Hommes au foyer

D'Emmanuelle Destremau

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L’immigration, c’est une histoire de territoire. On franchit des frontières, ça pourrait être simple mais c’est là que tout se brouille : on est pas d’ici, on n’est plus de là-bas, on s’oublie pour travailler pour là-bas… Dans quel territoire cinématographique saisir la réalité immigrée ? Il est un lieu où le territoire se recrée : le foyer. Ce sera celui des Epinettes, à la porte de Clichy à Paris. « Dedans c’est l’Afrique, dehors c’est le reste » nous dit une voix-off en début de ce film qui s’emploiera pourtant à montrer que ce n’est pas si simple. Il le fait de remarquable façon et il est important de le souligner : l’exercice n’est pas simple. Il le fait à base de flashs d’images, de détails d’objets, de gestes, d’ambiances, comme des propositions de compréhension. Mais il le fait aussi et surtout en respectant et connaissant les hommes. Chacun a son nom, sa parole, et son espace d’expression.
Ce ne sont que des hommes. Les femmes sont au pays et elles leur manquent. L’un dira qu’il n’a jamais vu son fils. Ce ne sont que des hommes car ils doivent tenir pour tenir leur rôle : en ne dépensant que 60 euros par mois pour la nourriture, ils peuvent en envoyer 230 au pays. En se restreignant pour ne pas le dépenser sur place en distractions. Certains sont en exil forcé, mais dans l’ensemble, ils construisent leur maison. Là-bas. Ils partagent leur condition mais aussi leur projet. Le « grin », discussion autour du thé, permet de serrer les coudes, de faire groupe, de développer des projets : une entreprise de nettoyage est créée en 1992, le foyer est rénové par l’association qui le gère. Alors que les chambres individuelles sont des dortoirs, on vit deux ans dans la poussière et les marteaux piqueurs le temps que les travaux soient finis.
Certains sont venus du Mali ou du Sénégal pour répondre appelés par l’industrie dans les années 60, d’autres ont fui la sécheresse des années 70. Ils sont dans la durée. Ils ne le souhaitent pas à leurs enfants et se cotisent pour construire un barrage qui donnera l’eau permettant de rester au village. Ce film rappelle ainsi que l’immigré est très souvent un être engagé. Les photos de famille attestent du lien qui l’unit au pays, et le film résonne lui-même comme une relation. Ce n’est pas là sa moindre qualité. Lorsque sur le générique final défilent les photos des résidents du foyer, ils nous sont devenus plus familiers.

///Article N° : 4063


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