Foyer en chantier, rive gauche

« Senghor ». Un baptême symbolique pour un foyer de travailleurs migrants. Souvent, ces bâtiments empruntent plutôt le nom d’une rue ou d’une station de métro. Lui, nommé selon l’écrivain, le poète et le premier président de la République du Sénégal, campe depuis 1969 rue du Chevaleret, dans un 13ème arrondissement parisien aujourd’hui si vertical. Voisin d’immeubles qui se hissent et se végétalisent, sa mine décatie dénote dans cette frange de la ZAC Rive-Gauche en pleine réhabilitation. Plus pour longtemps cependant. En décembre 2016, Senghor sera démoli et vidé de ses habitants, pour préparer sa transformation en une résidence sociale. Déjà, à l’arrière du foyer, dans la grande cour où un festival de cinéma [1] s’organisait certains étés, un bâtiment se construit entre les échafaudages. C’est la résidence sociale « Senghor 1 », où déménageront 140 premiers habitants du foyer à l’hiver prochain. Elle anticipe la transfiguration du « Senghor 2 » principal, dont l’ouverture se profile pour septembre 2019. En attendant, les plans se discutent autour de la table, entre les forces en place : délégués des résidents, gestionnaire Adoma, ville de Paris. Une fois dépassé l’image d’une négociation pacifique et exemplaire à Senghor, des projections divergentes apparaissent sur l’avenir, entre les aspirations des représentants des résidents et les priorités des financeurs.

Depuis la station de métro BNF, marcher jusqu’au 95 de la rue Chevaleret, traverser une allée de stands alignant cigarettes à l’unité, cartes de téléphones, sodas, noix de cola, bonbons. Hésiter, dans le hall, à prendre l’ascenseur, car la queue est déjà longue et son allure balafrée ne donne pas confiance, ou à commander un tieb pour 2,20 euros depuis la cuisine attenante. Finalement, prendre les escaliers, rencontrer à chaque étage un coiffeur à l’œuvre et des commerçants improvisant un jeu de dames sur une planche de carton, humer la cuisson du riz depuis les cuisines d’étages, contourner un radiateur et un caddie désossés, pour arriver, enfin, au 6ème étage, à la chambre 116. Nous sommes chez Adama Konaté, délégué du comité de résidents, à Senghor depuis 20 ans. C’est un soir de demi-finale de l’euro 2016 et l’effervescence monte dans la chambre, quelques 15 m2 où deux lits se font face, chacun surélevés pour accueillir deux autres matelas. Des jeunes entre 20 et 30 ans rejoignent la pièce au fil des heures : « Ici, c’est la chambre des jeunes du foyer », nous explique un cousin d’Adama hébergé sur un des matelas. Adama, qui revient tout juste d’un rendez-vous avec la société gestionnaire du foyer, Adoma. Ils ont visité un logement témoin dans la résidence sociale qui se construit juste à l’arrière du foyer, que les délégués appellent « Senghor 1 ». Censée ouvrir ses portes en décembre prochain, elle accueillera 140 des 435 résidents actuels, dans des chambres individuelles toutes équipées. Car, oui, Senghor tel que nous le décrivons aujourd’hui, fait figure de relique. Parmi les plus anciens de la cinquantaine de foyers de travailleurs migrants de Paris, où les réhabilitations de ces bâtiments s’enchainent depuis 10 années, il sera détruit d’ici 4 à 5 mois, avant de resurgir, courant 2019, avec un statut de résidence sociale.

50 ans d’histoire à Senghor

Adoma, qui pilote l’opération de réhabilitation, n’est gestionnaire du foyer que depuis 1998. Le CASVP (Centre d’Action Sociale de la Ville de Paris) assurait en effet le poste depuis la construction du bâtiment en 1969. Cette première vocation d’hébergement social a d’ailleurs façonné le surpeuplement du foyer : en 1974, un étage s’est ajouté au bâtiment, ainsi qu’un lit supplémentaire dans chaque chambre, pour absorber la demande croissante d’hébergement des sans-logis. Ainsi, en 1980, vivaient à Senghor pas moins de 12 nationalités, de Madagascar à la Chine ou à l’Inde, se souvient Adama. L’époque était alors celle des quasi autogestions des foyers par les résidents eux-mêmes, tant le contrôle du peuplement n’existait pas ou peu de la part des gestionnaires associatifs ou à vocation sociale comme le CASVP.

