. Le silence du non-dit et du dire. Mon mutisme éclate et balaie toutes les voix fortes. Mon corps s’y mêle. J’en fais mon essence, ma raison… revient se faire toute petite à cotés des gros cours, reconnaissant son impuissance à comprendre…  » ** .

Armé d’une matière subtile, immuable, légère en vol mais dure au pied du marcheur, exerçant sa virtuosité quotidienne sur les énigmes de codes esthétiques pérennes, plongé dans un univers narratif inépuisable, pétri d’un Sacré aussi vital que l’air qu’on respire, Sokey Edorh conclut pour nous, parlant ici de ces  » Signes de la Souris  » révélés au Burkina :  » Travailler esthétiquement ces signes, en partager le fruit avec d’autres peuples… Car le désert et le froid sont complémentaires, l’eau et le feu indispensables à la vie  » *. Sokey, avec une rigueur toute terrienne, sait s’occuper des vivants que nous sommes, puisque salubrement, l’Afrique le rappelle -en même temps que nous- à l’axe de la vie.


Ndary Lo, L’Art en Marche

Ndary Mbathio Lô est né en 1961 à Tivaouane au Sénégal. De 1985 à 1988, il poursuit des études de lettres et d’anglais à l’Université Cheikh Anta Diop, puis jusqu’en 1992 il fréquente l’Ecole Nationale des Arts de Dakar et se forme au contact des artisans sénégalais qui lui transmettent leur savoir-faire. Il expose depuis 1996: au Musée de l’IFAN (Institut Fondamental d’Afrique Noire), à Saint-Louis du Sénégal, à la Biennale Dakar, DAK’ART 2000 et 2002, et participe à l’exposition  » L’Afrique à Jour » lors de Lille 2000, il est également invité à La Haye, en Haïti, à Berlin, dans les Jardins du Palais Royal à Paris:  » De Rodin à Mimran , et à la Biennale de La Havane. En 2002, il présente  » L’Art en Marche » au Musée Dapper à Paris.

Artiste inspiré, Ndary Lô insuffle vie au métal. L’emploi du fer permet d’accentuer l’existence du corps tout en le libérant des contraintes de la masse et en soulignant sa prégnance avec un minimum de moyens : les formes s’allègent grâce à des verticales épurées, traduisant un geste resté en suspens ou une attitude qui dynamise la figure. Les membres inférieurs s’élancent du sol comme des racines.
Outre le fer, Ndary Lô s’approprie divers matériaux de récupération pour des métamorphoses en figures surprenantes. Les femmes gravides, regroupées sous le nom d’Echographies, s’inscrivent dans cette dimension ludique où les formes déroutent pour mieux introduire des relations visuelles jouant sur les contrastes, telles les longues jambes sans galbe aucun, et la protubérance du ventre-reliquaire dans lequel sont entassées, évocation d’un monde inconnu et mystérieux, de petites têtes de poupées-fcetus. Néanmoins, cette atmosphère particulière exprime l’intense pouvoir de la vie.
Qui ne s’inquiéterait de cette proximité troublante ? Ces rencontres insolites suggèrent pourtant des préoccupations et des questionnements.
Et peut-être est-ce là qu’il faut chercher le secret de la fascination que ces sculptures exercent. Dès lors, on perçoit les murmures, les échos qui s’échangent d’une série à l’autre, d’une oeuvre à l’autre.[…] Geste et mouvements fondent une esthétique forte, valorisée par des images récurrentes. Il y a peu d’oeuvres isolées : les figures fonctionnent par groupes, se prolongent et se répondent les unes les autres, de là leur logique sérielle. Le sculpteur avoue préférer travailler par séries [… ]. Récupération et détournement : […]des bouts de bois agrémentés de quelques taches de couleur, et des lampes à pétrole auxquelles ont été ajoutés des bras et des jambes, sont devenues des personnages stylisés. [… ] Les sculptures de N. Lô confortent ces liens invisibles qui relient l’objet, l’être en mouvement, à l’espace. [… ]

