« Il faut s’engager sans croire que ça viendra des autres ! »

Entretien d'Olivier Barlet avec Henri-Joseph Kumba Bididi à propos de "Le Collier du Makoko"

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Vous présentez « Le Collier du Makoko » au marché du film du festival de Cannes 2011, avec l’espoir de trouver des diffuseurs et programmeurs ?
Oui, nous présentons le film à divers diffuseurs que nous contactons. Ils sont tous à Cannes : il faut y être. Sinon, il faut leur courir après à travers le monde : ils sont toujours en mouvement !
Quel est votre argumentaire ?
C’est un conte philosophique et humaniste, qui cible un jeune public et la famille, à travers lequel nous jetons un regard apaisé sur la mondialisation : l’Autre n’est pas un adversaire mais un semblable avec qui nous pouvons aller le plus loin possible dans ce beau voyage qu’est la vie. Il s’agit d’être en osmose non seulement avec les hommes mais aussi avec notre environnement, la nature. C’est le sens de ce voyage qui part du Nord au Sud et traverse divers espaces culturels avec des approches différentes du monde mais conduit à un même univers.
C’est vrai que votre film se détache de la gravité actuelle. Quelle était votre volonté à travers cette comédie familiale et grand public ?
Mes parents me racontaient des histoires. C’est ainsi que nous nous éveillons et comprenons le monde, que nous trouvons nos voies dans la vie. L’audiovisuel nous permet de prolonger cette démarche. La fonction du conte est toujours éducative : il y a toujours un message à transmettre. Une fois, je suis allé passer des vacances chez ma tante au village. Avec les autres enfants, on s’amusait à lancer des galets dans la brousse. Un jour, mon oncle nous a prévenus qu’ils pourraient blesser des génies de la nature et que ceux-ci pourraient nous le rendre, à nous ou à nos enfants plus tard. Sans qu’on ait besoin de nous blâmer, nous n’en avons plus lancé ainsi au hasard. Cette anecdote en dit long sur notre rapport éducatif.
Avec cet ancrage africain que vous revendiquez, n’est-il pas paradoxal de vous saisir d’un scénario écrit par un Occidental ?
Cela confirme ce que j’ai dit ! J’ai pris des cours d’écriture auprès de Jean-Claude Carrière, qui a écrit entre autres « Le Cercle des menteurs ». Il aime à dire qu’une bonne histoire est toujours universelle et nous apprend toujours quelque chose sur la vie. C’est la façon dont chacun la reprend et la raconte qui donne la teinte culturelle et personnelle. L’histoire de Robert Darène, Le Lion de Poubara, pousse l’individu à assurer lui-même son propre destin. L’enfant transgresse sans cesse ce qu’on lui interdit : chaque génération doit faire sa révolution. En 1989, j’ai eu à travailler avec le professeur Elikia Mbokolo qui était venu au Gabon pour écrire l’épopée du peuple Téké et la geste d’Eko Etani qui est l’unificateur des peuples Téké. Cette expérience m’a permis de compléter le récit de Robert. On peut reprendre une histoire écrite pour un autre contexte et l’adapter au sien.
Ce n’est quand même pas la même chose de reprendre une histoire basée sur un imaginaire occidental ou sur un imaginaire africain, si ?
Oui et non… Il est vrai qu’on a dû modifier certains personnages : le professeur et la journaliste viennent de France dans l’histoire de Robert Darène, alors que le professeur part du Gabon dans le film. Je trouve par exemple que l’Occidental moyen a une idée figée des Pygmées alors qu’ils ont le même droit de vote que tous les Gabonais ou les autres citoyens des pays dans lesquels ils sont éparpillés : ce ne sont plus aujourd’hui des êtres étranges mais des citoyens africains. J’ai donc éliminé l’exotisme et ai forcé sur l’humour pour restaurer de la distance. Etre pygmée aujourd’hui pour moi est un état d’esprit en osmose avec la nature. Dans le film jouent de vrais pygmées issus de villages pygmées. Si cela avait été filmé par un Français ou un Chinois, il aurait pu ne pas avoir ce point de vue. On compare mon film à des films d’aventure comme La Poursuite du diamant vert ou Les Aventuriers de l’arche perdue, mais ma référence était La Flèche brisée de Detmer Daves (1950) : c’était la première fois que je voyais un western où les Indiens n’étaient pas des bandits. Je voudrais que les spectateurs sentent que je n’ai cherché à diminuer personne dans son rapport à l’humanité. Mon discours est humaniste.
