La leçon de cinéma de Thierry Michel

Festival de Namur, 29 septembre 2005

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Lors de la 20ème édition du Festival international du film francophone de Namur (Belgique), le documentariste Thierry Michel a présenté son film « Congo River – au-delà des ténèbres » qui fut suivi d’une leçon de cinéma portant essentiellement sur les conditions de tournage de ce film avec des extraits du making-off du film.

Introduction
Ce film fut un défi, indéniablement : tourner un film sur un fleuve de cette longueur, navigable sur certains tronçons seulement. La question logistique se pose alors qu’on avait choisi de partager le transport en commun : une barge où les gens s’installent vaille que vaille, les pirogues avec les militaires, les baleinières, les barques… dans un pays où il n’y a plus ni route ni chemin de fer. Le défi était de tourner en HD avec un matériel assez lourd, qui suppose des éclairages, une alimentation électrique avec un groupe électrogène donc 1000 litres de carburant, même chose en eau pour nos besoins etc. Une équipe nombreuse, non seulement l’équipe de base mais aussi les différents guides locaux parlant les langues locales, les risques, les négociations à mener avec les autorités. Le fleuve épouse parfaitement la géographie du pays. Facile ? Un seul pays, quelques autorisations… Mais le Congo est un pays en guerre opposant des intérêts divergents à tous niveaux. Nous avons filmé des fragments de difficulté de tournage que l’on retrouve dans le making-off. Sept mois pour remonter le fleuve, trois mois avec une équipe, le reste seul par exemple Bagolite où je ne voulais tourner qu’une image mais où il fallait une semaine pour s’y rendre.
Conrad est la base, d’où le sous-titre. La tragédie africaine commence avec la traite négrière, la colonisation, les indépendances et les conflits d’aujourd’hui mais je voulais essayer de retrouver la lumière aussi.

On suit peu à peu le making-off du film.
– L’image montre les vols dans un avion de la force aérienne belge qui permettait de faire des vues aussi bien à dix mètres du fleuve qu’à 120 mètres de hauteur. J’allais dans ce pays avec le souci d’un dialogue avec sa population, donc avec des initiations coutumières, ce que montre le making-off du film. Les vues aériennes ont été réalisées dans des avions locaux de tous styles, pas toujours rassurants.
– une rencontre a été organisée avec chacun des quinze chefs coutumiers de la zone où j’ai pu exprimer mon projet. Le film « Mobutu, roi du Zaïre » était mon gri-gri, mon passe-partout : les Congolais le connaissent. C’était en permanence un échange, le dialogue du donner et du recevoir. On voit le plus ancien au début du film, qui devait nous initier pour commencer le voyage.
– autorisations : il fallait d’abord une autorisation gouvernementale mais j’ai aussi fait un tour de tous les gouverneurs de province, responsables de la sûreté, pour être sûr que nous ayons le passage libre sinon on risquait de s’enliser. Le making-off montre les multiples tracasseries administratives rencontrées, souvent liées à des négociations financières. Lors d’un blocage à Kinshasa, l’ambassadeur de Belgique se déplace et apporte son soutien, ce qui ne serait bien sûr pas possible pour un cinéaste africain. Il faudra 70 photocopies d’autorisations pour les autorités locales. Et de multiples difficultés. Et les dépenses correspondantes…
– les barges : on remplit les cales et tout ce qui veut peut se mettre au-dessus. Nous avons refusé une vedette des Nations-Unies pour vraiment partager la vie des gens. Nous avons mangé le poisson du fleuve et le foufou. L’équipe européenne, ingénieur du son et opérateur photo, étaient des gens qui aimaient ce style de vie, soudée et prêt à ça, avec une bonne résistance physique.
– la circulation sur le fleuve étant trop dangereuse la nuit, on s’arrêtait dans les villages le soir et on montrait « Mobutu, roi du Zaïre » sur le seul écran disponible, celui de l’ordinateur – le public réagissait vivement, avec une incroyable attention. Nous y avons vécu des moments d’émotion intense, qui donne un sens à notre métier. Les gens avaient entendu parler du film mais ne l’avaient pas vu.
– Stanley Falls : la partie navigable du fleuve se termine, les rapides reprenant leurs droits. Nous y allons donc en pirogue. Un affluent nous amène à des mines de diamants, mais les discussions sont éternelles pour avoir l’autorisation de tourner. Les autorisations officielles ne sont que le début de la négociation qui passera forcément par un aspect financier.
– les archives : l’énorme travail d’archivage de l’époque coloniale (avec le regard colonial) nous donne de grandes sources. J’ai retenu cinq ou six minutes dans le film à partir d’une vingtaine d’heures d’archives.
– la présence d’une fiction américaine au départ, courte pour des raisons financières d’achat, voulait rendre compte du regard colonial qui n’est pas que dans le documentaire. La RTB a fait de nombreuses sauvegardes d’archives, ce qui facilitait les recherches. Il y a dans le making-off des archives magnifiques qui ne pouvaient être dans le film pour des questions de rythme : il faut préserver une dramaturgie pour un long métrage.

Questions de la salle

Ordre du tournage
Ce n’est pas un ordre tout à fait chronologique : cela aurait été idéal, de l’embouchure à la source mais le choix des transports en commun était déterminant : il n’y a plus beaucoup de barges, le fleuve a été fermé à la circulation durant quatre ans. On avait été à Kinsangani en espérant un départ qui devait avoir lieu dans les quinze jours et nous avons dû attendre deux semaines de plus. Les 3 à 400 personnes qui voulaient prendre ces barges ont dû attendre aussi. Les raisons étaient obscures : les barges arrivées avec le programme alimentaire mondial empêchaient le commerce local en bloquant le port ! Le business marchait ainsi, avec l’augmentation de l’offre. Je suis finalement allé voir le directeur du port, apportant l’argent qui permettait de débloquer les choses en deux jours et cela a mis effectivement deux jours. Après, c’est la dramaturgie qui reprends le dessus pour ordonner les choses.

Relations avec les autorités congolaises
Il n’y a eu aucune pression d’aucune sorte de la part des autorités congolaises pour réaliser le film à ma place. Ils avaient donné toutes les autorisations nécessaires. Chaque fois que nous étions embourbés, nous pouvions remonter au sommet. Je n’ai pas été accompagné par des agents de la sûreté. Si je l’avais été, cela aurait évité certains ennuis mais je n’aurais pas eu la confiance de la population : les langues ne se seraient pas décousues.

Diffusion au Congo
Il sera montré tout au long du fleuve au cours d’une tournée qui commence en octobre 2005.
Le film est officiellement déposé au Congo et déjà complètement piraté par les télévisions privées, où il est montré de façon informelle tous les quinze jours ! Il y est passé avant que j’aille le présenter moi-même. Je n’ai pas envie que ce soit comme pour Mobutu huit éditions pirates avant la sortie du film : je ne laisse pour le moment pas de dvd circuler en Europe.

///Article N° : 4070

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