Adama Konaté © Caroline Trouillet

« Avec la ville de Paris il y avait toujours une personne à l’accueil, de 10h à 18h. Et elle pouvait saluer tous les habitants par leur nom, elle connaissait tout le monde, et ne contrôlait pas si on hébergeait des gens dans nos chambres, comme Adoma le fera par la suite » se souvient Adama Konaté, délégué du comité de résidents de Senghor.

Trente ans plus tard, Senghor compte 79 % d’habitants d’origine sub-saharienne, dont 80 % sont salariés, d’une moyenne d’âge de 40 ans. Et depuis l’arrivée d’Adoma, la politique de gestion s’est en effet musclée, même si, dans la réalité, la vie informelle du foyer a peu changé. Toujours autant d’activités commerciales et artisanales peuplent les couloirs et les six étages. 400 personnes en plus des 435 habitants officiels dorment toujours au foyer. En 2009 et en 2010, Adoma a bien adressé des mises en demeure aux résidents qui accueillaient ces « suroccupants », « mais il n’y a eu que 9 expulsions sur 250 menaces, car on a pu négocier avec eux. Et depuis les discussions sur la réhabilitation, ils ont arrêté les contrôles » nous explique-t-on chambre 116. Plus récemment aussi, des tentatives visèrent à sécuriser le site. Ouvert en permanence sur la rue, il est devenu lieu de passage, d’errance, de trafic parfois, sous le regard impuissant des délégués et du gestionnaire. Alors, Myriam Berghout, responsable d’unité territoriale chez Adoma depuis 2013 s’est accordée avec eux pour recourir aux digicodes. Aujourd’hui, la porte d’entrée reste pour autant ouverte jusqu’à la nuit, souvent bloquée avec une cale. De même, la cuisine collective ouverte à l’extérieur qui, au 5ème étage, générait des traversées incessantes du foyer, a été transférée au rez-de-chaussée. Faute de pouvoir supprimer un tel commerce, répondant à un besoin de restauration à bas coût non négociable des résidents, Adoma a ainsi aménagé l’informel existant, à minima. A l’image de la manière dont la gestion d’un foyer au passif d’autogestion a été appréhendée : faire « avec », en attendant la réhabilitation et les normes de logement en vigueur dans les résidences sociales.

« J’aime beaucoup ce foyer » sourit Myriam Berghout. « Depuis un an nous multiplions les réunions avec les délégués, on a fait un diagnostic social pendant 8 mois, on a vu les 435 résidents sauf une cinquantaine qui sont très souvent au pays. Nous leur avons tous demandé quels étaient leurs souhaits » explique Myriam pour appuyer la bonne entente entre gestionnaire et résidents sur ce foyer. Le processus de déménagement n’est pas simple, car il faut que le site soit vide en décembre prochain. Déjà, 53 personnes ont été relogées rue du Faubourg Saint Martin. 104 prochaines iront dans la résidence Senghor 1 voisine du foyer actuel. En parallèle, des opérations dites « tiroirs » sont organisées. Une partie des résidents iront dans une résidence passage de la Bonne Graine (11ème arrondissement), et à Fortifications, un grand site vers la Porte Dorée (12ème arrondissement). Ceux-là retourneront au grand Senghor dès son ouverture après travaux. Un autre groupe sera par contre relogé de manière durable dans une résidence boulevard Voltaire. Pour le moment, le choix d’attribution des premiers appartements dans la résidence Senghor 1 a été décidé sur un principe d’ancienneté des résidents, et en fonction de leurs problématiques de santé.

Un avenir en hiatus

La collaboration entre Adoma et les délégués, qui nous est décrite de part et d’autre comme cordiale et en bonne intelligence, ne se prive pourtant pas de contradictions. Les perceptions et les projections des uns et des autres divergent sensiblement autour des espaces où pourraient encore se déployer une vie collective. Certes, les délégués, comme Adoma, expriment un besoin de sécurité et donc une circulation limitée dans les futures résidences : « Les parties communes nous causent du bordel, de la pagaille. On ne peut pas contrôler qui entre dans le foyer. Beaucoup de personnes que je ne connais même pas dorment dans les couloirs et la cuisine depuis 4 ans » explique Adama Konaté. Mais pour autant, ses projections sur un espace de restauration devancent de loin les réflexions actuelles du gestionnaire et de la Ville de Paris. « Avec Bellièvre, nous serons le deuxième foyer du 13e arrondissement qui gardera sa cuisine après réhabilitation » affirme-t-il, décrivant une longue négociation avec Adoma et la Ville de Paris avant un accord sur l’existence future d’un restaurant social ouvert sur l’extérieur à Senghor 2. « Je suis chef de chantier, je me lève à 4h du matin et je reviens parfois à 19h. Quand je rentre je suis fatigué, je fais mes ablutions, je n’ai pas le temps de me faire à manger. Et je ne peux pas aller dans les restaurants, c’est trop cher » développe Adama pour appuyer l’exigence qu’un tel service survive, même dans le légal. Alors, les délégués se sont déjà constitués en association pour gérer cet espéré restaurant, et attendent des conseils d’autres associations qui sont passés par cette expérience, comme Taff et Maffé à Aubervilliers et Marmites d’Afrique au foyer Commanderie (19e), pour se lancer dans le projet. Mais plus loin, dans les bureaux d’Adoma, la prudence est plutôt de mise : « La réhabilitation du grand Senghor n’est pas encore finalisée. Un concours a été lancé pour trouver un architecte et le choix sera fera seulement en septembre avec la Mairie. Le comité de pilotage n’a même pas encore commencé pour discuter de la possibilité de cette cuisine. »

