FIFDA 2021 : racisme, exclusion, identité, traumatismes…

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La 11ème édition du Festival international des films de la diaspora africaine (FIFDA) devait se tenir dans les salles habituelles mais la situation sanitaire l’oblige à être à nouveau en ligne, occasion d’un tour d’horizon de regards noirs ou arabes de par le monde où les questions du racisme, de l’exclusion, de l’identité ou des traumatismes sont centrales. D’une grande diversité, les films sont accessibles du 3 au 9 septembre en ligne dans les territoires français, suisses et belges sur https://www.fifda.org/

Documentaires

« Maman, regarde le nègre, j’ai peur ! » Ce que conte Fanon dans Peau noire, masques blancs, pour signifier que le Noir n’existe que dans le regard du Blanc, c’est aussi l’expérience lorsqu’elle était enfant de Medhin Tewolde Serrano, Mexicaine dont le père avait fui la guerre en Erythrée : elle avait sept ans et comprit que c’était mal sans savoir pourquoi. C’est par ce récit que commence Negra, son premier documentaire. Le regard de l’Autre qui incrimine l’odeur, le mauvais présage, les cheveux crépus, la différence… si bien que les Afro-mexicains ne se désignent pas comme noirs. Que faire ? Se décolorer la peau ? Dédié à sa fille qui ne pouvait pas jouer la princesse car elle n’avait pas la bonne couleur de peau, ce film est une ode à la conquête de soi, pour être noire de cœur et ne plus se laisser imposer une place. Cinq femmes du Sud-Est du pays témoignent des discriminations et de la négation de leur identité, et dans la seconde partie du film, de comment elles ont pu transcender cette expérience et s’autonomiser par l’art : cinéma, danse, poésie et dessin. Le racisme structurel a pour conséquence le déni d’existence des Afro-descendants, alors que la présence noire est historique : esclaves africains en Nouvelle-Espagne, Afro-Américains ayant échappé à l’esclavage aux États-Unis, migrants du monde entier. Ils représentent 1,2 % de la population nationale et sont reconnus depuis 2019 dans la Constitution comme faisant partie de la composition pluriculturelle du Mexique suite à une longue lutte des associations.

NEGRA_TRAILER_Sub_FRA.mp4 from ArtMattan Productions on Vimeo.

« Nous voulons léguer deux choses à nos enfants ; la première, ce sont des racines, et l’autre des ailes ». Cet insert en début de film en donne la teneur : ce qui importe pour la communauté afro-américaine, c’est une éducation qui lui permette de s’appuyer sur d’où elle vient pour développer des talents qui trouvent une place équitable dans le pays. C’est ainsi que River City Drumbeat d’Anne Flatté & Marlon Johnson nous emmène dans les quartiers noirs de Louisville dans le Kentucky. Edward White, que tout le monde appelle « Nardie », a créé le River City Drum Corp (RCDC) en 1993, il y a donc une trentaine d’années. Il en a fait un véritable centre de musique où les jeunes Noirs peuvent apprendre après l’école à jouer des instruments, à commencer par les percussions. C’est un véritable plaisir de les voir battre le tambour dans une mise en scène parfaite, sous l’œil de leurs parents émerveillés. D’autant que le film nous autorise à apprécier le spectacle dans sa durée.
Mais il est plus que ça : il est un portrait intime, sociologique, d’une communauté à partir de quelques personnes engagées dans le RCDC. La plongée dans le quotidien, au centre comme dans la sphère privée, et la révélation graduée des drames familiaux, à commencer par le décès d’un cancer en 2010 de la femme de Nardie, Zambia Nkrumah, à qui le film est dédié, ainsi que les hommages qui lui sont rendus (cimetière, soirée du souvenir), permettent de sentir l’engagement du groupe, et bien sûr de Nardie qui lui avait juré de continuer son action.
« Quand est-il dès lors temps de lâcher le bébé ? », se demande-t-il tout en affirmant « Black Arts matter ». Dans les bonnes mains d’Albert, un ancien élève devenu principal animateur, que le film suit également de près, la pérennité est assurée. On se doute que le coucher de soleil de la fin masque nombre de conflits et difficultés rencontrées, parti pris d’un documentaire de veine très américaine, mais frappante est la positivité à l’œuvre, le rôle de l’art dans l’urgence de poursuivre ce qui contribue à l’unité et la survie de la communauté.