Ce qui empêche de rentrer dans les clichés est que les personnages sont assez contradictoires, en dehors de Thomas, l’enfant. Octave (Eriq Ebouaney) est assez agaçant par exemple, ambigu dans son action, de même que Marie, cette journaliste française.
Tout à fait. C’est un conte, c’est-à-dire une histoire qui peut paraître innocente mais qui permet de raconter quelque chose de plus profond. Je n’ai pas cherché le réalisme. Introduire des lions au Gabon ne marche pas en les prenant dans un cirque ! Un enfant ne peut pas dormir dans la cage d’un lion ! Nous sommes dans un monde enchanté. Mais les personnages sont en effet complexes et s’appuient aussi sur des réalités. Nous avons observé au Centre de recherche médicale de Franceville (CIRMF) : c’est même le directeur qui joue son rôle dans le film ! Certains chercheurs aussi.
Les jeunes peuvent s’identifier à Thomas comme héros positif soumis à une initiation. C’est dans ce souci que vous avez développé ce personnage ?
Notre Continent ne se développera pas sans les Africains, sans oublier la diaspora qui comporte beaucoup de talents. Notre discours est de dire que nous avons besoin de la diaspora, contrairement au grand père qui parle de Continent perdu. Le film est ainsi un retour aux sources. Le personnage de Thomas a été très travaillé pour qu’on puisse voir avec lui un avenir positif. Il n’en reste pas moins que même s’il commande à un lion, il ne peut être considéré comme un homme que s’il est initié.
Et le film conduit à l’idée que pour aller de l’avant, il faut lâcher un peu de soi-même.
Absolument ! Et il faut s’engager sans croire que ça viendra des autres ! Quand sommes-nous maîtres de notre destin ? C’est quand nous lui volons quelque chose.
C’est ainsi que le héros noir et l’héroïne blanche peuvent avoir une relation amoureuse.
Oui, mais la couleur importe peu. Il n’y a plus de race pure. Tout est mélange et adaptation. J’adhère à la pensée du philosophe français René Girard : la faute originelle serait le meurtre d’Abel par Caïn, le fratricide. Les croisades sont terminées et l’avenir se joue dans la fraternité.
Comment avez-vous fait le casting de Thomas ? Vous avez cherché un jeune qui a l’habitude de dormir avec les lions ?
(rires) Nous avons cherché au Gabon par souci d’économie, mais sans résultat probant. Le producteur Hugues Nonn avait vu la comédie musicale Le Roi lion et un jeune s’y détachait nettement. C’était notre homme ! Et cela s’est confirmé.
Comment cela s’est-il passé pour le faire jouer avec un lion ?
Nous l’avons confié au dresseur Thierry Leportier qui lui a conseillé de ne jamais s’en approcher. Un lion est d’une rapidité extraordinaire et de ce fait très dangereux. Mais il y a eu sur le tournage des moments où Thierry a pris le risque de le faire tourner en présence du lion parce qu’il l’avait dans son regard.
Et le jeune Yonas Perou était à l’aise ?
Pas la première fois mais ensuite, ça allait !
Donc, rassurez-nous, cet enfant n’est pas confronté au lion en permanence : ce sont des effets spéciaux !
Oui, ça paraît réel mais tout est truqué. Et que personne ne s’avise de mettre son enfant dans la cage à lions sous prétexte qu’il les adore : il ne le retrouverait pas !