Myriam Berghout © Caroline Trouillet

« Myriam Berghout, responsable d’unité territoriale Paris chez Adoma

Même quiproquo concernant la salle de prière. Myriam explique : « Il y aura une salle polyvalente dans la petite résidence Senghor, mais on veut qu’elle soit utilisée pour des réunions ou des pratiques associatives. Après, qu’il y ait des résidents qui posent leur tapis de prière, ça on ne l’a jamais interdit, mais on ne veut pas que ça devienne la mosquée du quartier. Et c’est clair que la salle de prière n’est pas notre objet social ». Pourtant, pour les délégués, l’ouverture du grand Senghor devrait permettre de répondre au besoin d’une pratique collective du culte : « Il y aura une salle polyvalente de 35m2, mais ce n’est pas assez grand pour la prière. On voudrait deux grandes salles pour Senghor. On prie toutes les 5 heures, donc je ne peux pas aller chaque fois à la mosquée du 5éme arrondissement, qui est la proche d’ici ».

Aussi, concernant la suroccupation, Adama nous fait bien comprendre que la tradition d’hébergement des proches aura encore la vie longue. Et si à l’avenir, elle ne pourra se faire dans le formel, elle continuera dans l’ombre. « Après la réhabilitation, on a demandé à ce que tous ceux qui vivent sur des matelas aujourd’hui déménagent avec nous. Ils ont accepté 96 personnes. Mais les autres viendront avec nous quand même parce que ce n’est pas possible autrement. Je ne peux pas laisser mes cousins, et puis ce serait trop cher de payer le loyer tout seul ». Myriam, de son côté, nous indique que 25 personnes seulement ont étés recensées comme surnuméraires selon les critères définis par la Ville de Paris : elles ont pu prouver trois ans de présence dans le foyer et un titre de séjour en règle, sachant qu’un surnuméraire par chambre est accepté. Les filtres sont implacables, puisque la grande majorité des personnes hébergées, migrants que les murs européens n’ont pas arrêtés, sont sans titre de séjour. Ensuite, dans la future résidence, la possibilité d’héberger quelqu’un sera limitée à une durée de 3 mois dans l’année, sous conditions, également, de montrer un titre de séjour.

On ne peut présager des conditions de déménagement dans le tant attendu « Senghor 2 », 3 ans avant son ouverture. Mais déjà, dans cette phase de négociation, on en revient à cette tension entre les aspirations des habitants à collectiviser certains espaces, pour des besoins économiques, et l’impossibilité technique, financière, politique bien sûr, de pouvoir les déployer en résidence sociale. Car elle, est conçue comme un lieu d’hébergement d’individus isolés, dans une situation précaire, ayant un besoin d’accompagnement social. Pas vraiment le profil type des habitants de foyers donc, salariés, autonomes, ancrés dans leur quartier depuis des décennies. Elle n’est pas conçue ni mobilisée comme un lieu où peut s’expérimenter des formes d’habitat collectif et participatif innovantes. C’est pourtant dans cette direction que des solutions pourraient être trouvées pour sortir de cette impasse : les habitants de foyers ne détiennent pas tout à fait les clefs de leur chez eux, un nouveau chez-eux qu’on leur présente, pourtant, comme un espace enfin privatif et autonome. Mais l’autonomie, n’est pas seulement, pour beaucoup, la vie en studio, elle est aussi l’appropriation d’un espace de vie où le groupe peut avoir une place, une vie.

[1] Festival de cinéma des foyers organisé par l’association Attention Chantier

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