Histoires Croisées : Daniel Naudé

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Depuis qu’il a obtenu son diplôme d’arts visuels à l’université de Stellenbosch en 2007, le jeune photographe sud-africain Daniel Naudé (né en 1984, à Cape Town) sillonne son pays pour en extraire des images fascinantes. Des paysages déshumanisés, des animaux aux allures énigmatiques, Naudé nous révèle une facette de l’Afrique du Sud. Il en dresse des portraits extrêmement lumineux, aux couleurs métalliques et intenses reflétant une vision quasi onirique des zones désertiques sud-africaines. La série photographique intitulée Africanis (2008-2009) a pour objet les chiens errants sud-africains.

En 2006, alors qu’il allait vers le Mozambique pour surfer, une étrange créature a traversé la route devant lui. Naudé l’a poursuivie avec son Hasselblad, mais l’animal s’est échappé. « La rencontre était surréelle, comme dans une scène d’un conte de Tolkien. […] J’ai voulu faire le portrait de ces chiens dans leur habitat et explorer l’histoire à travers eux. (1) » Naudé a immédiatement été fasciné par l’allure mystérieuse de ce chien, qu’il a souhaité rencontrer et approcher à nouveau. Il a repris sa voiture et son appareil, en direction de la région de Karoo et de Transkei, à l’est du Cap.
Là, il a passé des jours entiers à les attendre et à les observer. Ils sont appelés les africanis, ce sont des chiens sans maîtres, livrés à eux-mêmes. Il existe toutes sortes de croyances liées à l’existence de ces chiens sauvages dont les origines ancestrales leur donnent une aura singulière. Ils sont arrivés depuis le Moyen-Orient jusqu’au continent Africain durant la période néolithique, il a plus de 7 000 ans. Aujourd’hui, ils sont présents dans les régions tribales de l’Afrique subcontinentale. Les africanis seraient une race originellement égyptienne, à l’image des silhouettes en profil gravées dans les tombeaux royaux. Ils sont généralement de taille moyenne et présentent un corps à la fois musclé et squelettique. Naudé a d’ailleurs choisi de les présenter majoritairement de profil pour rendre au mieux la complexité et les détails de leurs corps. Les africanis ont montré au fil du temps une adaptation singulière à leur milieu. La couleur de leurs pelages n’est pas définie, il existe une palette incroyablement variée. Des couleurs similaires à celles des paysages dans lesquels ils vivent. Les chiens font corps avec les paysages immobiles de Karoo. Naudé explique :

La nature est la connexion. Les chiens se connectent et reflètent l’identité d’un espace. Dans le Transkei ils sont de taille moyenne à cause des bushes et des herbes hautes, les chiens ont besoin de se déplacer entre elles. Dans le Karoo, les chiens sont plus élancés comme les chiens de chasse gris. J’essaye de montrer la connexion entre l’endroit où ils sont, ce qu’ils sont et comment ils sont formés (2).

Ils sont très rapides et ont appris à survivre sans l’homme dans des espaces hostiles. Ils ne craignent pourtant pas la présence humaine. Daniel Naudé a choisi le Hasselblad argentique, plutôt que numérique. Un choix technique impliquant une relation de respect entre le photographe et son sujet devant être immobile devant l’objectif. Il explique que la patience est la première qualité requise à cause de l’imprévisibilité de l’animal. Il choisi d’abord le lieu dans lequel il souhaite photographier le chien, qu’il incite ensuite à s’installer. Daniel Naudé s’allonge alors sur le sol, pour que le chien puisse le dominer et l’accepter dans son espace.
« Il s’agit de capturer un moment fugace d’immobilité, dans lequel le chien et le paysage ne font plus qu’un » (3). Ils s’apprivoisent mutuellement. Sur les images, les chiens apparaissent toujours dans un milieu aride, loin de toute forme de civilisation, loin de l’homme. Les africanis sont en cela une espèce extrêmement rare puisqu’elle a naturellement évolué au fil des siècles, sans l’intervention humaine. Ils sont des êtres libres et sauvages au sens nobles du terme. Alors, le photographe a dû imposer sa présence et se faire accepter par le chien, pour initier une complicité. Placés au centre de chaque composition, les africanis dominent le spectateur du regard. Dans la plupart des images, le chien est installé entre le ciel et la terre. Il fait la jonction entre son existence sur une terre qu’ils ont su s’approprier et le ciel qui symbolise leur caractère quasi mythologique. Il allie avec justesse la photographie de paysage et le portrait. Daniel Naudé a choisi de mettre sur un piédestal des chiens abandonnés dont personne ne se souci. Il dit : « Je les vois comme des héros, disant « je suis là. Je suis laid, mais j’essaye de paraître du mieux que je peux. » Je veux que les gens voient un portrait de quelque chose qui s’est brisé, mais qui est beau dans sa manière idéale » (4). Des créatures parias aux origines majestueuses. Tout comme les chiens taillés dans la pierre de l’art antique Egyptien, les africanis possèdent une allure sculpturale. Leurs corps émaciés ne semblent pas souffrir des rudes conditions auxquelles ils sont confrontés. Bien au contraire, Naudé leur confère une élégante posture. Le photographe rend hommage à l’histoire des africanis, à leurs origines. Les africanis sont aussi une manière pour lui de parler de l’histoire de l’Afrique du Sud et de l’Afrique dans son ensemble, dont ils peuvent être considérés comme un symbole.

