Fespaco 2023 / 1 : le cinéma face au terrorisme

Print Friendly, PDF & Email

Encore des massacres dans le nord du pays durant la semaine précédente : le FESPACO 2023 se déroulait du 25 février au 4 mars dans un pays sous tension en raison des attaques terroristes qui s’intensifient depuis 2015. Deux millions de déplacés, des milliers de morts, 6000 écoles fermées[1]… Le festival était forcément marqué par cette situation, jusqu’au thème choisi pour le colloque : « Cinémas d’Afrique et culture de la paix ». Mais aussi dans nombre de films projetés.

On perçoit mal en Europe la gravité de la situation au Burkina Faso : près de 40 % du territoire sous contrôle djihadiste, des routes minées, des convois humanitaires attaqués et leurs membres massacrés, des victimes aussi bien civiles que militaires, des camps de déplacés et de nombreuses localités isolées du monde, des villages pillés, etc. Il est clair que les cinéastes burkinabès se demandent comment réagir. Se posent alors pour eux d’une part les questions politiques et d’autre part celles de représentation.

Nous ne prétendons bien sûr pas ici nous positionner sur les premières, qui sont très complexes, et essayerons seulement d’aborder les films dans leur démarche de cinéma qui, nous en sommes bien conscient, dépendent aussi des options idéologiques. Privilégiant en général la fiction, les cinéastes doivent faire des choix dans le développement des personnages, la construction du récit et l’esthétique, avec notamment à la clef la question de la représentation de la violence.

Le Fespaco n’est pas mort

Mais envisageons tout d’abord l’ambiance générale du festival, qui s’est dans l’ensemble excellemment bien déroulé, tant au niveau des projections que des nombreuses activités et rencontres professionnelles initiées depuis 2021. L’annonce de maintenir la 28ème édition à la date prévue fût faite le 1er décembre 2022, décision officiellement prise par le président de la Transition qui avait constaté « une avancée significative dans les préparatifs ». Certes, la situation du pays n’a pas encouragé les touristes à venir, mais la sécurité, renforcée, a été maîtrisée, et les lieux de convivialité ont connu le succès habituel.

Bien sûr, le saccage en septembre 2022 de l’Institut français intervenu lors des manifestations qui ont accompagné le coup d’Etat du capitaine Ibrahim Traoré privait le festival de deux salles de projection, si bien que nombre de films se retrouvèrent en périphérie, dans les deux salles Canal Olympia, d’autres projections étant organisées dans les salles de réunion de la Mairie centrale. Il est à cet égard dommage que la grande salle en plein air construite à côté du siège mais victime d’un incendie reste un chantier en plan depuis de longues années. Une magnifique exposition de sculptures en ferrailles de récupération y était organisée, comme le montre la photo en tête de cet article et ci-contre, ces créations évoquant elles aussi les problèmes du pays.

La sélection était variée, panafricaine et de qualité (cf. son détail ainsi que le palmarès complet sur la page wikipédia du Fespaco 2023). Sur les quinze films de treize pays en compétition pour l’Étalon d’or de Yennenga, huit étaient réalisés par des femmes. Les jurys respectaient dans leur ensemble la parité hommes-femmes et étaient composés de professionnels du secteur, d’Afrique et de la diaspora, toutes et tous d’ascendance africaine, marquant l’affirmation d’une souveraineté qui marque la politique burkinabè actuelle mais se retrouve aussi peu ou prou théorisée dans un grand nombre de films.

Les rituels traditionnels étaient respectés, comme la cérémonie de libation en hommage aux cinéastes disparus et l’inauguration des statues de grands maîtres (Oumarou Ganda et Cheick Oumar Sissoko), sans oublier celle du buste d’Ousmane Sembène pour le centenaire de sa naissance, qui trône maintenant à l’entrée du siège du Fespaco comme une officialisation de sa « paternité du cinéma africain ». De très nombreuses conférences et masterclass ont eu lieu, ainsi que des débats-forums chaque matin sur les films de la veille, dont nous rendrons compte.

