« Exposer l’esclavage »

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Du XVIe au XIXe siècle, plus de dix millions d’Africains ont été capturés et déportés vers les colonies européennes pour y être réduits en esclavage. L’écho de ce monstrueux trafic continue de réverbérer dans l’histoire contemporaine et de peser sur les rapports entre les sociétés occidentales et celles dont les ancêtres ont eu à subir les ravages de la traite négrière. Ses conséquences ont été profondes, multiples et durables. La traite a été le pivot de la première vraie globalisation économique et politique du monde ; elle a engendré de nouvelles sociétés dans de nombreux pays des Caraïbes et de l’Océan Indien ; les cultures locales, dans les régions d’accueil des esclaves noirs, ont été durablement marquées par, et se sont progressivement mélangées avec, des pratiques et des croyances issues des sociétés africaines impliquées dans le commerce triangulaire ; dans les sociétés occidentales, enfin, le droit, la philosophie, la pensée morale et politique a été traversée et modelée par l’expérience de l’esclavage. Pourtant, ces mêmes sociétés occidentales ont été lentes à reconnaître le bouleversement provoqué par le développement de l’esclavage, lentes à mesurer l’ampleur de l’héritage qu’il a laissé, lentes surtout à reconnaître les marques qu’il a imprimées sur la mémoire tant des populations soumises à la traite que des peuples qui s’y sont livrés. Les musées, qu’ils soient d’art ou de société, ont longtemps été muets sur l’histoire de l’esclavage ; pas seulement pour des raisons idéologiques, mais aussi parce qu’en dépit de son importance et de sa durée la traite a laissé peu d’objets propres à figurer dans un musée, peu en tout cas qui aient été jugés dignes d’être préservés. Par ailleurs, des cultures forgées dans l’exil, le dénuement et le deuil s’expriment avant tout sous des formes immatérielles. Cependant, à mesure que notre vision de ce qu’a été l’esclavage se modifie sous l’effet du travail d’histoire et de mémoire mené par les descendants des peuples soumis à l’esclavage, tant en Afrique que dans les anciennes colonies, les musées ont commencé depuis une dizaine d’années à s’interroger sur les manières de présenter au public la nature et les effets de la traite négrière.
Pour toutes ces raisons, j’ai été particulièrement sensible, l’année dernière, à la proposition que m’a faite Françoise Vergès, Présidente du Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, d’organiser avec elle une conférence internationale dédiée aux pratiques d’exposition de l’esclavage. Celles-ci soulèvent en effet des questions difficiles : comment rendre compte de la traite négrière d’une manière qui ne soit ni anachronique et condescendante, ni d’une froide et offensante neutralité tout en restant fidèle aux données accumulées par les historiens et les ethnologues ? Comment restituer une expérience du déracinement, de l’oppression extrême – mais aussi de la résistance et de la création de nouvelles manières de vivre le monde – qui s’est peu incarnée ou sédimentée dans des objets ou des œuvres matérielles, tout en irriguant un très riche patrimoine immatériel ? Ces questions se posent bien sûr à tous les musées avec des collections historiques, mais elles se posent avec une acuité particulière à un musée comme le nôtre, voué à la présentation d’œuvres issues de sociétés extra-occidentales, notamment de sociétés d’Afrique noire touchées par la traite négrière, et qui restent pour cette raison très sensibles aux discours et au regard que nous portons sur elles. Je suis donc très heureux de l’occasion que nous offre ce colloque de réfléchir à ces problèmes de politique muséographique, et d’autant plus que cette manifestation coïncide avec deux événements importants : d’une part le dixième anniversaire de la loi dite Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité, d’autre part la proclamation de l’année 2011 année des Outre-Mer. On le sait, nombre des sociétés de l’Outre-Mer ont été profondément marquées par l’expérience de la traite, voire forgées par elle, et l’une des manières que nous avons imaginées pour les honorer était d’explorer avec leurs représentants, dans le cadre de ce colloque, les questions posées par l’exposition de leur histoire. Nous leur dédions également une présentation muséographique sur la mezzanine centrale du musée que je vous invite à visiter.
Il nous a paru d’emblée important d’associer à cette conférence, outre des représentants politiques, des historiens et des conservateurs de musée, des artistes confrontés eux aussi au problème de la représentation de l’esclavage et plus aptes que les gens de musée à en traduire la mémoire dans des formes sensibles. Parmi les artistes convoqués ici, il en est un, écrivain, dont l’œuvre est travaillée en profondeur par la mémoire de l’esclavage et de l’oppression coloniale, comme l’est du reste la société martiniquaise qui l’a vu naître. Je veux bien sûr parler d’Édouard Glissant, qui nous a quittés en février 2011 après une vie consacrée à défendre, dans ses écrits et dans son action, une conception de l’héritage de la traite qui, tout en prenant la juste mesure du poids de cet héritage et de sa persistance, se situe aux antipodes du ressassement victimaire ; son « Tout-Monde » s’ouvre au contraire à l’idée d’un travail mutuel sur la relation entre descendants d’esclaves et descendants d’esclavagistes.
Ce colloque, qui a réuni un nombre impressionnant de personnalités politiques, scientifiques et artistiques, n’aurait pas pu se tenir sans l’appui du Ministère de l’Outre-Mer, des services culturels de l’Ambassade des États-Unis d’Amérique et de la Colombie à l’Unesco. Un grand merci également à Françoise Vergès non seulement pour l’initiative de ce colloque mais aussi pour son rôle, aux côtés d’Anne-Christine Taylor, directrice du département de la recherche et de l’enseignement du musée du quai Branly, dans la conception et l’organisation scientifique de ce forum.

///Article N° : 11564

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