Heavy, Heavy, Heavy

De Geraldo Pino & The Heartbeats

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Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la musique urbaine ouest-africaine vont se jeter sur cette anthologie d’un artiste formidable et totalement oublié, mais que Fela ne cessa jamais de citer comme son premier vrai modèle, l’authentique pionnier de ce qui ne s’appelait pas encore l' »afrobeat »…
En 1962, après quatre ans d’études musicales à Londres où il a formé son premier groupe The Koola Lobitos, Fela s’installe à Lagos. Il racontera à son premier biographe Carlos Moore : « Je jouais du highlife jazz quand Geraldo Pino a débarqué en amenant avec lui la soul. (…) Ce mec menait la grande vie, il roulait en Pontiac décapotable, ça brillait de partout, il avait plein de fric et tout le matos dernier cri, il faisait son truc, il avait tout ce que je n’avais pas. A Lagos il a mis tout le monde dans sa poche. Je n’avais plus qu’une envie : me chercher, disparaître ; quitter la ville et partir le plus loin possible, en Amérique ; trouver ma voie. J’ai compris que je ne pourrais pas y arriver tant que ce type était là, même chez moi au Nigeria. Puis en 1967, il est reparti au Ghana : ouf ! »
Gerald Pine (son vrai nom) ne vient pas du Ghana, il y a simplement séjourné. Né en Sierra Leone, il y débute comme technicien du son dans les studios de la toute nouvelle radio de Freetown – un poste-clef qui lui permet d’être l’un des premiers à écouter en premier les nouveautés du disque. En 1961, c’est l’explosion du rock’n’roll, et en Sierra Leone on s’enflamme pour Fats Domino, Elvis Presley ou Cliff Richards. Gerald forme alors son groupe, The Heartbeats – trois guitares et une basse électriques, un clavier et une batterie. Ils n’interprètent alors que des reprises de tubes anglais ou nord-américains. Puis, en 1964, ils partent pour deux ans à Monrovia. Selon le musicologue John Collins, « le Liberia a été le premier pays africain où les disques de James Brown, Ray Charles, Otis Redding et Wilson Pickett sont devenus populaires. The Heartbeats sont ainsi devenus le premier orchestre de soul ouest-africain, et ce sont eux qui ont diffusé cette musique dans toute la sous-région au gré de leurs tournées au Ghana et au Nigeria. »
Entre temps, Gerald Pine s’est astucieusement rebaptisé Geraldo Pino, car même s’il n’en joue guère, c’est alors la musique afro-cubaine qui inonde les ondes des radios africaines, au lendemain des « indépendances cha-cha ».
Pourtant, l’oreille des Heartbeats garde nettement le cap vers l’Amérique du Nord : si tous les titres de cette compilation sont signés de lui, la plupart sont très nettement marqués par l’influence de James Brown, dont Pino, comme chanteur, apparaît comme un fan et même comme un clone. Cependant, de même que chez d’autres imitateurs locaux du « Godfather of Soul », comme plus tard l’ivoirien Lougah François, ou le Fela des années 1960-70, cette imitation se détache progressivement du modèle par l’intrusion des percussions et des rythmes traditionnels, de plus en plus souvent en 6/8. Le titre « Africans Must Unite » apparaît même comme une sorte de manifeste de la polyrythmie du Golfe du Bénin. La musique des Heartbeats s’africanise aussi par l’instabilité du tempo, avec des accélérations et ralentissement vertigineux…
On comprend l’admiration de Fela à l’écoute de morceaux comme « Power to the People » ou « Born to be Free » qui n’ont pas grand chose à envier par leur frénésie, leur souplesse rythmique et leurs slogans politiques aux premiers albums de l’imprécateur yoruba. Tout ce cd transpire une énergie brute et une joie de jouer qui s’exprime notamment par la virtuosité des parties de clavier, jouées sur un orgue Hammond B3, instrument de grand luxe emblématique du r’n’b et de la soul afro-américaine, et dont il ne devait pas y avoir plus d’une demi-douzaine d’exemplaires en Afrique de l’ouest à cette époque. Mais quelle époque, exactement ?
Le livret de ce cd ne donne aucune date précise, et il semble que ces enregistrements soient assez tardifs dans la carrière de Geraldo Pino. La plupart des titres proviennent de deux 33 tours – « Let’s Have a Party » et « Afro-Soco Soul Live » édités par le label anglais Soundway au milieu des années 1970.
Quant à Pino…qu’est-il devenu depuis, est-il encore en activité ? Le livret de cet album est muet à ce sujet. Je lance donc un appel à tous les érudits mélomanes d’Africultures pour en savoir plus sur le destin de Gerald Pine.

Heavy, Heavy, Heavy, de Geraldo Pino & The Heartbeats (RetroAfric / Socadisc)///Article N° : 4081

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