Jomode, réfugié libyen, témoigne

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La France, terre d’asile politique, terre de refuge où l’on ne craint plus pour sa vie lorsque l’on est opposant ? La France accueille dix mille réfugiés politiques chaque année, et reçoit cinq fois plus de demandes. À l’occasion de la journée internationale des réfugiés, Africultures a rencontré Jomode Élie Getty Doby My, rebelle libyen réfugié en France depuis douze ans. Il vient de porter plainte contre l’État Français pour complicité de surveillance avec les services de renseignement libyens. Cette plainte vient s’ajouter aux révélations de Médiapart qui ont marqué la campagne présidentielle sur les relations entre le pouvoir français et le régime Khadafi. Il a accepté de nous livrer son histoire. Récit de vie, de politique et de services secrets.

Jomode Élie Getty Doby My est un concept toubou à lui tout seul. Jomode est le père de son père, Élie le père de sa mère, Getty son arrière-grand-père résistant anti-colonial, ce à quoi il a rajouté Doby My, « le fils de Doby », sa mère. Il est fier de raconter son héritage toubou, et de faire connaître la situation au sud de la Libye, l’oppression constante de son peuple au fil de l’histoire.
Une jeunesse khadafiste
Jomode ne mâche pas ses mots. Pour lui, « Kadhafi, c’est Hitler ». Vol des ressources en eau, en pétrole, populations toubous du sud de la Libye réduites à l’extrême pauvreté, politique d’arabisation, déportation ethnique… « Alors que les Toubous sont autochtones et propriétaires terriens, ils sont sans papiers. Pour obtenir la nationalité libyenne, ils doivent changer leur nom en arabe. Ma mère nous a inscrits à l’école, moi et ma sœur, sous un nom arabe ». Parcourant son passeport du regard, Jomode s’attarde quelques instants sur l’un des traumatismes de son enfance.
Les Toubous représentent deux millions d’individus dans le monde. Pratiquant le pastoralisme et nomadisant dans le Sahara oriental, ils sont concentrés au nord du Tchad, au sud de la Libye, au nord-est du Niger et au nord-ouest du Soudan. Un peuple fier et attaché à la liberté individuelle. A tel point qu’au XVIIe siècle, l’épouse du Derde toubou a supprimé les prisons, décrétant qu’elles étaient « pour les chèvres » et a puni tout crime d’un bannissement du territoire toubou. Un peuple qui s’est toujours battu contre la colonisation, un peuple autochtone opprimé à l’instar des aborigènes d’Australie.
Jomode a « eu de la chance », si l’on peut dire. Bien que Toubou, il est né dans une famille aristocrate, descendant de Derde, le souverain des Toubous et gardien des traditions. Prince Jomode donc. Son père était officier supérieur dans l’armée de Kadhafi. Il s’est battu en Ouganda, pendant des années, puis au Tchad, où il a déserté. C’était en 1983. Enfant surdoué cachant ses dons pour ne pas perdre ses amis, Jomode est vite recruté par les jeunesses kadhafistes, comme la plupart des enfants de bonne famille. Selon lui, c’est à ce moment-là que l’endoctrinement commence. « On nous disait sans cesse que nous étions les élites, les héros, les plus intelligents. On nous disait : si vous regardez votre main, vos doigts sont tous de taille différente, isolés, incapables. Mais si vous les réunissez en serrant le poing, ils acquièrent ensemble une force nouvelle, qui peut tout casser. On nous disait qu’il fallait appliquer ce raisonnement au cerveau. Unir plusieurs idées, plusieurs langues, pour devenir puissant ». Jomode décrochera avec succès seize diplômes différents. De la confection de vêtements au transport aérien, en passant par l’Histoire. Une vraie boulimie. Comme les autres membres des jeunesses kadhafistes, il est gâté. « Je pouvais prendre un globe terrestre, pointer un endroit, quel qu’il soit, et l’État me payait le voyage ». Ce n’est qu’à 17 ans que Jomode se sent véritablement instrumentalisé. De père déserteur et de sang toubou, il est l’instrument parfait de la lutte anti-famille et anti-communauté, il représente le modèle d’assimilation réussi. « On partait au Niger, et on faisait du commerce d’immigrés. On prenait de futurs clandestins pour les emmener en Libye. On leur demandait 300 dollars, et avec l’argent, on se payait une voiture. J’en ai honte aujourd’hui. Mais pour Kadhafi, le contrôle des clandestins était un levier de pression sur l’Italie et l’Europe en général ». Il part à Misrata, pour démarrer un commerce de textile. Il achète alors des tapis faits main pour les vendre au nord du Tchad. Le commerce durera quelques années, mais en 1999, à l’âge de 20 ans, Jomode décide de déserter : « Sur mille sept cents jeunes kadhafistes, nous ne sommes que trois à avoir pris ce risque, et je suis l’un des deux encore en vie ». Qu’importe, Jomode passe la frontière et va rejoindre sa sœur au Tchad.
L’entrée dans la rébellion
