« La diversité culturelle et l’avenir de la création »

Colloque au festival de Namur, 29 septembre 2005.

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Alors que le Conseil exécutif de l’Unesco vient d’adopter le 29 septembre, le texte de la convention sur la diversité culturelle pour le présenter à l’Assemblée générale les 20 et 21 octobre, un colloque s’est tenu le même jour à Namur à l’occasion du 20ème festival international du film francophone qui regroupait d’importantes personnalités tant politiques que culturelles. Il était modéré ici encore par Philippe Dessaint, directeur de l’information de TV5. Il ne s’agissait pas seulement de répéter ce qui avait déjà été dit au colloque de Cannes organisé par le CNC mais d’actualiser les choses et d’inscrire la mobilisation dans un élan. Comme d’habitude, nous publions ici les notes prises durant ce colloque pour permettre à ceux qui n’y étaient pas d’en prendre connaissance exhaustivement.
On notera cependant que, très rassembleur et consensuel, ce genre de colloques ne pose pas la question soulevée dans son intervention par Ferid Boughedir : les politiques culturelles que cherche à sauvegarder la convention de l’Unesco soutiendront-elles un cinéma et un audiovisuel de qualité ? La mobilisation de la société civile autour de cette convention est motivée par la défense d’une « exception » face au rouleau compresseur d’un marché dominé par la machine hollywoodienne mais cette énergie est finalement dépensée pour soutenir des responsables politiques dans leur combat international. L’enjeu sera très vite de savoir quel sera le contenu des politiques culturelles, pour ne pas perdre le combat sur un terrain national de toute façon soumis aux lois du marché : la production indépendante est faible si elle n’est soutenue efficacement. C’est d’autant plus vrai pour les Etats africains dont on sait qu’ils n’ont jusqu’à maintenant que très peu misé sur la Culture comme facteur de développement. L’enjeu est ainsi, plus que jamais, d’insister sur le rôle des changements de mentalité dans le développement durable, et dans cette perspective le rôle joué par les expressions culturelles.

Introduction : la diversité culturelle – historique et enjeux

Henry Ingberg, secrétaire général de la Communauté française de Belgique

Je ne vais pas ré-expliquer quel est l’enjeu de la convention sur la diversité culturelle mais insister sur l’importance de ce moment dans le calendrier : l’Unesco, avec l’opposition des Etats-Unis et l’abstention de la Jamaïque et de l’Australie, vient de transmettre la convention aux Nations Unies. La mobilisation des professionnels, de la politique et du public doit être maintenue car rien n’est encore gagné malgré cette unanimité. Nous sommes sans cesse interrogés par des instances économiques remettant en question les aides publiques à la Culture. Il nous faut revendiquer un espace de légitimité totale dans ce domaine. Le monde politique a réagi très vite, plus rapidement que la société civile, contrairement à l’habitude. Les coalitions pour la diversité culturelle sont passées d’un combat défensif au départ à un combat offensif pour que nos sociétés s’affirment et se développent de façon solidaire, avec une ouverture sur le reste du monde. La Culture y a gagné une dimension supplémentaire essentielle. Même si les pronostics sont bons, la mobilisation doit se maintenir aussi après le vote, avec les ratifications, et la prise en charge des politiques culturelles par les responsables politiques.

Fadila Laanan, ministre de la Culture, de l’Audiovisuel et de la Jeunesse de la Communauté française de Belgique.

Si hier il était interdit d’interdire, j’espère qu’il sera demain permis de permettre ! Oui, les Etats ont le droit d’adopter des politiques culturelles. Le texte de la convention est un bon texte de compromis, comme le souligne la déclaration de Namur entre les pays développés et en développement, mais aussi entre les pays favorables au libre-échange et ceux qui interviennent dans le domaine de la Culture. Elle préserve le droit souverain des Etats pour mener des politiques culturelles. Permettre de permettre, c’est pouvoir intervenir financièrement et soumettre à des règles un secteur soumis aux lois du marché. Les quotas sur les chaînes européennes n’ont pas réduit la part du cinéma hollywoodien. C’est soutenir des cultures dans leur diversité, c’est faire en sorte que les productions du Sud accèdent aux écrans du Nord, c’est permettre des œuvres différentes que ce que peut produire le marché.

