Jazz Power

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L’anthropologue Emmanuel Parent publie aux éditions du CNRS Jazz Power, Anthropologie de la condition noire chez Ralph Ellison. Un ouvrage qui explore le lien entre jazz et culture noire américaine à travers la figure de ce grand penseur et romancier du XXe siècle.

Né en Oklahoma, Ralph Ellison (1913-1994) est un écrivain américain, dont le roman Homme invisible, pour qui chantes-tu ? fut un véritable best-seller à sa sortie, en 1952. Disponible aux éditions Grasset en France, il raconte les désillusions d’un jeune noir. Persuadé d’entrer dans la vie à armes égales avec les Blancs, il finit par comprendre que, malgré tous ses efforts, les dés sont pipés. Jamais, il ne pourra faire partie intégrante de la société dans laquelle il est né. Homme invisible est l’unique roman de Ralph Ellison : il n’a jamais fini le deuxième. En revanche, il a produit une grande quantité d’essais, dont beaucoup portent sur le jazz. Ce sont ces écrits qu’analyse Emmanuel Parent, maître de conférences en musicologie à l’Université de Rennes 2, dans Jazz Power, ou comment, en écrivant sur le jazz, Ellison écrit sur la condition noire.
Organisé en 9 chapitres, Jazz Power se penche naturellement sur la biographie d’Ellison avant de s’intéresser à sa pensée. Celle-ci est contextualisée (historiquement/ géographiquement) et mise en regard d’autres grands écrivains africains-américains tels que Richard Wright ou LeRoi Jones/Amiri Baraka. Si l’on s’intéresse à cette partie de l’histoire des Etats-Unis, mais qu’on se perd dans la subtilité des débats entre les grandes figures de cette histoire, Jazz Power est une excellente lecture clarifiant les choses. On comprend ainsi que Ralph Ellison s’oppose à Richard Wright, auteur notamment de Black Boy (traduit Un enfant du pays), en ce qu’il fait du jazz un paradigme de la culture noire américaine. Pour Ellison, le jazz, fait non seulement partie de cette culture, mais en incarne les principales caractéristiques principales. Il est à la fois le réceptacle et le diffuseur de la vision du monde des Noirs en Amérique. Il exprime toute la complexité de leur vie. Alors que Wright n’en fait qu’un objet folklorique comme un autre…
Avec le recul que nous apportent les cultural studies anglo-saxonnes, la pensée d’Ellison fascine aujourd’hui. Car elle refuse catégoriquement les simplifications au caractère manichéen. Il n’est jamais question pour lui de créer une échelle de valeur entre les Noirs et les Blancs, ni même de les séparer en renvoyant les premiers dans une Afrique fantasmatique, comme certains ont projeté de le faire. De même que son cadet James Baldwin, Ralph Ellison est pour l’intégration des Noirs à la société américaine, qui est bien la leur. Tout son projet littéraire vise à valoriser la riche culture populaire des Noirs. Sans en faire la face aliénée d’un capitalisme triomphant, il met au jour la vitalité et la créativité de cette culture, qui bouillonne sur les scènes avec le jazz, mais aussi dans la rue, dans les barber shops (les coiffeurs-barbiers), dans les jeux d’enfants, etc.
Ellison passe une partie de sa vie à voyager dans son pays pour observer de près cette culture, dont il est aussi familier que de la culture occidentale blanche. En effet, il connaît la musique classique (il a longtemps voulu devenir musicien), la littérature canonique, et a enseigné dans les plus prestigieuses universités américaines. S’il a lu W.E.B. Du Bois, il connaît aussi Faulkner ou Joyce. Cette double culture, qui lui confère une « double conscience » aiguë, difficile à supporter, parfois, tant elle s’accompagne de solitude, lui permet d’avoir un regard particulièrement saillant sur les problèmes de la « ligne de partage des couleurs » aux États-Unis et d’adopter des positions extrêmement modernes en son temps.

///Article N° : 13255

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