Jomode est jeune et ses cheveux blancs flamboyants, réunis en queue-de-cheval, font tomber toutes les filles. Il ne les teindra en noir que bien plus tard, en France, lorsqu’il voudra passer inaperçu. À l’époque, il veut partir en Australie, fasciné par la culture aborigène. Mais une tuberculose pulmonaire le cloue au lit pendant 5 mois. Il est alors recruté par le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), un mouvement politico-militaire tchadien qui vient de naître pour fédérer l’opposition toubou au régime du président Idriss Déby. Le fondateur du parti est un ami de sa mère, et il obtient par ce biais l’asile politique en France et une carte de séjour de dix ans. Il devient, depuis la France, responsable des jeunes du parti. Au bout de deux ans et demi, il apprend que la rébellion du MDJT serait en réalité financée par Kadhafi. Il démissionne immédiatement : « Le porte-parole du parti était un proche de Kadhafi. Je me suis rendu compte que par le MDJT, il calmait l’opposition toubou en Libye pour la diriger vers le Tchad. À ce moment-là, je me suis juré de ne plus être manipulé par mes proches, de créer mon propre chemin ». C’est ainsi que naît le Conseil national toubou (CNT), en 2002, depuis Larmor-Baden, un petit village breton où a atterri Jomode. L’idée : rassembler les Toubous autour de revendications claires : la création d’un État toubou, la défense de la culture et de la langue toubou. Sur les murs de Jomode, c’est le portrait de David Ben Gourion qui prend place. Puis il continue à étudier. Frénétiquement. À Angers d’abord, en faculté de droit. Puis à Toulouse, à Sciences Po, où il décroche un Master 2.
Nous sommes en 2007 et Jomode devient une menace sérieuse pour le régime de Kadhafi. Sa surveillance en France, par les services libyens, devient une nécessité pour le régime. C’est là que, selon Jomode, Bachir Saleh entre en jeu. Il est alors directeur de cabinet de Kadhafi et gestionnaire des comptes du régime. Il a de nombreux amis en France, et il se trouve chargé de sa surveillance. Mais le CNT ne se laisse pas intimider. Dès 2008, alors que Kadhafi est président de l’Union africaine, il diffuse des tracts anti-Kadhafi au sein de l’Union, dans toutes les ambassades des pays africains, en Éthiopie, pour dénoncer la politique d’arabisation des Toubous. En septembre 2009, Jomode va même jusqu’à déposer plainte contre Kadhafi à la Cour pénale internationale (CPI). Par l’intermédiaire du ministre libyen de la défense, Kadhafi aurait pris contact avec Jomode et lui demande ce qu’il veut : « Je lui ai rappelé nos revendications : rendre la langue Toubou officielle et mettre fin à la politique d’arabisation. Il m’a coupé et m’a dit : non, toi, tu veux quoi ? On m’a proposé quinze millions de dollars pour retirer ma plainte. J’ai refusé. Ma vie n’avait aucune importance. La seule chose importante, c’était que les Toubous, peuple autochtone de la Libye, cessent de vivre comme des sous-hommes sur les terres de leurs ancêtres. J’avais de gros problèmes d’argent, j’en ai encore aujourd’hui. Pourtant, je ne regrette rien ».
Une surveillance douteuse
Le 15 février 2011, alors que la révolution est en marche à Benghazi, Jomode et d’autres rebelles réfugiés manifestent devant l’ambassade de Libye à Paris. « La police nous a arrêtés, tabassés. Ça, Sarkozy l’a oublié. Trois semaines plus tard, il changeait de camp et voulait faire tomber Kadhafi. Il nous a soutenu que l’ambassadeur en France avait lâché Kadhafi, mais c’était complètement faux. Nous n’avons pas oublié son double jeu ». Jomode n’a pas non plus oublié le goût amer de sa garde à vue alors qu’il manifestait pour s’opposer à l’installation de la tente de Kadhafi dans les jardins de l’Élysée. Le 19 février, Jomode s’envole pour le Maroc, le Burkina Faso, le Mali, le Togo, le Niger, la Côte d’Ivoire puis le Soudan pour rechercher des soutiens pour les rebelles et commander des troupes alors en guerre. Il n’a pas peur. « Quand à moins de 30 ans, tu as failli mourir au moins sept fois, tu te poses la question. Qu’est-ce qu’un risque ? Quand je crois en quelque chose, je recule rarement ». Il y reste un bon mois, et fera d’autres allers-retours durant le conflit.
En septembre 2011, les Toubous prennent le contrôle du sud de la Libye. Dans la ville de Sebha, Jomode a accès à plus de trente mille documents, dans les archives policières du régime. Et notamment à son dossier. « J’y ai découvert, perplexe, une multitude de détails sur mes comptes bancaires, ma vie intime, mes activités en France, mes lignes téléphoniques. Des notes étaient directement adressées à Bachir Saleh ». Pour Jomode, la situation est claire. Seule la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) pouvait avoir accès à ce genre d’informations. « Il y a donc eu complicité de services secrets », affirme-t-il.
Il donne alors une interview à Médiapart, pour dénoncer cette complicité, dans [un article publié le 11 avril 2012]. Il participe également à une de leurs émissions.


