Fiche Film
Cinéma/TV Histoire/société
LONG Métrage | 2005
Marron, la piste créole en Amérique
Titre original : Marrons : la piste créole en Amérique
Pays concerné : États-Unis
Durée : 85 minutes
Genre : société
Type : documentaire

Français

Louisiane, berceau du jazz et lieu de rencontre de divers peuples. Ce petit État américain a donné naissance à une culture unique, issue du métissage entre Noirs, Blancs et Amérindiens, entre Français, Africains, Antillais, Espagnols et Américains.

Quelles traces reste-t-il aujourd’hui de la communauté créole ? À l’ombre des arbres centenaires et jusqu’au creux des marais louisianais, Marron fouille les racines d’une culture méconnue qui a pourtant contribué à forger le Nouveau Monde, et qui est maintenant menacée d’extinction.

Dans ce second volet de la série La piste Amérique (après Tintamarre, La piste Acadie en Amérique), le documentariste André Gladu continue de retracer l’empreinte des peuples francophones sur le continent américain. Il signe ici un vibrant carnet de voyage cinématographique, où l’Histoire sert à illuminer le présent.

Les États-Unis comptent aujourd’hui environ 250 000 créoles, répartis en Louisiane, mais aussi au Texas et en Californie – sans compter les importantes communautés haïtiennes de Miami, Montréal et New York. Historiquement, le terme de créoles a d’abord désigné, en Louisiane, tous les gens nés dans le Nouveau Monde.
Après la vente de la colonie française de la Louisiane aux États-Unis, en 1803, les grands propriétaires terriens blancs se sont appropriés cette appellation pour se distinguer des Yankees.

L’identité créole fut revendiquée par la suite par les « gens de couleur libres affranchis », des mulâtres issus d’unions illicites entre Noires et Blancs. En raison des coutumes françaises, ces « créoles de couleur » jouissaient en Louisiane de privilèges et même d’un certain pouvoir économique et politique unique en Amérique – statut qu’ils perdront à la fin du 19e siècle, après la guerre civile. Cette classe intermédiaire aura apporté une contribution exceptionnelle à la culture louisianaise, à sa musique, sa cuisine, ses danses et à l’architecture de la Nouvelle-Orléans. Elle aura aussi laissé en héritage de nombreuses traces de l’Afrique.

À travers les créoles, le film veut rendre hommage aux « Marrons », ces esclaves fugitifs des Amériques qui lui ont légué leur esprit de résistance et leur instinct de survie. Échappés des cruelles plantations de canne à sucre, les Marrons incarnaient le refus de la servitude et une soif de liberté. Une liberté chèrement payée, au prix de terribles représailles ou d’une existence périlleuse dans un environnement inhospitalier. Sur l’eau comme dans les airs, André Gladu parcourt ces territoires marécageux d’une beauté sauvage, où se réfugièrent les bandes de Marrons, qui apprirent à y survivre au contact des Autochtones. Inspirés par le succès de la révolution haïtienne, ces fuyards ont organisé les premières grandes révoltes d’esclaves aux États-Unis au début du 19e siècle, avec à leur tête des Créoles, tels Jean Saint-Malo et Charles Deslondes.

Pour raconter cette histoire de souffrances et de lutte d’émancipation, Marron utilise un matériel iconographique d’une grande richesse : dessins, gravures anciennes, photographies et extraits d’archives font revivre éloquemment le passé, le tout mis en parallèle avec des images actuelles.
L’esprit marron de résistance perdure par la fête du Mardi Gras, toujours bien vivace dans la localité rurale créole de Soileau.
Chaque printemps, costumes et musique perpétuent cette tradition carnavalesque héritée des premiers colons français et colorée d’une touche africaine. Un rituel festif visant à transmettre des valeurs de solidarité sociale, mais aussi un esprit de dérision face aux puissants et à l’ordre établi.
La langue française créole, elle, survit difficilement, perdue pour des générations d’écoliers à qui on avait interdit de la parler, associée à la pauvreté et à la honte dans l’esprit des Louisianais eux-mêmes.

Marron illustre la difficulté de transmettre cette culture aux jeunes, mais aussi les efforts de certains éducateurs pour que les générations d’aujourd’hui se la réapproprient.

L’espoir, il s’incarne dans une classe d’immersion française animée avec un enthousiasme contagieux par un enseignant québécois d’origine haïtienne, Schubert Dauphin. On voit avec émotion ses petits élèves prendre contact avec la langue française ainsi qu’avec les traditions musicales afro-antillaises grâce au chant et à la danse.
Remontant la piste d’une culture qu’il a lui-même découverte grâce à des musiciens, André Gladu filme les clubs, salles de danse et églises où s’entend encore ce son créole. Ultime retranchement d’une communauté minoritaire à laquelle interdits et discrimination raciale n’ont rien laissé d’autre, la musique est devenue l’expression par excellence de la culture créole. Pèlerinage à la fois subjectif et historique, Marron est littéralement porté par cette musique. L’âme créole s’y manifeste à travers l’accordéon et les chansons senties du poète populaire Joseph Mouton ; le souffle du clarinettiste Michael White capture la détresse et la joie, la souffrance et le courage des Marrons.
Retracer l’histoire de la culture créole en Louisiane et son esprit marron, c’est aussi remonter à la source du jazz, du blues, du gospel, des negro spirituals. C’est écouter le Père Jerome Ledoux, curé de la plus vieille paroisse catholique afro-américaine des États-Unis et éloquent gardien de la mémoire des Marrons, évoquer les dimanches soirs à Congo Square, au 19e siècle : pendant cette brève pause dominicale, les esclaves, en vertu du Code noir, étaient tempora i rement libérés de leur état de servitude. Des moments magiques où tous, affranchis et esclaves confondus, pouvaient renouer avec la musique de leurs origines.

Lui-même fruit du métissage, mariage inédit de rythmes africains et de traditions européennes, le jazz a perpétué l’esprit de liberté acquis des Marrons en transgressant les codes musicaux et en incarnant l’idéal de société juste et égalitaire à laquelle ils aspiraient.

Avec ce fascinant voyage musical et historique dans l’âme créole et dans l’héritage des Marrons, André Gladu témoigne de la richesse d’une culture injustement négligée. Le documentariste redonne la place qui lui est due dans l’Histoire à cette communauté qui a su transcender ses souffrances dans la musique. Marron est une touchante et inspirante célébration de la différence culturelle, dans un monde qui tend de plus en plus à les gommer.

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