Problème récurrent d’un organisme étatique, le Fespaco a dû respecter l’obligation d’un appel d’offres officiel pour les agences de voyage, impossible à tenir pour ces dernières puisque le prix des billets n’arrête pas de changer : l’émission des billets des invités fut donc tardive, parfois impossible, privant certains films de la présence de leur cinéaste. Le catalogue ne fut accessible que sur internet, l’impression n’ayant pas suivi, mais les Fespaco News et Fespaco-pro sont bien parus. D’une manière générale, les organisateurs ont dû jongler avec un budget limité par les priorités d’un pays en guerre.

Une cérémonie d’ouverture engagée

Les enjeux politiques étaient perceptibles dès la cérémonie d’ouverture, dans un Palais des sports de Ouaga 2000 hautement sécurisé. Le Mali a remplacé en dernière minute le Togo comme pays invité car, au regard des défis du moment, « il n’y a pas meilleur partenaire que le Mali pour être pays invité d’honneur », avait déjà souligné le 2 février Fidèle Tamini, président du tout nouveau comité d’organisation.[2] Il appela le public de la cérémonie à applaudir la présence du premier ministre malien, Choguel Maïga, lequel a insisté dans son discours sur « la capacité du cinéma à façonner les attitudes, comportements et opinions par les messages véhiculés », dans ce « combat pour la paix, la liberté, la souveraineté de nos Etats au coude à coude face à l’hydre terroriste et leurs sponsors étrangers étatiques », un combat où « les forces armées sont la colonne vertébrale de la Nation ». Insistant sur « le rôle avant-gardiste de la culture » en tant qu’ « antidote puissant face à l’extrémisme et l’intolérance » alors que « les modèles dominants ont montré leurs limites », il a placé le Fespaco comme « un acte de résistance et d’espoir pour un monde meilleur ».

Le spectacle I have a dream du chorégraphe Serge Aimé Coulibaly mettait en valeur la résistance et l’unité de la nation, avec des pancartes citant Joseph Ki-Zerbo : « N’an lara, an sara / Si nous nous couchons, nous sommes morts ».

De son côté, le ministre de la Culture Jean-Emmanuel Ouédraogo a prononcé le discours du Chef de l’Etat burkinabè, le capitaine Ibrahim Traoré, lequel a cité Thomas Sankara : « Là ou s’abat le découragement, s’élève la victoire des persévérants », tout en précisant que « le cinéma étant un art, il devra jouer pleinement son rôle en interpellant les consciences sur les tragédies des peuples africains, mais aussi sur les lueurs d’espoir des nations en crise ». Lui aussi a rappelé que le Mali et le Burkina Faso regardaient « dans le même viseur » et « cheminent vers des progrès communs en matière d’intégration ». Il a évoqué les cent ans de la naissance d’Ousmane Sembène en le citant : « pour créer nos valeurs dans le monde, nous sommes notre propre soleil ».

Le spectacle final réunissait le maître malien de la kora Sidiki Diabaté et le chanteur burkinabè à succès Floby. Les hymnes des deux pays ont été joués à la kora alors que le groupe de danseurs et d’acrobates saluaient militairement, avant que les premiers ministres et les ministres de la Culture des deux pays ne fassent résonner le traditionnel clap d’ouverture du festival.

Sur le site du Fespaco, le visuel de cette édition est expliqué : il représente la reine Sarraounia, amazone, chef politique et religieuse du village de Lougou au Niger, qui résista héroïquement à la brutalité de la colonne Voulet-Chanoine, comme le rapporte le film éponyme de Med Hondo (1986) cofinancé par le Burkina Faso de Sankara, adapté du roman d’Abdoulaye Mamani (1980). Elle est « un symbole de fierté africaine, de résistance, et de résilience » qui « met l’accent sur une combattante avec ses attributs de guerrière à un moment où il faut mettre en avant les Forces de Défenses et de Sécurité et les Volontaires pour la défense de la patrie, pour saluer leur sacrifice, leur courage et leur engagement patriotique ».[3]

 

 