Les Africanis étaient en Afrique du Sud bien avant les Occidentaux : dans un sens ils sont pré- coloniaux ou même un-coloniaux [un-colonial] – épargnés par ce type d’historicité. Leur race n’est synonyme d’aucun groupe culturel identifié (5).

Les africanis sont le résultat d’un métissage complexe, à l’image de la société sud-africaine.
« Notre pays était un état d’apartheid ; maintenant c’est une nation arc-en-ciel : un mélange inexplicable. On ne peut pas dire quel genre de chien est l’africanis, mais c’est un chien africain. (6) » Ils sont le fruit de migrations multiples et séculaires. Les images de type iconique prodiguent une fierté qui transparaît dans l’attitude magistrale des chiens.
S’il est fasciné par la présence mystérieuse des africanis dont il a su apprivoiser les regards, Daniel Naudé a également réalisé une série photographique consacrée aux animaux domestiques et ruraux. Une série de portraits d’ânes, de chevaux, de vaches ou encore de chèvres, réalisée sur le même mode que la série Africanises. Son regard et sa technique leur confèrent un supplément d’âme et une beauté indéfinissable. L’artiste voue depuis son enfance une fascination pour le règne animal qu’il dessinait de manière obsessionnelle. Un souci du détail présent dans son travail photographique. Les animaux, sauvages et domestiques, se transforment en créatures sublimes adoptant des postures raffinées. Pourtant, après avoir été submergé par le sublime des images, notre œil s’attarde sur les détails : un collier en bois, une chaîne à la patte, un lien en cuir etc. La main de l’homme est omniprésente. Si les africanis sont leurs propres maîtres, défiant notre regard, les animaux domestiqués offrent est un portrait inverse. Ils sont soumis à la règle humaine. On note d’ailleurs que les africanis ne regardent pas le spectateur, l’homme, ils fixent l’horizon ce qui leur donne plus de hauteur ; Les animaux domestiqués, eux, affrontent des yeux le spectateur.
Un face à face intense entre l’homme et l’animal. Le collier rouge sur la mule blanche ou encore la chaîne métallique à la patte de la chèvre sont des éléments renvoyant à leur condition d’asservissement. En mettant l’accent sur ces regards défiants, Daniel Naudé leur rend une dignité et nous confronte à une histoire commune.
Lorsqu’il présente sa première exposition personnelle à la galerie Michael Stevenson, il choisit de l’intituler African Scenery & Animals (7). Naudé reprend là le titre d’un album de dessins et aquarelles réalisé par le peintre anglais Samuel Daniell (1775-1811). Arrivé au Cap en 1799, il s’est attaché, pendant plusieurs mois, à reproduire la faune sud africaine. Non seulement la faune, mais aussi les populations tribales dont l’exotisme suscitait la curiosité de ses compatriotes. Il a produit un nombre impressionnant de peintures, dessins et aquarelles retraçant son séjour en Afrique du Sud. Un travail de témoignage de la culture sud-africaine au XIXème, mais aussi une partie de l’héritage du spectacle colonial britannique. Tout comme les peintres orientalistes français, Daniell dessinait et peignait avec un œil colonial. Un processus que Daniel Naudé inverse et déconstruit. L’animal est ici l’égal de l’homme.
Chaque animal photographié par Daniel Naudé, possède une histoire singulière impliquant leur arrivée sur le sol Africain. Une histoire qui accompagne intrinsèquement celle des hommes, qui, depuis la domestication animale, se déplace pour survivre ou conquérir. S’il est physiquement absent des images, l’homme transparaît inévitablement dans l’histoire de ces animaux. Les portraits de Naudé possèdent une double lecture, profonde et critique, du lien entre l’homme et l’animal dont les histoires sont indissociables.

1.COLBERG, Jörg. « Daniel Naudé : Africanis, interview » in Foam Magazine, n°20, septembre 2009, p.262.
2. STEPHEN, Janine. « Hunter With a Hasselblad » in Business Day, mars 2009, p.14.
3. COLBERG, Jörg (2009).
4. STEPHEN, Janine (2009).
5. COLBERG, Jörg (2009).
6. Ibid
7. Daniel Naudé, African Scenery & Animals, du 26 janvier au 13 février 2010, Michael Stevenson Gallery, Cap Town.
///Article N° : 9812

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Les images de l'article
Africanis 12. Richmond, 4 April 2009. © Courtesy of Daniel Naudé
White Mule. Mlungwana, Eastern Cape, 20 October 2009 © Courtesy of Daniel Naudé
Young cow with branch-collar. Woodford, KwaZulu-Natal, 25 October 2009. © Courtesy of Daniel Naudé





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