Mediapart 2012 – Sarkozy-Kadhafi : notre enquête… par Mediapart

La DCRI ne démentira pas. Jomode a entamé une procédure judiciaire pour porter plainte contre la DCRI mais aussi, en cours, contre Bachir Saleh : « La procédure avance. J’ai récemment fourni à mon avocat des témoignages de colonels, des élites du renseignement libyen, qui affirment que les renseignements français leur ont donné un coup de main pour me surveiller ». Jomode savait depuis 2010 qu’il était espionné par les Libyens. Il savait aussi que les Français laissaient faire. Mais il ne s’imaginait pas que cela irait aussi loin. » À partir de 2010, j’ai subi plusieurs cambriolages. Les freins de ma voiture ont été trafiqués. La DST et les RG ont fusionné, et les écoutes téléphoniques se sont multipliées. Mon site internet anti-Kadhafi a été piraté. Ils ont même été jusqu’à contacter mon ex-compagne pour lui dire que j’étais dangereux et lui proposer du travail ».
Squarcini, Guéant, des noms d’amis illustres et embarrassants figurent dans les archives personnelles de Bachir Saleh, découvertes par les rebelles à Sebah. Situation folle, Bachir Saleh vit aujourd’hui à Paris, avec un titre de séjour délivré légalement par la France, alors qu’il est recherché par Interpol, pour crime contre l’humanité, torture, et fraude. Jomode est amer : « Pendant la guerre, on a arrêté un convoi qui contenait le fils, le frère et le beau-frère de Bachir Saleh. Nous les avons libérés et la France nous a assuré que jamais elle ne protégerait Bachir Saleh. La France a menti ».
Et aujourd’hui ?
Aujourd’hui, la guerre n’est pas terminée. Arabes et Toubous se partagent le territoire libyen. Le pays est gorgé d’armes, parcouru de tensions et d’enjeux de pouvoir. Les Toubous sont membres fondateurs du Conseil national de transition et ont participé à l’écriture du projet constitutionnel. Avec, toujours, les mêmes revendications : la création de départements toubous au sud du pays, qu’ils ont obtenu, et une constitution qui garantisse leurs droits individuels, culturels et linguistiques. Avec, notamment, la création d’écoles toubous, de journaux en langue toubou… « Les choses vont dans le bon sens, mais je reste sceptique. Près de deux cents combattants toubous n’ont pas encore été soignés. Et beaucoup d’Arabes de Tripoli rêvent à voix haute d’une Libye arabe. Nous, on dit révolution libyenne, pas révolution arabe. Ça n’a pas de sens ! », s’emporte Jomode. Aujourd’hui, il ne souhaite pas retourner en Libye, ni faire partie du nouveau gouvernement, même si d’autres Toubous y sont entrés. « Je suis fatigué. Aujourd’hui, mon but, c’est de vivre dignement là où je suis ». En France donc, pour au moins les dix prochaines années. Pour terminer son livre sur l’histoire des Toubous et s’atteler à son autobiographie, peut-être.
Avant que je ne parte, Jomode m’entraîne vers sa chambre. « La chambre d’un rebelle est toujours en désordre », lance-t-il en riant. Entre les drapeaux libyens, les ouvrages en langue toubou et ses trois téléphones portables, il sort précautionneusement une étoffe, du fil, une aiguille. Une tunique pour femme cousue main, qu’il me tend généreusement. « Quand je fais des vêtements, ça m’aide à oublier certaines choses, à faire le point. C’est presque un moyen de méditation », glisse-t-il. Même les rebelles peuvent faire dans la dentelle, me dis-je en quittant son appartement, l’étoffe dans les mains. Je referme la porte d’entrée. Me retourne. Sur le métal du portail, des symboles anciens, inscrits rudement à la peinture rouge, font référence aux différents clans toubous. Quelques signes pourpres, qui rappellent instantanément toute la violence d’une guerre, toute la souffrance d’un peuple opprimé. Et toute la passion mise au service d’une cause plus grande que la vie d’un seul homme.

///Article N° : 10782

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