Une ouverture professionnelle sous le signe de la rencontre

Alex Moussa Sawadogo, délégué général du festival, a également insisté dans le catalogue sur « ce bémol, pendant que le FESPACO bat son plein : nous sommes encore accablés par la barbarie inhumaine entraînant des victimes et des millions de déplacés ». Il s’agissait dès lors de « montrer que contre la violence, la culture et le 7e art constituent une arme à rapprochement massif ». Sans doute était-ce la raison du choix de Bravo, Burkina ! du réalisateur et designer nigérian Wolé Oyéjidé pour l’ouverture professionnelle du même soir. Celui-ci précise bien que son film s’oppose à la domination des frontières tout en appelant à la tombée des masques. Aimé, son personnage de jeune berger part pour l’Italie malgré le fait que, comme le dit son père, « tout ce dont nous avons besoin est déjà là ». Il connaîtra les affres de la migration, « survivant pour tous ceux qui n’ont pas pu », après avoir hésité lorsque le masque le prévenait : « Si vous traversez l’eau, vous gagnerez tout mais vous perdrez tout aussi ».

On retrouve là la sagesse du Yi-King lorsqu’il préconise la « traversée des grandes eaux » : le voyage transforme celui qui change de pays ; c’est à la fois une chance et une perte. L’enjeu est de trouver et conserver Asma, la femme aimée, retournée au pays car « être à la maison est la seule façon pour nous de vivre ». Cette maison, Aimé a pensé la trouver en Italie où il contribue à réparer les objets anciens, apportant ses valeurs et son savoir-faire à sa société d’accueil, illuminant ses productions. Mais il était trop loin, trop longtemps. Car il ne s’agit pas, comme le dit Asma, de « fuir de chez soi ou courir vers lui », mais de « le regarder de l’intérieur ».

« Est-ce que ça va faire mal si je pars ? », se demande encore le berger enfant alors que  » un grand monde l’attend » s’il suit son cerf-volant. Wolé Oyéjidé ne nous dit pas de ne pas partir mais d’arriver « là où nous appartenons », « là où on se sent chez soi ». Ce qui peut signifier revenir au pays, et même revenir en arrière pour défaire ce qui est arrivé à sa famille, car chez lui, on tisse aussi le temps.

C’est ce mélange à la fois lyrique et mystique qui marque un film qui semble marqué par le cinéma de Terrence Malick, tant ces introspections sont portées par des voix-off signifiantes, une composition symbolique des plans, une forte luminosité, des mouvements de caméra audacieux, un montage en écho qui annonce et mêle les époques, la beauté des décors et des costumes flamboyants ainsi qu’une musique violoneuse quand la bande sonore ne remplit pas l’espace.

Bravo Burkina ! appelle à sortir de la dualité pour que chacun puisse construire son destin comme il l’entend, en fonction de ses appartenances et de ses priorités, en harmonie avec les valeurs de son origine et au diapason de son monde intérieur. « Nos rêves n’ont pas leur place dans une cage », répètent les ouvriers immigrés comme un mantra : le designer Wolé Oyéjidé compose son film en se détournant du récit, et donc du réalisme, pour en libérer la dimension onirique.

Cette dimension est absente lorsque le cinéma aborde de front la question du djihadisme terroriste. Il n’est dès lors pas neutre que le festival ait démarré sur ce film qui était annoncé, à l’image de son titre, comme « faisant la part belle à la résilience du Burkina Faso face au terrorisme » mais n’en parle en fait pas directement, se concentrant sur l’autonomie et le recentrement – une façon de restaurer le cinéma comme outil d’introspection et de rêve, car c’est là que réside le courage.

Il peut aussi être lu comme un appel à l’unité des Burkinabès vivant dans le pays et ceux de la diaspora, le Fespaco ouvrant de plus en plus ses sélections aux cinéastes d’ascendance africaine qui, comme Tchikaya U’Tamsi peuvent dire qu’ils ne vivent pas en Afrique mais que l’Afrique les habite, et qui, eux aussi, face aux réductions racistes, doivent développer un courage.

 

Longs métrages : faire d’une peur un courage

C’est une des grandes fonctions du cinéma. Doit-il pour cela être forcément réaliste ? Ne faut-il pas considérer tous les films qui mettent en avant des figures de courage, ou des pratiques alternatives, des actes de résilience, comme des films de combat contre la peur ? Nous nous intéresserons pour le moment seulement ici aux films qui mettent en scène les bourreaux et les victimes.

