Goretti Kyomuhendo, femme écrivain en Ouganda

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Goretti Kyomuhendo est écrivain et coordinatrice de l’Association des Femmes Ecrivains Ougandaises, FEMRITE. Auteur de trois romans, elle ne laisse pas indifférent. Son dernier, Whispers from Vera, est paru aux éditions Femrite en août 2002.

Son humour et son franc parler la placent d’emblée à l’écart, aux franges d’une société en mutation où les technologies les plus innovantes côtoient les techniques les plus rudimentaires. Elle regarde autour d’elle et elle voit, clairement. L’Ouganda et les fantômes d’un passé dictatorial, le jeu des organisations internationales, les morts de Kanungu, (1) le génocide rwandais de 1994, les tempêtes politiques qui opposent ou allient, selon les jours, les pays de l’Afrique des Grands Lacs. Et puis, plus proches encore, les haines tribales, les problèmes d’hygiène et de santé, la condition des femmes, des questions qui se posent au quotidien dans cette Afrique-là aussi, comme les journaux occidentaux ne cessent de le rappeler. Mais évidemment, dans l’état actuel des choses, Goretti Kyomuhendo a la langue trop bien pendue. Pour ses compatriotes, bien sûr, pour les donneurs aussi, et enfin pour les hommes, surtout. En avance sur son temps, elle doit sans cesse jouer les funambules si elle veut mener sa barque à bien. En matière de droit des femmes et de liberté d’expression, l’Ouganda est en effet loin d’être un modèle – quoi que puisse faire penser la comparaison avec d’autres pays africains.
Elle est née à Hoima, dans l’Ouest ougandais, le 1er août 1965. D’origine banyoro, elle écrit en anglais comme la plupart des auteurs ougandais (que ce soit Okot p’Bitek ou Moses Isegawa, les auteurs reconnus internationalement ne l’ont été qu’en publiant en anglais). Elle a fait des études commerciales à Makerere University Business School. Son premier roman, né d’une histoire « [qu’elle avait] toujours voulu raconter » et qu’elle souhaite déjà réécrire, a été publié par le principal et alors quasi unique éditeur de Kampala, Fountain Publishers Ltd. Mais de ce livre, intitulé « The First Daughter » (La Première Fille), Goretti n’a jamais touché le moindre shilling, bien qu’elle en ait elle-même assuré le marketing et la promotion… Peut-être cette première expérience, ajoutée à sa volonté d’entreprendre « quelque chose » qui fasse sens pour la littérature et le droit des femmes, est-elle à l’origine de son engagement dans FEMRITE.
Cette association, fondée par quelques femmes écrivains désireuses de donner leur chance à « celles que l’on fait taire » est aujourd’hui portée en avant par la pugnacité sans faille de Goretti. Maison d’édition, lieu de discussions et de rencontres, FEMRITE réunit les « écrivaines » ougandaises de la nouvelle génération comme la poète Susan Kiguli ou les romancières Mary Karooro Okurut et Ayeta Wangusa. (2) Avec des bouts de ficelle, on réussit à publier un livre de temps à autre, (3) une revue mensuelle, et à organiser des conférences et des lectures publiques. Il y avait au départ le désir d’offrir une alternative à Fountain Publishers, éditeur conservateur réputé pour ne publier que des auteurs déjà installés, ceux de la génération des p’Bitek, Serumaga, Wangusa… FEMRITE est désormais devenue plus qu’un simple éditeur. Les ONG, les diverses coopérations (Alliance Française, British Council, etc.) ont tout de suite montré leur intérêt pour ce groupe de femmes actives et motivées, et les financement ont suivi. Parfois, les critiques fusent : femmes, dans un pays où elles ne sont encore guère considérées ; écrivains, dans un pays qui se relève à peine du chaos politique et des dictatures successives d’Idi Amin et de Milton Obote, elles présenteraient tous les « avantages » pour s’attirer les bonnes grâces des Occidentaux… et elles en profiteraient pour publier des manuscrits autrement sans intérêt. Comme aux Etats-Unis lors de la grande mode de la littérature afro-américaine… Les mauvaises langues vont bon train.
Qu’importe. Goretti rit. Elle ne s’insurge pas, sans tomber non plus dans un fatalisme désespéré. « La société ougandaise n’est pas prête à nous entendre, et c’est pour cela que nous devons parler. Nous faisons peur aux hommes ! » dit-elle, et ajoute avec un sourire que si elle est aujourd’hui célibataire, c’est parce qu’elle met les hommes mal à l’aise en abordant sans gêne des sujets tabous.
Le sexe en est un, bien sûr. Lors d’une séance de lecture publique où elle siégeait avec d’autres écrivains de l’association, un professeur de littérature de l’Université s’en est pris violemment à son roman Secrets No More (Plus de secrets), (4) l’accusant de pornographie et mettant à l’index les passages qui l’avaient choqué. La salle a brusquement réagi en faveur de Goretti, et un débat enflammé s’en est suivi. Mais ce qui étonnait le plus, c’est que ce professeur, qui venait de rendre hommage à Hope Keshubi, (5) ne pouvait guère être taxé de conservatisme. Bien au fait de l’évolution littéraire de l’Ouganda, il avait plusieurs fois loué le renouveau issu des mouvements féminins… Il faut cependant dire, à sa décharge, que Secrets No More remue des plaies béantes en racontant l’histoire d’une jeune rwandaise qui, après avoir assisté au viol de sa mère et au meurtre de ses parents, fuit le génocide pour se retrouver en Ouganda – où il ne fait pas toujours si bon vivre pour un réfugié.