C’est d’intéressante façon sur le plan identitaire que traite le Haïtien Arnold Antonin du rapport de son peuple à la mer. Ainsi parla la mer (Men Sa Lanmé Di) aborde la question de façon poétique avec un texte de Garry Victor dit par Gessica Geneus (célèbre actrice et réalisatrice de Freda, en sélection officielle à Cannes 2021), tout en constatant que seulement 5 % des Haïtiens savent nager ! « Des insulaires mais des faux-iliens » dit une des personnes sollicitées sur le sujet, si bien qu’on mange du poisson importé ! Pourtant, dans le vaudou, Agwé est le dieu de la mer, laquelle est source de multiples richesses et beautés… Alors pourquoi en faire un dépotoir, tandis que l’urbanisation chaotique facilite l’érosion des côtes ? Le film se fait ainsi cri face à la dégradation de l’écosystème marin. Il a été notamment tourné dans les dures conditions du peyi lòk, dans la région des Cayes, qui vient maintenant d’être dévastée par un tremblement de terre… Cette production du Centre Pétion-Bolivar a eu le soutien du ministère de l’Environnement et d’ONU Environnement, et est diffusée dans les chaînes de télévision du pays.

Explosion suivie d’un nuage et retombées de cendres, évacuation de toute la population de St Claude, accueil sommaire en dortoirs dans des écoles, panique face à la catastrophe : l’éruption en Guadeloupe de la Soufrière (1464 m) en 1976 fit plus de peur que de mal, mais le souvenir demeure surtout de la polémique médiatique qui déchira les vulcanologues à l’époque divisés entre le camp de Haroun Tazieff et celui de Robert Brousse sur l’opportunité d’une évacuation massive dans la crainte de nuées ardentes. Outre des témoignages très vivants, 76, l’éruption de la soufrière d’Olivier Kancel se fait technique, mais d’intéressante façon : entre un bouchon poussé par le magma, et donc un volcan qui risque d’exploser, ou bien des failles latérales qui lâcheront doucement la lave en fusion, l’alerte n’est pas la même. Ce fut surtout pour Tazieff l’occasion de dénoncer les moyens totalement insuffisants pour la surveillance des volcans français.

Ce n’est que lorsqu’elle eut la trentaine que Tamara Mariam Dawit découvrit qu’elle avait une cinquième tante : Saladait. Un secret de famille… Ayant grandi au Canada, elle s’installe en Ethiopie pour mieux connaître ses racines africaines. Finding Sally est cette quête, à travers la recherche de cette fille de diplomate qui s’engagea en politique au sein du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRP) et disparut après la révolution qui détrôna l’empereur Hailé Sélassié.
Sally et ses amis croyaient à la violence armée pour lutter contre l’empereur et obtenir des réformes démocratiques. Mais après le coup d’Etat, 60 « ennemis de la Nation » furent exécutés, pour bon nombre des amis de son père… Sally ne donna plus de nouvelles à sa famille : disparue ou vivante ? Elle n’est jamais revenue. Tamara Mariam Dabit retrouve les traces de son parcours tragique, recueille des témoignages. C’est le destin d’une génération de lettrés qui osèrent s’opposer à Mengistu (« la terreur rouge ») : ce film foisonnant de souvenirs personnels est une porte pour comprendre l’Histoire complexe de l’Ethiopie.

 

fictions

Le festival reprend deux excellents films qu’il avait déjà programmés en 2020, ce qui donne l’occasion de les voir pour ceux qui les auraient ratés.

Sur les inégalités sociales et leur perpétuation via le néocolonialisme, A Taste of our Land (Un morceau de notre terre) du Rwandais Yuhi Amuli apporte un regard qui ne manque pas d’ironie. Ce premier long métrage cite au départ Pétales de sang de Ngũgĩ wa Thiong’o et s’en inspire dans la forme : un roman social et critique en forme de polard. Voici donc un homme dont la femme demande une césarienne et qui doit en trouver l’argent. Il cherche du travail à la mine tenue par un Chinois et trouve par hasard une énorme pépite d’or qui arrangerait bien tout le monde ! Se succéderont alors une série d’affrontements et de drames sur un mode semi-burlesque mais dont la violence révèle la réalité des rapports sociaux, sans que personne n’en sorte grandi ! Le film ne s’encombre pas de crédibilité puisque tout le monde sait toujours tout sur tout sans qu’on sache comment, mais peu importe car le sujet n’est pas là : à la critique de la corruption s’ajoutent quelques incartades contre le colonialisme perpétué par les Chinois. Un film comme son personnage principal bourré de malice et d’insolence.
Il est également heureux de reprogrammer Myopie de Sanaa Akroud, la sortie du film en France n’étant toujours pas à l’ordre du jour (il n’est même pas recensé par Allociné), alors que ce filme à la fois simple et subtil est d’une grande beauté. Il confronte une femme de la montagne à la myopie d’une société où chacun applique son schéma de pensée, incapable de percevoir sa différence. (cf. critique n°14918)