En compétition pour l’Etalon d’or, le Burkina Faso n’était représenté que par Sira d’Apolline Traoré. Il suffisait de voir la foule qui se pressait pour entrer dans les deux projections du film, si dense que la moitié ne put rentrer, pour saisir combien l’espoir pour le public burkinabè était de retrouver les palmes d’or des Idrissa Ouédraogo (Tilaï, 1991) ou Gaston Kaboré (Buud Yam, 1997). Avec une communication bien ficelée et un positionnement en distance avec l’audiovisuel commercial qui s’est généralisé dans le pays, Apolline Traoré incarnait cet enjeu. Un Prix Panorama du public à la Berlinale confirmait la capacité du film à l’accomplir, si bien que l’Etalon d’argent apparut comme une déception et les quatre prix spéciaux comme une consolation.

Mais si le public se précipitait, c’était aussi pour vivre dans la salle obscure la résilience du peuple burkinabè, qu’Apolline Traoré magnifie à travers celle des femmes. Voici donc Sira, une jeune peuhl musulmane de 25 ans qui transite dans le désert avec sa famille pour aller se marier à un chrétien. Ils sont attaqués par des Djihadistes qui n’hésitent pas à massacrer tous les hommes. Rebelle, elle est emmenée par Yéré, le cruel chef de bande qui la viole puis la laisse loin de tout. Elle arrive cependant à se réfugier… dans les falaises qui cachent leur repère, et survit en y rapinant la nuit de quoi manger. Enceinte du viol, elle accouchera seule d’un enfant. Figure féminine héroïque, elle incarne à elle seule, comme l’amazone de l’affiche, la résistance du pays, lequel envoie finalement ses soldats aux uniformes immaculés, largement applaudis par le public.

Que le cinéma veuille encourager la fibre nationaliste dans un Etat en danger est bien compréhensible. Comme la cérémonie d’ouverture, il s’agit de renforcer l’unité et la mobilisation en soutenant l’armée nationale. Il importe peu dès lors que la crédibilité du récit soit entachée par des détails que ne manquaient pas de relever les blagues des spectateurs durant la projection : un oiseau tué au lance-pierre en plein vol, un accouchement solitaire et silencieux, un fiancé sans le carburant de son long voyage et sa réapparition miraculée en fin de récit…

Dès le début du film, Sira est une femme volontaire et déterminée, à laquelle il est aisé de s’identifier : elle tue elle-même une chèvre avant d’être refoulée à la cuisine avec les autres femmes. Perdue dans le désert, elle ne désespère pas. Reléguée dans sa cachette, elle survit de longs mois. Solidaire des femmes transformées en esclaves sexuelles par les Djihadistes, elle les encourage à se débrouiller seules. Héroïne solitaire, elle détermine comme dans un western la fin heureuse du film.

 

A l’inverse, un personnage obscur s’oppose à elle : Mustapha, l’ami du père, qui ne veut pas se marier. Sans que cela ne soit jamais nommé, les femmes s’étonnent de son comportement et on suppose qu’il est homosexuel. On tombe dès lors dans l’ambiguïté, comme si le trouble lié à son homosexualité était la cause de sa traitrise. N’est-il pas grave d’ancrer ainsi dans la tête des spectateurs qu’il s’agit d’une perversion ?

Il est du devoir critique d’alerter sur la façon qu’ont certains films d’abaisser une catégorie à travers un personnage de fiction. Ce renforcement de stéréotypes est dangereux car il peut encourager les violences. Du prolixe Boubakar Diallo, champion burkinabè du cinéma populaire à succès, le festival présentait L’Affaire Sam Mory dans la section Burkina, une comédie qui dénonce habilement, à travers l’enquête menée par la veuve d’un juge vertueux sur les causes de son assassinat, les gros intérêts dans l’appareil d’Etat que révèlent les trafics au Sahel. On y apprend qu’un Touareg (qui n’a pas de nom) avait fourni des informations sensibles au juge sur un important circuit de contrebande en échange d’une liberté anticipée. Le Touareg est assassiné peu après mais le mal est fait : il est désigné comme louche.