Jean-Claude Crépeau, directeur du cinéma et médias de l’Agence internationale de la Francophonie

Ce colloque est emblématique, au sein d’un festival qui se veut une vitrine de la diversité culturelle francophone. Cette manifestation n’est possible que grâce au soutien de nombreuses institutions. Le fait que ces institutions soient là à titre de soutien montre qu’elles sont aussi des acteurs de ce combat pour la diversité culturelle et que la mobilisation est l’affaire de tous. Il nous faut marquer l’attachement collectif de la Francophonie à la diversité culturelle à travers son pluralisme. Le fait que la convention existe est déjà un succès, avant même d’être adoptée. Il faudra poursuivre la mobilisation. L’adoption d’un traité international est importante car il constate juridiquement un fait, un statut de la diversité culturelle, marquant les droits et les devoirs de chacun. Tous les pays francophones rassemblés dans la Francophonie devront ratifier ce traité et mettre leurs législations nationales en harmonie avec la convention. Ces gestes politiques sont nécessaires mais insuffisants pour garantir la capacité de chaque culture à s’exprimer mais aussi la diffusion au niveau mondial des cultures de chaque peuple. Tous les pays ne partent pas sur la même ligne. C’est pourquoi nous avons le devoir d’agir pour que ces handicaps soient rapidement effacés. En tant qu’organisation de coopération, la Francophonie a dès son origine marqué sa disponibilité pour établir la logique du dialogue des cultures et de la libre circulation des œuvres et des artistes dans une perspective de développement durable. En mai 2003, devant une conférence des ambassadeurs à l’Unesco, le président Abdou Diouf disait qu’on entend affirmer que la diversité culturelle ne concernerait que les pays développés, les pays du Sud ayant d’autres priorités. Cela voudrait dire que la culture ne serait pas essentielle au développement. Une communauté comme la nôtre qui comporte 53 pays sur tous les continents, unis par une langue commune mais riche d’une multitude d’expressions linguistiques, est essentielle pour traiter des devoirs fondamentaux pour mener la diversité linguistique et culturelle. Il s’agit d’accompagner les pays francophones en développement dans la mise en place de politiques publiques favorisant la diversité culturelle. Il s’agit aussi de soutenir la production et la diffusion des œuvres. Il s’agit enfin de contribuer au développement à l’industrie culturelle dans les pays francophones en développement.

Luc Jabon, scénariste, réalisateur, président de la SACD Belgique et représentant de la Coalition belge francophone pour la diversité culturelle.

Même si les nouvelles sont bonnes, il ne faut pas de réjouir trop vite. Restent la question des ratifications rapides par les différents Etats, celle des accords bilatéraux avec les Etats-Unis qui contrecarrent les efforts entrepris, les déclarations interprétatives des articles de la convention, la question de savoir comment l’OMC interprète la définition de la Culture (le textile, le vin, le fromage en font-ils partie ?). La diversité culturelle reste un combat de tous les instants. Elle n’est pas à la carte : elle doit être entière et globale. Tous les secteurs de la création doivent en profiter de façon égale. La mobilisation n’est jamais acquise alors même que nombre de gens croient que la diversité culturelle paraît comme une évidence qui ne nécessite pas de défense. Elle ne sera jamais une évidence. Pour les Etats, il faut subsidier sans inféoder. La question des quotas n’est pas simple. Les auteurs ont la responsabilité de déterminer des choix de diversité. Les frères Dardenne pourraient sans doute se passer d’une aide publique, mais sans doute au prix de la perte de leur identité. Les aides publiques permettent aussi la coproduction : cette interaction privé-public est fondamentale. La commission européenne, poussée par les experts de la concurrence, lance une procédure de vigilance sur le soutien français… L’ensemble du régime de soutien peut être mis en péril en Belgique aussi. La diversité culturelle n’a de sens que si elle s’exerce aussi dans l’éducation et la formation. C’est un enjeu de civilisation, comme le signale Jean-Claude Batz.