La Démarche du Daptaïste
Ndary Lô est un adepte du  » Daptaïsme « , philosophie et pratique artistique inventées par lui-même. Sans relâche, l’artiste récupère et adapte des éléments en fonction du milieu dans lequel il se trouve. Le milieu devant être compris dans ses dimensions physique, morale et spirituelle.
Cette démarche fut initiée en 1997 à Madagascar. Rencontrant de sérieuses difficultés pour travailler le fer et la soudure, Ndary Lô décide de réaliser une sculpture en bois dans laquelle il enfonce des capsules de bouteilles utilisées par d’autres artistes. De là est venu le constat général de son adaptabilité, mot qu’il s’est amusé à détourner afin qu’il corresponde à sa philosophie et au regard qu’il porte sur le monde. [… ] Ce concept s’applique parfaitement tant du point de vue économique que politique à la situation de nombreux pays africains qui doivent s’adapter avec leurs propres moyens au monde moderne.
Le  » Daptaïsme  » consiste à se mobiliser, à agir, à aller de l’avant, envers et contre tout. Le symbole de l’action est la marche, qui prend pleinement sens dans la série des  » Marcheurs » [… ] ; elle évolue sans cesse, au gré des événements qui ponctuent la vie de l’artiste, nourrissent sa réflexion et sa créativité. N. Lô a dû remettre en état sa voiture. Assistant à la réparation, il a découvert l’intérêt que pouvait représenter pour lui l’utilisation du mastic que l’on applique sur la carrosserie [… ]. Dès lors, il enduit de ce produit quelques-unes de ses sculptures en fer ; celles-ci se couvrent désormais d’une sorte de gangue noirâtre, presque lisse au toucher et qui évoque un traitement au feu. Là encore entre en jeu la théorie du  » Daptaïsme « , qui pousse l’artiste à se servir de son expérience quotidienne pour l’adapter à sa création artistique.

Un Sculpteur du Fer
La matière de prédilection de N.Lô est sans conteste, le fer. Il est omniprésent. D’abord, sous la forme de fers à cheval [… ] A Rufisque, il observait les chevaux tirant des calèches dont il ramassait les fers [… ]. A Tivaouane, il participait au travail de la forge en activant les soufflets. Aujourd’hui encore, Ndary Lô continue d’aimer la compagnie des artisans. Auprès des soudeurs, des forgerons et des menuisiers, l’artiste s’est approprié diverses pratiques, enrichissant ainsi considérablement son art qui s’appuie sur la maîtrise de plusieurs techniques.
D’abord doit prendre forme la charpente métallique, dont dépend l’équilibre de la sculpture. Les fers sur lesquels Ndary Lô verse de l’eau de mer ou qu’il abandonne à la rosée plusieurs jours durant -ils doivent à la rouille cette couleur sourde et vibrante- sont ensuite soumis à des épreuves imposées par la grande énergie du sculpteur. Chauffés, tordus, soudés, martelés, fers à cheval, fers à béton et autres, viennent enfin se fixer sur l’ossature, par accumulation successive. La nature même de la matière, sa densité, sa dureté, la résistance qu’elle oppose, déterminent pleinement l’impulsion donnée par le sculpteur.
Cette utilisation du métal auquel s’ajoutent aujourd’hui de plus en plus de matériaux, plastique, filets, tissus de couleurs, os et bien d’autres éléments encore, favorisent un art qui, désireux de s’adapter à un environnement mouvant, parvient à se libérer des codes pour transcender les registres de l’abstraction et du naturalisme.
Aujourd’hui, Xüf, oeuvres quelque peu dérangeantes, avec leurs os évidés, nettoyés et maintenus par une structure composée […] ouvrent une nouvelle voie aux investigations de l’artiste. Comme d’immenses fossiles, ces figures debout, frontales, font penser à des corps qui auraient été ensevelis et viendraient à peine d’être mis au jour. Cette alliance de matériaux bruts et du fer affirme une certaine violence qui transparaît dans la dislocation des formes. Celles-ci semblent mettre en jeu, subtilement, le processus de la vie et de la mort.
Rigoureusement alignés, tels des poteaux funéraires abandonnés aux intempéries, les Xüf se dressent, prêts à ouvrir la marche. Dans leur tête-vertèbre, deux trouées sombres révèlent la vigilance de leur regard.
Images inquiétantes de revenants ou images d’esprits protecteurs revenus de l’au-delà pour investir le monde des vivants ?


Soly CISSÉ, au détour de la colère, les contours du monde
L’art né de l Afrique urbaine est sans connotation ethnique, un art qui exprime inquiétudes et espoirs du quotidien urbain… C’est l’expression d’une Afrique qui subitement se découvre « découverte », influençable, mais aussi capable d’influencer… ‘.
Soly Cissé est né en 1969 au Sénégal où il vit et travaille. Dès 95, il s’essaie aussi bien à la scénographie qu’à la photographie. Il est sélectionné à la Biennale de Sao Paulo (Brésil) en 1998, à la Biennale de Dakar, puis à la Biennale de La Havane en 2000. Il a exposé au Sénégal (Galerie Atiss), chez McCann-Ericson (à Paris), à Düsseldorf, Montréal et Cologne.

Une Stratégie du Détour
Formé à la peinture et à la sculpture, sorti major de sa promotion à l’École des Arts de Dakar en 1996, il opte cependant pour la section ‘design’ : le mobilier, les objets, l’environnement et l’aménagement. Par-là il choisit d’emprunter un détour : sa vision plastique exigeait, dit-il, d’échapper à l’emprise académique pour sauvegarder sa liberté créative. Une résistance masquée, ou proclamée, pratiquée par beaucoup d’artistes de par le monde, se défiant délibérément des orthodoxies. Soly Cissé veille déjà à échapper aux contrôles de magistères artistiques trop conformistes, sur un continent tenu à distance des grands courants créatifs et lotis d’enseignements artistiques en rude pénurie : des dispositifs de formation démunis, enfermés dans des convenances surannées, où la contestation peut ouvrir des conflits avec les professeurs. Soly est une personnalité forte, donc, qui apprend vite à contourner les obstacles.