 

Il est intéressant de comparer Sira avec Epines du Sahel (section non-compétitive Panorama), avec lequel Boubakar Diallo a voulu apporter lui aussi sa vision de la question terroriste. Cofinancé par Canal +, le film, sans avoir la beauté des paysages désertiques de Sira tourné en scope en Mauritanie, est de bonne tenue. La jeune infirmière Naïma espère retrouver dans un camp de déplacés son frère disparu et doit finalement y rester longtemps pour y assurer un remplacement. Comme dans Sira, le camp est géré par des missionnaires blancs. Naïma est elle aussi une femme moderne. Elle apporte son engagement et sa spontanéité, distribuant volontiers des préservatifs au grand dam du pieux Béchir, et s’insurgeant contre le harcèlement sexuel de ceux qui distribuent la nourriture. Elle résiste à la radicalité militaire du Lieutenant qui affirme qu’ « un terroriste inoffensif est un terroriste mort » malgré le fait qu’elle a elle-même perdu sa mère par leur faute.

L’art de Boubakar Diallo est d’instiller des romances qui émoustillent le public ainsi que des réparties qui le font rire. Contrairement à Sira et malgré la gravité des situations, l’ambiance du film est donc plutôt légère. Il ne tourne cependant pas autour du pot. Une discussion lors d’un repas évoque ainsi les limites de la solution militaire en citant Victor Hugo : « Qui ouvre une école ferme une prison ». Plus tard, le sujet est à nouveau abordé, le lieutenant ne croyant pas pouvoir gagner une guerre asymétrique. Le groupe sera effectivement rattrapé par la réalité de la violence, des infiltrations et des traîtrises, si bien qu’à l’inverse de Sira, la fin n’est pas heureuse.

« C’est ce que nous vivons : j’ai voulu fixer la tragédie pour la postérité », a déclaré Boubakar Diallo après la projection. Les déplacés du camp sont de vrais déplacés qui prenaient peur dans certaines scènes, et la police a également fourni des figurants. Sans complaisance pour personne, Epines du Sahel constitue un témoignage actuel et honnête.

 

Pas de happy end non plus dans Le Sermon des Prophètes, premier long métrage de Seydou Boundaoné (Section Burkina). Il met en scène Zacharia et sa mère, déplacés après le massacre de leur famille. Zacharia est bon au foot et suit les cours du soir, mais son travail de récupération des bouteilles plastique dans les décharges ne suffit pas aux frais de scolarité. Ils sont aidés par le Cheikh Djamal qui se révèle être un homme d’affaires au service des terroristes : le vers est dans le fruit. On perçoit ainsi comment par quels trafics (or, cornes de rhinocéros) ils financent leurs armes auprès d’acheteurs blancs via des intermédiaires sympathisants, et défrayent grassement leurs militants.

Lorsqu’un terroriste explique les raisons de leur action (manque d’écoles et d’hôpitaux, marginalisation du Nord) et insiste sur son fondement religieux, il serait presque convaincant, plongeant un villageois dans l’embarras. Expliquer n’est pas excuser. Cette tentative d’explication du succès du recrutement terroriste va au-delà d’une pure condamnation et amène une heureuse complexité, mais pas d’angélisme : lorsqu’un berger critique leurs méthodes et qu’un villageois cherche le dialogue, ils n’auront que la violence aveugle comme réponse. Quant à l’homme de main qui affirme haut et fort qu’il faut soumettre les terroristes à la justice dans un Etat de droit, c’est celui-là même qui est à leur solde. Là encore, le vers est dans le fruit.

Dupé par le Cheikh Djamal qui l’a recueilli, Zacharia épouse leurs thèses et brûle ses livres de classe, jusqu’à ce que la vérité apparaisse. Il ne s’agit dès lors pas non plus de se bercer d’illusions : ces gens ne font pas de cadeau. Un insert en fin de film engage à l’unité pour vaincre le terrorisme et préserver le vivre ensemble.

 

>> Ces trois longs métrages burkinabès ne tombent jamais dans le pathos. Ils n’investissent pas dans la douleur et gardent une certaines distance avec la souffrance. Cette sobriété préserve la réflexion. Ils affirment en coeur qu’il n’y a pas de dialogue possible avec « le mal radical », pour reprendre l’expression de Kant. Lorsque Kant parle de « mal radical », il pense qu’il ne peut être extirpé mais tout au mieux dominé car il est intrinsèque à la nature humaine, au fondement de la corruption. Voilà pourquoi les films mettent en scène des profiteurs ou des traitres : il faut commencer par faire le ménage devant sa porte. La résilience passe dès lors par une introspection, ce que rappelait Bravo, Burkina !