Mots crus, violence, phrases sans concessions, Goretti Kyomuhendo ne se censure pas, et c’est cette liberté réaffirmée à chaque instant qui trouble. Un peu comme si elle n’appartenait pas vraiment à l’Ouganda, comme si elle avait réussi à prendre le recul nécessaire pour aiguiser son regard. Elle s’en défend :  » Je suis Ougandaise. Je n’ai pas ces rêves d’Occidentales. Je veux cuisiner pour mon mari et porter ses enfants, les élever. Je n’attends pas qu’il fasse la vaisselle, mette le couvert ou range la maison. Ce n’est pas un travail d’homme ! » Et elle s’en prend à des écrivains comme Joseph Mutumba ou Moses Isegawa qui à force de vivre à l’étranger n’ont plus guère notion de leurs traditions. Elle-même décrit ses expériences de voyage – la plupart du temps dans le cadre de rencontres d’écrivains – avec un humour qui n’est pas sans rappeler les meilleures pages de David Lodge. Mais s’il est clair qu’elle se tient à distance grâce à une ironie qui mord et griffe, on sent que les rencontres qui ont émaillé ces voyages ne sont pas restées sans effet. Il suffit de voir son regard étinceler quand elle parle de Véronique Tadjo pour s’en convaincre.
Voyageant pour le compte de FEMRITE, aux Etats-Unis, en France, en Afrique du Sud, Goretti Kyomuhendo a changé. Et de fait, entre The first Daughter et Whispers From Vera, il y a un monde. L’écriture s’est faite plus légère, le ton plus libre encore. L’engagement politique et social qui alourdissait parfois la prose des deux premiers romans n’a pas entièrement disparu, mais il affleure sous l’humour et la délicatesse des traits. Une femme se confie. Elle nous parle comme si elle s’adressait à sa meilleure amie, nous disant le mariage, le sexe, l’accouchement, l’adultère, la vie d’une femme en Afrique.
Car l’Ouganda est là, à chaque instant, mais en filigrane. La Chanson de Lawino, longue complainte poétique où Okot p’Bitek opposait deux modes de vie, celui de la tradition acholi et celui du monde moderne, est bien loin. Vera ne nage pas entre les problématiques abstraites. Elle veut nourrir ses gosses, aimer, être aimée, jouir. Elle a les problèmes qu’ont les femmes de la bourgeoisie ougandaise. La famille, les autres femmes, l’intendance, le travail… Goretti Kyomuhendo ne juge pas son personnage, ne tend jamais à la généralisation. Elle dit son monde tel qu’elle le respire, en toute franchise. Et il est clair que beaucoup seront choqués, encore une fois, par sa liberté de ton : « Je suppose que c’est parce que j’étais dans mes mauvais jours. Juste avant d’ovuler, je deviens généralement chaude chaude et mouillée là en bas et je n’arrête pas de produire des jus, que je fasse l’amour ou non . »
Des phrases de ce type, peu d’Ougandais sont prêts à les lire. Et malheureusement, au vu des tirages habituels dans ce pays, peu les liront. Goretti n’en démord pas : il faut continuer, arrêter de se lamenter sur les blessures de l’Afrique, la colonisation, le sida, des problèmes qui existent toujours mais qui ne doivent pas occulter le reste. De conférences en congrès, d’ateliers d’écriture en comités de lecture, FEMRITE et au premier rang Goretti Kyomuhendo encouragent les femmes à dire et à se dire. Elles doivent mener deux combats de front : celui pour leurs droits et celui pour la littérature.

1. En février 2000, environ mille personnes périssaient dans l’incendie d’une église de l’ouest ougandais. La secte apocalyptique « pour la restauration des dix commandements de Dieu » était aussitôt montrée du doigt pour avoir organisé un massacre déguisé en suicide collectif. Version confirmée par la multiplication de découvertes atroces dans les mois qui suivirent : fosses communes cachées dans les caves des maisons, etc.
2. Ayeta Wangusa est la fille de Timothy Wangusa, auteur reconnu pour son roman initiatique « Upon this Mountain » publié chez Heinemann et traduit en allemand, ainsi que pour ses poèmes, traduits eux en italien.
3. On peut noter par exemple l’anthologie de nouvelles réunissant de nombreux textes écrits par des femmes d’extractions diverses
4. Femrite Publications Ltd.
5. Aujourd’hui décédée, elle était un auteur reconnu en Ouganda et l’un des membres fondateurs de FEMRITE.
L’Alliance française de Kampala a publié en collaboration avec FEMRITE et en partenariat avec le quotidien ougandais New Vision un répertoire des écrivains ougandais (Ugandan Creative Writers Directory).///Article N° : 2641

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