Ceux qu’il rencontre décrivent un physique de lutteur barbu à la puissante carrure -il est aussi surfeur- qui révèle une nature coriace, à l’esprit critique aiguisé. Là encore la singularité de l’artiste ratifie des transgressions délicates à négocier dans un contexte culturel où le statut de l’artiste reste à inventer. En effet, si le contexte traditionnel ménage bien un espace au créateur, celui-ci se doit généralement d’appartenir à l’une des castes (artisans forgerons ou griots musiciens…) de son ancrage familial. Sortir de la fonction sociale assignée par la tradition, les confréries ou les corporations, ressemble encore trop souvent à une périlleuse rupture de ban, un défi, dans un espace culturel où triomphe l’aînesse, où prévaut le consensus du groupe et la régulation collective, où priment des préséances réglées sur les classes d’âges et une transmission initiatique de la connaissance.

Fonder sa posture artistique
Sans trembler, oly Cissé semble bien assumer la première fonction de l’artiste, dans tous les temps, sous tous les cieux : contester rôles et normes défier les conventions et l’ordre établi, ‘,,,,bousculer les vieilles lunes pour proposer sa vision` Il ne clame qu une seule influence, celle du fulgurant plasticien d’origine haïtienne Jean-Michel Basquiat qui éclate dans les années 80 à New York, se consume dans un talent impérial êt fiévreux, l’imposant sans conteste, après sa mort prématurée, dans un marché de l’art qui s’arrache ses oeuvres à prix d’or, dont quelques faux tout aussi bien monnayés. Cette unique référence balise clairement le chemin que Soly choisit : une posture artistique pugnace qui se réfère à une figure née de l’ère post-coloniale et post-moderne. Une liberté chèrement conquise, qui ne craint pas le marché.
« Ceux que je fréquente ont des références extérieures, extraverties et la touche africaine… *' »
Son style amalgame formes humaines et animales, un humain à la fois acteur et tortionnaire, aux ambitions technologiques dérisoires qui défient une nature désertée. Des profils neutres, des silhouettes anonymes, des ombres de blues nocturnes, de couleurs crépusculaires en tonalités tendues, l’être et les choses basculent dans une obscurité parfois étoilée. Des divisions géométriques sillonnées de flèches, des verticales qui démarquent le bien du mal, des horizontales qui circonscrivent la vie et la mort. « Ce sont
des lignes qui me conduisent… ** », dit-il encore. Des tracés à l’origine perdue (?), mais qui
viennent de si loin…

De la colère, aux contours du monde
Quel pourrait être le plus court chemin entre barbarie et décadence ? Serait-ce la civilisation ? Soly Cissé peint, sculpte, façonne le papier mâché, le kraft, l’argile, la cire à bois, il travaille l’accumulation de petites toiles en série graphique, recycle le bois et se réapproprie au passage l’un des plus antiques agencements africains : l’installation. Or si la référence au Spirituel est ici ouvertement refusée, si elle est réinvestie par une modernité d’apparence `rationnelle’, elle ne renonce guère à sa filiation sacrée : l’autel des pratiques religieuses africaines, où l’art appelle à la participation, où l’oeuvre se déploie en situation, où le concept est indissociable de l’intention et de l’interprétation »`. Les objets, les traces, les personnages, les accessoires sont disposés en trois dimensions, dans l’idéal on pourrait s’y mouvoir librement, en modifier l’ordonnancement et le sens. Pourtant, Soly se défait de toute référence identitaire ou ethnique, l’individu – et l’artiste devenu son propre scénographe – semblent pris dans les pièges d’une modernité solitaire, inquiète, tourmentée. Ici les patrimoines esthétiques africains s’inscrivent en creux, désormais muets, ils servent encore de reposoirs, mais en support à la rage qu’inspire un monde que l’esprit aurait fui. Restent des histoires à raconter, toujours.

Dans cette narration lucide, si l’allégorie s’inscrit dans un traitement intransigeant de l’actualité, la vision s’appuie sur le diagnostic social et le témoignage se mesure au réel de la rue. Soly Cissé est un artiste annonciateur, il explore des voies risquées et inédites, il est habité d’une colère salubre, nécessaire, il est assez sûr de ses sources pour ne pas les citer. À l’écoute du quotidien du monde, campé au coeur de notre globale ‘mondialité’, sur le continent des grandes villes africaines, il est de ceux qui, dans les années qui viennent, pourront sereinement se départir de l’adjectif « africain », sans regret ni repentir, puisque l’Afrique d’aujourd’hui est en lui, comme facteur de modernité.