Toute la question est de savoir comment restaurer et maintenir l’espoir dans un pays durement agressé depuis 2015 par des éléments dont les chefs sont en général venus de l’extérieur mais dont les troupes sont notamment issues de ses propres rangs. Où puiser cet espoir ? Sira continue de prier, Zacharia ne remet pas en cause sa foi, pas plus que Naïma. Ce n’est cependant pas seulement la foi qui permet à Sira de ne pas se décourager. Comment a-t-elle pu tenir plus de neuf mois ? Elle est certes animée par l’esprit de vengeance, mais cela ne suffit pas non plus à expliquer sa détermination. Sa résilience puise dans sa certitude de devoir se battre contre un mal qui la dépasse, qui concerne toutes les femmes du campement, et plus encore son pays.

C’est ce type de sens moral (qu’ont aussi les « athées vertueux ») que semblent vouloir encourager les cinéastes, seul à même de lutter sur la durée contre un hydre qui se reforme même si l’on en tue les chefs, avec la conviction que c’est en mettant soi-même ce sens moral en pratique qu’il pourra s’imposer. Ce n’est ainsi pas pour rien que l’exigence d’être le pays des hommes intègres est à nouveau mise en avant, ce qui suppose l’unité et le vivre ensemble.

Un court métrage magistral

A la différence des longs métrages, les courts se concentrent sur une idée. L’Envoyée de Dieu de Amina A. Mamani (Niger, 23′, mention spéciale au palmarès) – dont le père est Abdoulaye Mamani, l’auteur du livre sur Sarraounia et sur lequel elle a fait un documentaire –  a reçu une mention spéciale au palmarès et raflé quatre prix spéciaux. Son idée est simple : nous mettre dans la peau d’une enfant martyre. Alors que les Djihadistes qui l’ont capturée l’envoient à la mort avec une ceinture d’explosifs, la jeune Fatima cherche sa mère qui vend ses légumes au marché. La force du film est d’aller dans les détails de sa préparation (réveil, lavage du corps, installation de la bombe, moto jusqu’au marché villageois), d’en faire une jeune fille consciente (souvenir d’une chanson de résilience avec sa mère, refus de la drogue, rébellion contre la théorie du martyr énoncée par le chef djihadiste – interprété par le toujours excellent acteur tchadien Youssouf Djaoro), de multiplier les ambivalences dans son comportement introduisant une distance et de la suivre souvent de dos dans le marché, en épousant ainsi la vie. Un cliquetis marque les minutes presqu’en temps réel, soutenant la tension. Comme le disait Hitchcock, à la différence de la surprise, le suspense est quand on sait ce qui va arriver et qu’on a peur que ça arrive.

Le chef-opérateur Amath Niane sur le tournage de L’Envoyée de Dieu, DR

Le choc est terrible et l’horreur du terrorisme s’impose, qui ne laisse pas le choix et méprise la vie. Comment la violence de l’image peut-elle dès lors générer la force de développer une résilience ? L’image est violente quand elle ne passe pas par la médiation d’une parole. C’est justement parce que Fatima s’oppose résolument à sa « mission divine » et trouve les arguments qui dérangent que le film échappe à l’ambiguïté du suspense qui ne fait bien souvent que caresser les pulsions de mort en développant un spectacle : la parole de Fatima la fait exister non comme objet victime mais comme sujet agissant. Elle n’est plus « l’envoyée de Dieu » qui se fait martyre mais elle est elle-même martyre de l’obscurantisme. C’est en cela que son image est opérante, et donc le film politique, car sa dignité élimine tout pathos, une dignité dont le film se fait le témoin sans discontinuité, ne faisant jamais du spectateur le voyeur d’une violence pourtant permanente.

Fatima cherche sa mère pour l’informer sur son destin, elle qui vit dans l’incertitude de sa disparition. Le sourire iconique de Fatima à sa mère incarne son amour filial, que ne peuvent détruire les Djihadistes idolâtres. Il est sans doute aussi une manifestation de combien elle est devenue consciente, intégrant la chanson que sa mère partageait avec elle. Le film est court mais suffisamment long pour nous faire ressentir la logique de mort incarnée par les Djihadistes, qui écarte toute complaisance à leur égard, jusqu’à ce regard de la mère que grâce au film nous sommes tous devenus.

