La distance carnavalesque, par la Cie Ngoti (Cameroun)

Entretien d'Olivier Barlet avec Jean Mingele sur Vivre mort

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Le texte de Mercedès Fouda comporte-t-il cette interprétation carnavalesque ?
Non, ce fut mon premier problème. Le texte est très réaliste, dépeignant les personnages tels qu’on les voit au quotidien. Le détour d’une loupe grossissante dans l’excès introduit un décalage qui permet une distance et une liberté par rapport à ce réalisme.
Que permet cette déviation des personnages ?
Elle permet tout dans l’expression, dans le jeu des acteurs, dans la symbolique. Cette distorsion permet la distance qui ouvre à la réflexion du spectateur. La caricature pousse à une autre analyse.
Le travail sur le langage est frappant.
Mercedès Fouda manie merveilleusement les mots et ouvre à une lecture multiple. Les mots disent une chose mais ouvrent à un second message, un langage parallèle. Au théâtre, le mot dit une chose et l’interprétation physique une autre : cela n’est possible que grâce à la richesse du texte.
L’argent, la nourriture sont centraux : on reste proche du quotidien.
Oui, et au-delà, c’est la responsabilité du citoyen face aux turpitudes des gouvernants. Mercedès Fouda nous parle de nous-mêmes. Comment nous situons-nous vis-à-vis de ces gens à qui nous donnons mandat pour nous conduire vers le bonheur et qui font comme bon leur semble et n’ont aucun compte à nous rendre. Ils nous rachètent avec des sacs de riz à la prochaine échéance. Elle nous renvoie donc à notre propre responsabilité.
Les artistes répètent toujours la même chose, quitte a tomber dans une impasse. Votre spectacle renouvelle la lutte contre la désespérance par le burlesque.
Il n’y a effectivement rien de nouveau sous le soleil. On se couche en se demandant ce que nos enfants pourront manger demain. La récurrence des problèmes économiques et politiques nous engage à en parler mais je ne voulais pas rester trop réaliste : le texte permet de l’aborder de façon biaisée, par l’humour et une expression à double sens.
Quelle difficulté cela posait-il avec les acteurs ?
Deux comédiens, la femme et le policier, ont une formation de comedia dell’arte. Les autres eurent plus de mal avec ce jeu décalé mais c’était une question de travail.
Comment est venu le dispositif scénique ?
Dans son texte, l’auteur voulait un grand mur sur lequel les ouvriers travaillent. C’était très difficile à réaliser et à mettre en scène. Les échafaudages correspondent aux catégories sociales : la revendeuse est au sol, viennent ensuite un étudiant, un policier, un homme d’église, un fonctionnaire et le contremaître dont on comprend qu’il représente le président de la République.
Face à ces personnages stéréotypés et un dispositif scénique hiérarchisé, la femme fait bouger l’ordre social et fait le lien entre les différentes couches sociales.
Absolument. Le décor établit une hiérarchie, le costume également. La femme représente les laissés pour compte qui bossent dur pour avoir droit au soleil et qui subissent. Chacun a peur de perdre ce qu’il considère comme un acquis : pas elle. C’est elle qui fait prendre conscience aux autres de ce qui ne va pas.
La pièce a-t-elle pu tourner au Cameroun ?
Elle a tourné dans le réseau des CCF et Alliances franco-camerounaises. Nous n’avons pas une structure propre où nous pourrions jouer la pièce : c’est un projet pour lequel nous cherchons des fonds. Nous avons au Cameroun un véritable problème d’infrastructures qui nous oblige à passer par le seul canal des CCF qui a ses propres critères.
Le MASA a-t-il été positif pour le spectacle ?
Oui, nous allons tourner en France à Toulon, Strasbourg, Marseille, peut-être à Limoges. Et nous avons été contacté par un directeur de théâtre en Suisse qui veut faire tourner le spectacle. Le FITMO s’y intéresse également, ainsi qu’Alougbine Dine à Cotonou et une autre structure à Kinshasa.

Auteur : Mercedes Fouda
Mise en scène de Jean Mingele
(Cf critique dans le numéro MASA « arts vivants d’Afrique », Africultures n°38.)///Article N° : 2604


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