Témoignage de professionnels

Carole Laure (Québec) : nous sommes une banlieue américaine, cela nous a condamnés à être originaux ! Si le gouvernement n’avait pas aidé la culture, on serait assimilés depuis longtemps. L’aspect promotion de la culture est essentiel. Le territoire canadien est un territoire américain : il nous faut être vigilant en permanence.

Nabil Ayouch (Maroc) : la diversité culturelle est un vieux combat, inventée par les fondateurs de l’Europe. Il ne faut pas diaboliser ou stigmatiser la toute-puissance américaine mais le fait est que l’expansionnisme américain se développe sur tous les plans. L’entertainment est la principale source d’exportation américaine, d’où ce besoin d’édicter leur règle de diversité culturelle. Ils disent qu’ils sont pour, en voulant encourager les échanges et que nous serions protectionnistes et donc contre ! Il est ainsi facile de pervertir notre revendication au sein même de nos opinions publiques. La diversité culturelle, c’est l’acceptation de l’autre face à l’uniformisation. Dans cette course au bilatéralisme comme avec la Maroc, l’Afrique du Sud, la Jordanie, le Mexique, c’est du David contre Goliath. Il faut mobiliser les opinions. Les industries culturelles ne peuvent être mises sur le même pied que les biens et les services. Si la coalition pour la diversité culturelle n’a pas eu gain de cause au niveau des quotas, nous avons gagné au niveau des subventions qui ont pu être préservées. La loi sur la libéralisation de l’audiovisuel a prévu une clause de majorité à 51 % de capitaux marocains pour les opérateurs pour être aidés. La ratification dans chacun des Etats sera le combat suivant, et l’application des textes !

Rasmane Ouedraogo (Burkina Faso, coalition burkinabée et délégué des coalitions africaines) : la convention est une réponse des préoccupations des pays en développement. Depuis des siècles, l’Afrique subit le viol de son espace culturel, avec aujourd’hui un formatage aux goûts du marché. Les génériques des films remercient les institutions, les Etats etc. C’est dans le cadre de conventions signées et de politiques que nous avons la chance de faire nos films ! Sinon, il n’y aurait pas d’œuvres ni de créateurs. D’autres étapes jalonnent notre route : la ratification et la mise en application. Les Etats-Unis exerceront des pressions inimaginables sur des pays fragilisés par leurs problèmes multiples. J’ai peur que la prochaine étape d’accords bilatéraux soit mon propre pays ! Que peut faire le Burkina Faso seul face aux Etats-Unis, alors que nous avons des problèmes de crickets, de famine etc. La tentation est forte de céder à l’offre ! La stratégie est de faire traîner en longueur les débats jusqu’à ce qu’on ne signe pas la convention avant que les accords de l’OMC soient ratifiés en 2007.

Moussa Touré (Sénégal) : Je suis déjà divers moi-même. L’Afrique est totalement diverse. Nous sommes nés dans la diversité à travers notre voisinage. Mon expérience cinématographique est diverse. Le problème aujourd’hui est de se mettre vraiment ensemble.

Bassek ba Khobio (Cameroun) : Je vis au Cameroun même si je suis tout le temps en Europe ! Certains groupes ont des préoccupations particulières. Il y a des sous-causes à notre cause commune. Lorsque j’ai fait Sango Malo, j’ai pu le distribuer en France. Le deuxième aussi et le troisième cela devient très difficile, comme pour mes camarades. Des films faits dans nos langues pouvaient être intégrés dans les quotas de langue française mais comme il n’y avait pas des lois, cela pose maintenant de gros problèmes. Les productions africaines ont besoin d’être prises en compte de façon particulière. Les Américains signent avec les pays du Golfe de Guinée à cause du pétrole. Nous avons de moins en moins accès à des possibilités de financement au Nord, de faire circuler nos œuvres de l’exception africaine. Je voudrais que l’Afrique ne soit pas encore celle qui apporte de l’eau mais qui est laissée sur le bord du chemin.

Thierry Michel (Belgique), qui démarre par un extrait de l’Aventure ambiguë de Cheick Hamidou Kane : « Le désordre s’organise ». En tant que cinéaste du réel, témoin privilégié du monde, nous devons montrer la souffrance collective et montrer que chaque groupe à une mission, mais aussi ce qui nous relie les uns aux autres. Il nous faut retrouver la mémoire, universaliser les crises. Une nouvelle guerre froide, larvée et sournoise, s’est imposée sur le front de la culture et des religions. Les distributeurs américains offrent gratuitement des films et séries télévisées en échange d’espaces publicitaire. Dans le catalogue du MIP de Cannes, les marchands d’images sont présents avec 33 sociétés. Un rapide calcul donne un peu plus de 1500 vendeurs et producteurs venus des Etats-Unis. 246 sociétés représentent la France. Trois pays d’Afrique noire subsaharienne sont représentés, dont un seul pays vendeur : l’Afrique du Sud. Les deux autres n’ont même pas de stand. Le Titanic comme modèle et pensée unique, on aurait parlé à une certaine époque d’impérialisme. Le cinéma iranien est prospère grâce à une véritable politique volontariste de production et de protectionnisme. Il est urgent de nous mobiliser contre tout ce qui mutile le regard. L’heure est à la résistance, car chacun expérimente cette déchirure intérieure. Il y a le monde à construire et le monde tel qu’il est devenu. Il s’agit de résister à la marchandisation du monde et de combattre l’expansion du stéréotype comme référence culturelle. Il nous faudra aussi refuser de servir les bureaucraties puissantes et les employeurs généreux.

Lionel Baier (Suisse) : mon dernier film sort aux Etats-Unis où on m’a demandé pourquoi mon film était tourné en français ? Ce qui était pour moi naturel était considéré comme bizarre, invendable. Nous discutons de l’exception culturelle non contre le monde anglo-saxon mais pour la richesse culturelle du monde. Comme les Québecois et les Belges, en tant que Suisses, nous avons une grande habitude de la minorité : c’est une force dont il faudra savoir jouer. La culturelle dominante n’existe que parce qu’il y a contre-culture. Le français en a toujours la langue. Ce qui nous réunit, c’est notre façon de penser et de vivre.

Constantin Costa-Gavras (France) : ce serait plus juste de dire qu’on défend l’identité culturelle. Un cinéma ne peut pas exister sans l’aide de l’Etat, sans les salles, sans la production etc. La France fait entre 120 et 180 films par an, et s’affirme comme un cas. Un fonds doit pouvoir aider tous à faire leurs films : un peuple doit avoir ses images. Cela permet d’avoir un miroir chez soi, sinon on se regarde dans le miroir des autres.

Henry Ingberg : il peut y avoir consensus pour les interventions classiques mais pour les nouveaux développements (numérique, internet, nouveaux outils de création), une forte bataille se joue pour considérer qu’ils relèvent uniquement de la dimension commerciale et n’ont rien à voir avec la culture. Ce terrain ne saurait être abandonné ! Dans le cadre international, l’élan en faveur de la Culture est extraordinaire mais il s’inscrit aussi dans le débat politique autour de la démocratie. La convention implique les acteurs de la société civile, et c’est sa force : c’est un débat politique au sens fort du terme.

Débat réunissant politiques et professionnels

François Nizery, conseiller culturel à l’Office de coopération EuropeAid, programme d’appui au cinéma ACP – Commission européenne.

La convention sera le cadre juridique international nécessaire pour faire de la Culture un moteur essentiel du développement. Cela suppose de l’argent. La convention de l’Unesco prévoit un fonds mais son utilisation n’est pas encore claire. Le cadre fondamental de cette politique favorable au développement est d’abord l’échange : la diversité est un concept statique, c’est ce qu’il faut en faire qui est dynamique. Diversité, développement, dialogue : j’ai proposé qu’on ajoute le désir. Il n’y a pas de diversité sans désir de dialogue. C’est la possibilité de se nourrir de l’autre. La création doit être soutenue, sans frontières entre les expressions culturelles. L’appropriation par les populations locales de leur patrimoine est également essentielle. Le regard critique demande une formation. La Culture doit être considérée comme une dimension transversale. Le dialogue Sud-Sud est à promouvoir.

Debora Abramowicz, directrice des Relations extérieures et des Affaires internationales de la SACD, coordinatrice des activités de la Coalition française pour la diversité culturelle

Les coalitions pour la diversité culturelle qui sont au nombre de 30 rassemblent l’ensemble du monde de la création, toutes les professions. L’élan collectif est réel. La convention reconnaît la légitimité pour les Etats d’adopter des politiques culturelles. À l’Unesco, les 25 pays de l’Union parlent d’une seule voix. Elle reconnaît aussi la spécificité des biens culturels, d’où leur soustraction aux accords commerciaux. Le fonds pour la diversité culturelle devrait avoir des contributions obligatoires mais certains Etats ont fait opposition : ce sera des contributions volontaires des pays les plus riches. Jean-Jacques Aillagon, alors de la ministre de la Culture, avait décrit le mouvement des coalitions comme de la « diplomatie civile ». Le 10 octobre à Paris, des artistes viendront à 15 h au théâtre de l’œuvre s’exprimer sur ce thème.

Jean-Claude Batz, co-fondateur de l’INSAS, producteur et écrivain

Dans le domaine de l’audiovisuel, la domination américaine monopolise de 40 à 90 % selon les médias et les pays des auditeurs européens. Lorsque la Commission européenne inscrit au fronton de l’Union le principe de la diversité culturelle, je ne peux m’empêcher de sentir la farce. Lors du premier colloque européen en 1968, les films américains représentaient 30 à 35 % du marché. Le grand marché devait résoudre les choses mais la part américaine a doublé : le marché n’arrange rien du tout ! Au niveau partnership, la part des productions européennes n’atteint pas 2 % aux Etats-Unis. Le programme média ne représente que un pour mille du budget de la Communauté européenne. Comment se départir du sentiment que nous sommes gouvernés par des Philistins. N’y a-t-il pas un peu de notre fait ? La légitimité de la culture est alimentée par le droit à la création. Les auteurs sont toujours à l’avant-garde du combat. Il faudrait recibler les motivations. L’enjeu de la diversité culturelle est de civilisation. Les 500 ou 600 millions d’Européens sont confrontés à leur poste de télévision. Le spectateur va trois heures par an au cinéma mais passe trois heures par jour devant son écran, à regarder du tout-venant. Les trois heures devant l’écran sont trois heures de temps soustrait à la promenade, au rêve, au repas avec des amis, à la partie de boules etc. Le temps de la convivialité est désormais virtuel, dominé par l’imagerie américaine. On n’a pas fini de faire le bilan de cette transformation. Le tout-venant, ce sont des œuvres où passent toutes les thématiques fondamentales : l’amour, le pouvoir, les rapports entres les hommes, à l’autorité, à la religion, à la fête, à la solidarité, au deuil etc., représentant les croyances archétypiques d’une civilisation. Cette invasion d’images par des voies subliminales qui se prolonge jour après jour, génération après génération, doit déclencher des processus de rupture avec les mémoires originelles et les racines, jusqu’à des phénomènes d’érosion de la civilisation. C’est un mouvement irrésistible. Nous savons avec Valéry que les civilisations sont mortelles. J’ai le sentiment d’un oubli par substitution de culture. Il faudrait présenter à la classe politique quelque chose de moins sectoriel que la diversité culturelle : le danger d’être les fossoyeurs de la civilisation.

Henri Benkoski, expert de la ministre de la Culture, de l’Audiovisuel et de la Jeunesse (Communauté française de Belgique) pour la diversité culturelle auprès des institutions internationales.

À l’OMC, il n’y a que des exemptions à la clause de la nation la plus favorisée : on ne peut pas avantager quelqu’un sinon de lui offrir la même chose que les avantages que vous lui demandez. On a cherché à l’Unesco à mettre en place un système juridique international de même valeur. Un amendement du Canada soutenu par l’Union européenne demandait à ce que le cadre juridique défini soit adopté en tant que convention. Les Etats-Unis s’y sont opposés mais ce texte a été adopté. Le Conseil exécutif vient de le transmettre à la conférence générale. Le 13 octobre, la commission Culture de l’Unesco va examiner ce texte. Les pays qui sont le plus opposés à la convention sont du côté de l’Océanie et de l’Asie, surtout de l’Asie du Sud-Est. À Paris, se réunissent les autres pays qui s’accordent pour soutenir ce texte. Il y a encore des batailles de procédures, notamment de la part du Japon une déclaration interprétative à propos de l’article 20, lequel installe la convention comme aussi forte que les accords de l’OMC. Si nous sortons de la séance plénière du 21 octobre avec une convention adoptée, le texte international sera là. Viendra ensuite la ratification par 180 pays.

Henry Ingberg : la Communauté française est une partie de la Belgique, Etat fédéral. Des différences de perception ou de sensibilité peuvent apparaître, mais cette position est convergente pour la convention sur la diversité. Les Etats européens ont donné un mandat de négociation à la Commission européenne. Il y a eu un débat interne à l’Union européenne qui est arrivé à des lignes de force. Même si les discussions ont été parfois difficiles et animées, il y a eu une convergence de points de vue des Etats européens, qui se sont engagés sur la diversité culturelle d’une façon encore jamais vue. Cela a permis de clarifier les choses. Le débat n’est pas clos avec la convention, mais il y a une prise de conscience réelle de l’intérêt de cette question au-delà du catégoriel. Cette convergence garantit une continuité dans l’expression politique.

Ferid Boughedir : nous avons notre Hollywood à nous, l’audiovisuel égyptien qui nous envahit avec des feuilletons sans contenu etc. C’est donc un combat d’un cinéma d’auteur contre une image commerciale qui sera l’enjeu de la mise en place des politiques de la diversité culturelle.

Henry Ingberg, pour la conclusion du colloque.

Les politiques culturelles seront indispensables pour que cette convention soit vivante. La mobilisation enclenchée restera nécessaire pour donner toute son ampleur à cette convention. Il faudra se méfier d’une satisfaction synonyme d’assoupissement. L’aide à la Culture apparaît aussi indispensable et cruciale que l’aide à l’enseignement : c’est un enjeu de civilisation. Grâce à ce débat sur la convention, l’Union européenne s’est engagée et impliquée dans un cadre de référence. C’est une avancée politique qui devrait avoir un impact juridique vis-à-vis de la Cour européenne de justice. L’adoption de cette convention sera un démarrage : elle légitimera les politiques culturelles qui n’auront plus à s’excuser de se formuler ! Le texte propose un contexte permettant des bonnes et des mauvaises politiques culturelles. La convention ne dispense pas des débats internes. Ne développons pas un sentiment unanimiste : nous aurons encore des batailles, des confrontations et des contradictions. Nous nous donnons les moyens que ce débat existe de façon dynamique.

Déclaration de Namur

La déclaration de Namur a été ensuite lue, qui affirme le soutien des artistes et professionnels de la Culture à la convention. Le projet de Convention reconnaît clairement :
– le droit souverain des Etats pour leur politique culturelle,
– la nature spécifique des biens et services culturels qui ne peuvent être considérés uniquement au regard de leur valeur commerciale,
– la nécessité de favoriser et de renforcer la coopération culturelle internationale,
– la non-subordination de la convention aux autres traités, et notamment aux accords de commerce.
Les signataires demandent que les gouvernements ;
– investissent dans leur politique culturelle pour soutenir la création,
– accordent une véritable place à la Culture dans leur politique de coopération et de développement,
– s’engagent à utiliser les mécanismes de concertation et de coordination internationales prévus par la convention pour la promouvoir dans d’autres enceintes,
– fassent preuve de la plus grande vigilance pour que les accords de commerce bilatéraux n’incluent en aucune façon l’abandon partiel ou total de leurs droits souverains à mettre en œuvre des politiques culturelles.
Une coalition pour la diversité culturelle des pays de l’espace francophone est créée. L’unité et l’identité d’un continent, d’un pays, d’une région sont d’abord culturelles.

///Article N° : 4064


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