Autre film marocain sur la question du déplacement, des idées reçues et des frontières absurdes : la joyeuse comédie de Hassan Benjelloun Pour la cause. Voici donc Karim, un Palestinien joueur de luth basé à Barcelone, et Sirine, une chanteuse française juive dont la famille avait vécu à Fès, réunis sur un pont entre le Maroc et l’Algérie, bloqués par les pinailleries administratives les empêchant de rejoindre Oran pour donner un concert. Alors que le visa de Sirine est expiré, Karim, qui vit en Israël, a un passeport israélien. C’est bien sûr là que les problèmes commencent à la frontière algérienne, ce qui n’est pas sans rappeler des souvenirs de check points à Karim. Il faudra moult détours burlesques pour faire avancer le récit, alors que les deux tourtereaux se rapprochent… Hassan Benjelloun confirme là sa verve aussi humoristique qu’humaniste pour traiter de questions de société et notamment la question juive, comme il l’avait fait dans Où vas-tu Moshé ? (2007) où les habitants d’un village se mobilisaient au moment de l’exode pour retenir le tenancier du dernier bar servant de l’alcool.

C’est dans les lointaines contrées australiennes en 1922 que nous emmène The Tracker (Le Pisteur) de Rolf de Heer. La question du racisme se pose là aussi, vis-à-vis des Aborigènes. « Le seul Noir innocent et un Noir mort », lâche le guide des montagnes qui pourchasse en compagnie d’une jeune recrue et d’un vétéran un homme noir supposé avoir tué une femme blanche. Trois Blancs à la recherche d’un Noir, conduits par un pisteur aborigène mystérieux, particulièrement lucide et rusé, qui fait le titre du film et son intrigue (l’excellent David Gulpilil). Son autonomie lui vaudra des chaînes de prisonnier, mais il a plus d’un tour dans son sac. Il va se jouer dans ce groupe des tensions emblématiques des contradictions de l’époque où domineront les rapports de force, la paranoïa et la violence, mais aussi les enjeux de la domination et les subtilités du dominé, si bien que le récit étonne de plus en plus. Ce western progressiste, rythmé par des mélopées et tourné dans les magnifiques paysages de l’Arkroola Wilderned Sanctuary, est également illustré de dessins pour évoquer la cruauté des Blancs vis-à-vis des Aborigènes qu’ils considérèrent longtemps comme des êtres inférieurs corvéables à merci.

« Faire face aux fantômes du passé revient à essayer d’attraper un tueur en série qui ne veut pas être capturé. » La formule de l’affiche de Land of the Brave du Namibien Tim Huebschle en résume le propos : une inspectrice de police traque un tueur en série, n’hésitant pas à tourner la loi, mais n’échappe pas à son passé. Il fallut presque dix ans au réalisateur pour mener à bout ce premier long métrage, autant dire qu’il lui tenait à cœur. Tourné en afrikaans et anglais, ce thriller éprouvant est dédié « aux femmes courageuses de ce pays ». Le courage n’est pas seulement ici d’être une femme harcelée par les médias autant que par le tueur (l’héroïne ne manque pas de détermination !), mais d’oser aborder la vérité de l’Histoire autant que la sienne propre, autant dire les traumas multiples qui pervertissent la vie et la société aujourd’hui.

Les effets des traumatismes sont également à la base de l’intrigue du non moins éprouvant thriller The Eagle’s Nest (Le Nid de l’aigle), où le Camerounais Olivier Assoua pousse la forme, le rock et les effets visuels pour décrire une société glauque où l’on ne peut faire en confiance en personne : « Quand il s’agit d’argent, tout le monde est capable du pire ». Paris rêvait d’émigrer mais sa sœur et sa mère sont assassinées. Dans sa recherche de vérité, elle devra se confronter à l’amant proxénète de sa meilleure amie Samantha et à Samantha elle-même, avant de découvrir le pot aux roses. S’agira-t-il dès lors encore de se venger ?

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