 

Traumatismes, vétérans et déplacés

De Fatima, nous ne voyons pratiquement que le visage, le reste de son corps étant masqué par un jilbab. Cet habit est certes imposé par le code islamique, mais il a pour effet au cinéma de recentrer sur le visage. Le visage est en soi résistance, il dérange, il rompt notre tranquillité. Et Fatima en use par ses expressions et son regard. D’où l’importance donnée au gros plan.

On retrouve dans les autres courts métrages ce souci du visage : ils cherchent à mobiliser non seulement une empathie mais aussi une responsabilité, notamment envers les déplacés. Car ce qui importe est là : c’est le peuple qui souffre, c’est lui le sujet à qui le cinéma a pour mission de donner la parole pour le rendre agissant.

Le Botaniste de Floriane Zoundi (13′), produit par Adama Roamba, a reçu dans la section Burkina le Grand prix du Président du Faso du meilleur espoir burkinabè. Son idée est la ruse. Un botaniste, qui remplit parfois le rôle de médecin auprès des villageois, a perdu toute sa famille dans l’explosion d’une mine posée par les terroristes. Lorsque deux d’entre eux viennent faire soigner une blessure en lui pointant leur arme sur la tête, il trouve un stratagème pour les livrer à la gendarmerie. De pardon ou d’éthique médicale, il n’est pas question, mais il choisit une voie légale plutôt que de se venger lui-même. Auparavant, il demandait à une jeune femme chargée du recensement pourquoi recenser en zone si dangereuse. Elle lui répondait : « Pour survivre ». Chacun résiste comme il peut ; le courage est au programme de ces courts métrages.

 

L’idée de Patriotes de Laurentine Bayala (Burkina Faso, 15′), c’est la détermination malgré le traumatisme. Un soldat se retrouve en chaise roulante mais il veut retourner au combat. Tout est dans la relation avec sa femme qui le soutient, si bien que le film est affaire de regards et de résolution, d’où l’insistance sur une horloge et les indications de temps. Pour retrouver l’énergie de la rééducation, il faut que le ventilateur qui rappelle la bataille revienne au repos. C’est à travers ces simples évocations que ce film au patriotisme démonstratif, issu d’une formation à l’Institut Imagine de Gaston Kaboré, se fait métaphore et trouve sa vitalité.

Quant à Souk de Wendkoagnda Gaston Bonkoungou (10′, section films des écoles de cinéma, ISIS-SE, Ouagadougou), son idée est l’art pour ne pas désespérer. Sous une tente Unicef dans un camp de déplacés, Binta dessine, mais l’eau manque et il lui faut aller au puits où les femmes se disputent en faisant la queue. De retour à la tente, elle demande à sa mère quand il sera possible de retourner chez eux et de retrouver son père… Film-constat sans prétention qui aurait pu mieux exploiter les dessins pour poser son propos, Souk cherche à sensibiliser au devenir des déplacés.

 

 

 

Des femmes qui se disputent au puits, on en retrouve dans Rogm Sebre (L’Acte de naissance, 15′) d’Arlette Jessica Valia (section films d’école, ISIS-SE, Ouagadougou – mention spéciale du jury), comme si ces films reprenaient l’invite du Sermon des prophètes : « Nous ne devons pas opposer nos douleurs ou revendiquer la palme de la victime ». Car ces courts rendent compte de la dure situation des déplacés, ici avec la question des actes de naissance, nécessaires lorsqu’on veut une carte d’identité, se marier, etc. Les papiers d’Alima sont restés au village et, pour préserver l’avenir de sa fille qui vient de naître, elle envisage de s’y rendre malgré le danger. Sollicité pour l’accompagner, Boukary, ami de son mari assassiné et potentiel successeur, ne veut pas prendre le risque, et lorsqu’il finit par l’accompagner sous pression de ses amis, la simple vue d’un feu réveille chez Alima le traumatisme enfui. Heureusement, l’Unicef est là, qui a aidé le film issu d’un de ses appels à projets…

Par une réelle présence des actrices et de beaux portraits servis par le travail sur le cadre, Rogm Sebre, tourné dans un camp de déplacés, sensibilise sur leur détresse et rend compte de leur souci d’assurer malgré tout un avenir à leurs enfants.