Voilà, il fallait que ce soit dit ! Les effets spéciaux coûtent cher et cela nous amène à la question du budget. 150 personnes sur le tournage, c’est une grosse production !
Nous avons créé les Productions de l’Equateur avec Jeff Bongo Ondimba, Charles Mensah pour prendre le film en charge. On a réparti les coûts sur plusieurs années au fur et à mesure que nous attaquions les différentes étapes de la production. Il nous fallait absolument éviter d’interrompre le tournage mais le reste s’est étalé dans le temps pour nous laisser le temps de négocier avec les banques. Le Crédit mutuel d’impôts du CNC français nous a permis de récupérer la TVA sur tout le budget engagé en France, comme ce fut le cas des trois autres films qui en ont bénéficié en 2010, notamment Midnight in Paris de Woody Allen.
Vous êtes arrivés à un budget de quel ordre ?
Globalement 4,2 millions d’euros sans la promotion. Il a fallu pour démarrer 1,7 million pour assurer toute la partie France et mettre en place toute la logistique nécessaire. On l’avait budgété au départ à 5,5 millions mais nous avons pu le faire avec 4,2 en saucissonnant et en allant à l’essentiel. La scène en village téké était prévue sur deux semaines et nous l’avons bouclée en six jours. Ceci dit, en étant objectif, c’est le budget d’un film moyen en France. Pour nous, c’est une superproduction. Pour un film de cinéma, on ne pouvait pas faire mieux. Nous avons même imaginé de tourner en red one pour minimiser les coûts. Cela n’était pas évident, nous sommes revenus au 35 mm.
Le film est tourné en français. Pour des raisons de diffusion ?
Oui et non : le français est une langue de communication officielle au Gabon, c’est la langue qui nous unifie. Cette langue s’impose donc. Mais dans certaines scènes, les langues locales sont conservées avec un sous-titrage. Nous n’avons pas au Gabon une langue qui nous permettrait de tous nous comprendre en dehors du français. Disons que c’est une question qui est toujours en étude.
Question ajoutée par courriel en ce mois de juillet 2011 après le décès du producteur Charles Mensah le 3 juin : avec le décès de Charles, dont j’imagine le choc qu’il a dû produire sur vous et votre équipe, et pour lequel je vous adresse toutes mes condoléances (dans le sens propre du terme : con dolore, partager la douleur), peut-être voudriez-vous ajouter un petit mot en guise de post-scriptum post-interview ?
Bien sûr que oui! Le décès de Charles nous a tous bouleversé par sa soudaineté et par le grand vide qu’il laisse. Il a été de tous les combats pour la prise en compte de la culture et notamment du cinéma comme facteur incontournable du développement. Sur le plan national comme sur le plan continental. Il oeuvrait beaucoup, comme d’autres grandes figures du cinéma Africain, à l’instar de Férid Boughedir et Bassek Ba Kobhio avec qui il a passé un de ses derniers moments, pour la mise en place d’un système de production cinématographique du Sud indépendant et dynamique.
En ce qui me concerne, Charles était non seulement un aîné au sens africain du terme mais également un complice de travail qui m’a énormément aidé à viser toujours plus haut et qui m’a souvent accompagné. L’ironie du sort veut en plus qu’il nous quitte après le travail fou que nous avons abattu pour produire Le Collier du Makoko, après sa première projection publique à Cannes et après une dernière réunion de travail avec Jeff pour préparer la sortie du film. Je viole peut-être un secret mais les derniers mots qu’il a tenu ce jour-là à l’endroit de Jeff sont précisément ceux ci: « Jeff, je te remercie de m’avoir donné l’occasion de t’accompagner dans la production de ce film qui correspond à tous points de vue à ce pour quoi je me bats depuis longtemps : un film de bonne facture du Sud, produit par le Sud et défendant aussi bien des valeurs du Sud que des valeurs universelles ».
En tous cas merci de m’avoir permis d’évoquer et peut-être aussi de faire mon deuil de ces moments difficiles que nous venons de traverser.

Festival de Cannes, mai 2011///Article N° : 10339

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