« Si Dieu existait, on n’aurait pas tous ces problèmes », lâche Alima à son amie, reprenant ainsi une plainte immémoriale. Hannah Arendt, après avoir adopté la conception kantienne, l’a délaissée en affirmant que le mal n’est jamais ‘radical’ : il est seulement extrême et ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il ‘défie’ la pensée qui, lorsqu’elle cherche les racines du mal, ne trouve rien. Telle est sa ‘banalité’. Dans L’Envoyée de Dieu, le Djihadiste ne sait quoi répondre à Fatima qui annihile en quelques répliques son discours creux, et finit par lâcher : « C’est moi le boss ! ». La très jeune Fatima mobilise sa capacité critique ancrée dans sa perception concrète des choses face à un discours sans ancrage dans la réalité. Face à la bêtise, elle affirme son humanité, ce qu’elle met en pratique en informant sa mère du piège dans lequel elle est tombée, lui permettant de faire son deuil.

Le danger du mal est cependant de saper par son absolutisme les fondements de la société, d’où l’appel généralisé des films à la résilience dans l’unité et la solidarité pour éviter l’effondrement. Il faut pour cela s’appuyer sur des valeurs et une Histoire, lesquelles sont fragilisées en Afrique noire par la traite et le colonialisme, sans oublier leurs réminiscences contemporaines, sorte de prix à payer pour le ‘progrès’ et le ‘développement’. L’exigence actuelle de souveraineté est à saisir dans ce contexte.

On comprend dès lors l’éditorial d’Alex Moussa Sawadogo dans Fespaco News n°2 du 27 février : « Face aux défis de l’heure, l’héritage du militantisme, de la combativité et de la ténacité demeure. Au finish, le Fespaco ne repose-t-il pas lui-même sur de telles valeurs ? » En d’autres termes, les films comme le Fespaco ne sont pas là pour consoler mais pour mobiliser. Tous leurs personnages font face à leur situation. L’humain reste au centre et la fraternité concrète son moteur. Dans cette utopie, le réel est, comme le dit la philosophe Cynthia Fleury, au bout du chemin de la responsabilité.

Résonance lointaine

A la frontière entre le Nord-Cameroun et le Nigeria, la tension terroriste est prégnante depuis 2013, avec les incursions de Boko Haram qui multiplie attentats-suicides et enlèvements. C’est là que la Camerounaise Cyrielle Raingou a tourné Le Spectre de Boko Haram (75′), qui après été la première femme africaine à recevoir le Tigre d’Or du festival de Rotterdam, a obtenu le prix Paul Robeson de la meilleure première œuvre ou deuxième œuvre de film documentaire long métrage, section Perspectives). Le film produit par le regretté Dieudonné Alaka est consacré à un groupe d’enfants scolarisés à Kolofata, sous protection militaire comme le reste de cette localité régulièrement attaquée. Ils sont en classe de Cours préparatoire : Falta, Ladji, Ismaela et Maloum, aux vécus tragiques, ainsi que deux frères turbulents, Mohamed et Ibrahim, sur lesquels le film se concentre particulièrement. Ils racontent leur arrivée après avoir fui leur camp, ce qu’ils ont vécu. Des détails sont troublants : des remèdes traditionnels qui rendent malade, leur école coranique qui fournissait des enfants à Boko Haram… Ils refusent l’école car elle est chrétienne et leurs parents restent introuvables. Leur sort est incertain lorsqu’ils repartent au Nigeria pour les chercher…

C’est cet environnement traumatique que capte Cyrielle Raingou à travers les enfants, mais aussi leur vitalité, le fait que la vie continue en zone de guerre. Et c’est ça qui nous bouleverse : l’éclat, la beauté de cette vie qui tente de trouver sa voie, dans le chaos des adultes.

[1] Burkina Faso : 6253 établissements scolaires fermés en fin décembre 2022 du fait de l’insécurité. https://lefaso.net/spip.php?article118643

[2]. FESPACO 2023 : Le Mali, pays invité d’honneur en lieu et place du Togo, https://lefaso.net/spip.php?article119223

[3] https://fespaco.org/fespaco-2023-decryptage-du-visuel-officiel/

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire