La maison de la sagesse : l’histoire plurielle réactivée à Grenade

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Lors des activités inaugurales de la MDS à la Biblioteca Andalusia du 4 au 7 juin 2013, deux événements de portée majeure ont eu lieu, qui ont marqué les esprits du public et des intervenants de cette séance, et que nous mettrons en perspective au fil du temps, car ils font partie de l’imprévisible découlant de la fluidité, qui est une des lignes d’action et de réflexion de la Maison de la Sagesse de Grenade.

En effet, sa devise Fluidité, diversité et fraternité des rêves et rives du monde indique son esprit et sa vision de la convivialité remise au goût de l’actualité. Comme déjà annoncé, nous avions choisi de faire revivre la convivancia, ce vivre-ensemble entre juifs, chrétiens et musulmans, à Grenade et en Andalousie, et dans les Maisons de la Sagesse au-delà. Cet ancrage, sans nous fermer à d’autres visions, notamment les gitans andalous que nous aimerions inviter à nos activités la prochaine fois. Cette dynamique nous permet de poursuivre notre démarche transfrontalière, par l’imaginaire convivial des rencontres de toutes les diversités, des Indes aux mondes.
Survol des activités de la Maison de la Sagesse et message de l’Unesco
L’inauguration de la Maison de la Sagesse (MDS) commença par l’exposition D’où je viens. Cette remarquable exposition de photos réalisée par les étudiants de l’université Paris 3 (IUT de Saint-Denis) fut proposée par Mustapha Akalay, sociologue, en collaboration avec Françoise Souchet, directrice de la Maison de France et consule honoraire de France à Grenade. Ce travail, disposé en cinq séquences avec des textes explicatifs, explore passé présent et avenir et invite à réfléchir sur identités, leurs relations avec lieux temps et cultures. Ana Gamez, déléguée régionale à l’Éducation et la Culture de la Région Andalouse fut présente à cette occasion et commenta le travail de ces étudiants en France, réfléchissant sur leurs parcours et leurs identités remodelées par leurs nouveaux itinéraires. Cette exposition prendra fin à la Biblioteca Andalusia à la fin du mois de juin 2013.
À l’occasion de cette première activité de la MDS de Grenade, il échut à Khal Torabully de transmettre le message de M. Ali Moussa Iyé de l’Unesco à l’assemblée. Le voici dans son intégralité :
Je ne peux hélas participer à cette rencontre sur des « Indes aux mondes : les Andalousies » qui constitue une des premières activités de la Maison de la Sagesse de Grenade. Je voudrais féliciter les organisateurs de cet événement dont la motivation et la persévérance ont permis de réunir des femmes et des hommes de connaissance pour échanger autour d’un héritage marquant : celui de Grenade, lieu de dialogue et de créativité culturelle. Le processus d’échange interculturel qui a éclos à Grenade témoigne de l’incroyable capacité d’absorption, de fécondation et de renaissance des cultures humaines quand les conditions favorables leur sont offertes comme en Andalousie. Mais nous savons aussi que les cultures échangent et s’influencent mutuellement même dans des situations d’extrême violence et de d’oppression, comme ce fut le cas lors de la traite négrière et l’esclavage. Les interactions nées de cette tragédie sont là pour nous prouver combien les cultures s’attirent et se marient même quand des idéologies monstrueuses essaient de diviser l’humanité en races, de hiérarchiser ces dernières et de ségréger les êtres humains selon leur couleur, leur statut social, leur religion. La Maison de la Sagesse de Grenade pourrait devenir un lieu où la réflexion sur le dialogue interculturel pourrait s’approfondir avec l’aide d’une perspective historique et comparative des grands moments de dialogue qui ont marqué l’histoire humaine. En cela, elle contribuera au travail que l’UNESCO avait entamé, et ce dès 1952, en lançant ses grandes séries des Histoires générales et régionales dont l’Histoire de l’Humanité, l’Histoire générale de l’Afrique, l’Histoire des civilisations de l’Asie centrale et les différents aspects de la culture islamique.
L’intervention de Mustafa Akalay
C’est bien dans cet esprit de perspective comparative que, le soir du 4 juin, eut lieu l’intervention de Mustafa Akalay. Ce sociologue, élève de Bourdieu, établit le lien peu exploré entre Gaudi, le créateur de la Sagrada Familia de Barcelone et l’architecture africaine, notamment soudanaise et malienne, et pose de façon irréfutable que l’inspiration de Gaudi était bien en relation avec le soufisme et d’autres espaces culturels et architecturaux africains. Akalay mit aussi en exergue que l’architecte et poète Al Saheily, né à Grenade, transmit ses savoirs andalous à l’empereur Mansa Musa de Tombouctou, et y construisit la grande mosquée au XIVe siècle. Elle est encore en service actuellement. Le premier lien entre Grenade et Tombouctou était tout trouvé et réactivé ! Moment d’émotion quand Mustafa évoqua avec beaucoup de pudeur le décès d’Esperanza, sa chère épouse disparue il y a tout juste un mois. Cette soirée fut dédiée à sa mémoire.
Hanna Torabully lui emboîta le pas et développa le thème de la réactivation de la Reconquista en France, pour indiquer que l’Andalousie n’est pas morte, même si elle est définie sous une forme moins conviviale et appelle à notre vigilance dans les discours d’exclusions, notamment en France. Cette étudiante en 4e année de Sciences Politiques d’Aix-en-Provence, qui a passé trois mois à la Maison de France de Grenade, travaille sur la réactivation de la Reconquista de Grenade en 1492 dans les discours des extrémistes du vieux continent, motivés par l’exclusion et la haine, dans un contexte aggravé de crises économique et financière en Europe. Elle développe actuellement sa réflexion dans un mémoire, en vue de mettre en garde contre une légitimation de ces discours négationnistes qui visent à créer encore du malheur en niant la diversité des mémoires de la convivancia et l’espace européen.

Le même soir, Khal Torabully remit en perspective les objectifs de la MDS. Et favorisa un événement de taille que nous avons encore à mettre en perspective en temps et lieu. En effet, pour la première fois, depuis cinq siècles, la communauté juive séfarade de Grenade prit la parole dans un espace public, rompant un silence long de plusieurs siècles, en la personne de Beatriz Chevalier Sola, fondatrice du Musée séfarade de Grenade, qui a ouvert ses portes tout récemment. Grand moment d’Histoire en direct !!! Invitée par Torabully, Madame Sola prit la parole, même si elle n’était pas prévue au programme, car l’imprévisibilité de la relation et la fluidité des imaginaires font partie de la démarche de la Maison de la Sagesse, comme rappelé plus haut. Et très émue, elle déclara que c’était un événement de grande importance pour elle, car depuis l’expulsion des Morisques au 16ème siècle, les juifs, présents à Séville ou à Cordoue, ont toujours été effacés de Grenade. D’où son idée de créer le musée de la mémoire juive à Grenade, en vue d’oblitérer l’oubli. Elle rappela que cette occasion est pour tous un événement historique, car il n’est pas arrivé à sa communauté de revivre la convivancia depuis cette époque. Cet événement est tellement exceptionnel que nous y reviendrons.
Les Andalousies et les manuscrits de Tombouctou
Sandra Rojo Flores, anthropologue de l’Université de Grenade reprit le thème tant attendu des représentations des Andalousies sur les deux rives de la Méditerranée. Sa réflexion, née d’années de recherche comparative entre le Maroc et l’Espagne, résuma les manières dont le « mythe de l’Andalousie » s’est élaboré et a été assimilé tant au Maroc comme en Espagne, tout en se focalisant sur les villes de Fès et de Grenade. Cette grande connaisseuse des mythes nés de l’Andalousie nous présenta les différentes dimensions de la construction du mythe avec ses deux pôles d’interprétations, à savoir la poétique et la politique, toutes deux présentes dans le narratif et la mémoire partagée de ces deux pays. Sandra Flores montra aussi ses fractures internes tout en proposant qu’il ne s’agit pas d’un mythe homogène dont on peut trouver ses arborescences au Moyen-Orient comme en Amérique Latine. Elle est le témoin privilégié des dynamiques de la Méditerranée et raviva les formidables rêves des rives des Andalousies. Son documentaire, présenté par bribes, pour illustrer ses propos, est à revoir en entier !

Ce matin du 4 juin, lors de la présentation de son livre devenu un best-seller, Les Manuscrits de Tombouctou, notre invité d’honneur, Jean-Michel Djian, rédacteur-en-chef de France Culture (papiers) développa l’idée d’une Afrique de l’écriture, brisant l’archétype que l’Afrique n’est qu’une contrée de l’oralité. Djian mit en évidence la nécessité de traduire les manuscrits de Tombouctou que l’on conserve. En effet, il existe environ un million de manuscrits qui attendent d’être révélés au public. « Un trésor inestimable non seulement pour l’Afrique mais aussi l’humanité, car l’on saura qu’il existait des textes sur l’opération de la cataracte ou des traités de bonne gouvernance au XVe siècle en Afrique, d’égale valeur avec les écrits de Machiavel… Il nous faut changer notre regard sur le continent noir… », a soutenu Djian lors d’une magistrale intervention. Moment intense qui n’échappa pas au public qui buvait ses paroles ! Ajoutons que cette conférence fut rendue inoubliable par la présence d’Ismaël Diadié Haidara, directeur du Fonds Fondokati de Tombouctou, authentique descendant des Morisques de Tolède depuis le XVe siècle. En effet, ce personnage légendaire rétablit dans sa chair même son lien entre Grenade et Tombouctou, car il descend d’un authentique prince de Tolède expulsé de l’Andalousie durant la Reconquista. M. Diadié a exprimé un vœu de collaboration avec la MDS : « J’appelle de tous mes vœux qu’un travail massif de traduction soit entrepris pour dire aux humains que l’Afrique n’est pas hors Histoire ». Il nous a proposé un espace pour notre domiciliation et activités futures de la Maison de la Sagesse dans la ville mythique de Tombouctou. Rendez-vous est donc pris pour une future rencontre à Grenade et près du fleuve Niger.
Le mercredi soir, l’émission radio La voz a ti debida (Tardes de Radio y Literatura), avec Pedro Enriquez, fut un moment de grande qualité. Nous célébrions aussi la naissance du poète Lorca né le 5 juin 1898. Pedro nous lut des poèmes du poète fusillé à Grenade avec beaucoup de maestria. Javier Alvarez fut interviewé par ce poète chaleureux sur son travail à la Bibliothèque Andalusia : une grande occasion de mieux connaître cet espace de culture qui nous a accueillis. Grâce au dévouement de son directeur et collaborateur, la Biblioteca Andalusia met ses installations au service du public grenadin avec beaucoup d’efficacité, car au vu de la crise, il est impératif au directeur d’être réceptif et créatif afin de maximaliser les structures publiques. Javier Alvarez, membre de la MDS, est connu pour son ouverture et souci à abriter des événements de qualité pour le grand public. Puis, Suhail Serghini, le directeur de la Bibliothèque interculturelle de l’Andalousie, égal à lui-même, nous interpréta des morceaux sur son luth enchanté. Il est, rappelons-le, un spécialiste de la musique arabo andalouse qu’il réactive sans fatigue sur les deux rives de la Méditerranée. Et l’émission continua, dans une ambiance exceptionnelle, reprenant les travaux de Jean-Michel Djian, Pedro interviewant cet auteur qui a tant à nous apprendre sur une Afrique du livre.
Les mémoires fluides des migrants, itinéraires sans fin
Le jeudi 6 juin, ce fut au tour de Françoise Souchet, directrice de la Maison de France et de la Semaine interculturelle de Grenade de nous faire part de son expérience personnelle d’une Française expérimentant « intégration et assimilation » à Grenade, en opérant un renversement de ces thèmes édifiants. Avec la grande simplicité qui est sienne, la consule honoraire de France à Grenade nous parla de son propre parcours grenadin. Une leçon de modestie quand les altérités se rencontrent. Rappelons que c’est lors de la Semaine interculturelle de la Maison de France que Khal Torabully, initiateur de la MDS, avait lancé son appel pour la Maison de la Sagesse de Grenade.
Puis, Nathalie Bléser, originaire de Belgique, nous fit vivre, oui, vivre sans autre forme de procès, la diversité de son imaginaire corallien si puissant, entre Grenade, la Camargue et le monde Amérindien. Connue pour ses interventions multiples à Grenade, notamment pour favoriser les rencontres des imaginaires et pratiques artistiques, Nathalie Bléser vit intensément ces mises en relation. Qui la connaît sait que ce n’est point de la théorie. Cette professeure de philologie de la faculté de Grenade est une Shéhérazade doublée d’une Anarkali des Indes. Écoutons-la aux 1 001 nuits :
Dame de beauté alla dans son appartement d’où elle apporta un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur sa lame. Dans la cour elle décrivit un cercle et y traça des mots en caractères arabes. Elle se plaça au milieu et récita des versets de l’Alcoran. (…) Nous vîmes tout à coup apparaître le génie transformé en lion. La princesse, qui était sur ses gardes, fit un saut en arrière (…) et nous les perdîmes de vue. (…) Puis la terre s’ouvrit devant nous et il en sortit un chat noir et blanc suivi d’un loup noir. Le chat se changea en ver et se réfugia dans une grenade tombée d’un grenadier en bordure de l’eau. (…) Un grain de grenade roula dans le canal et se changea en petit poisson… Mais voilà le jour, sire, dit Shéhérazade…
Généreuse dans son imaginaire égalitaire des identités, Nathalie Bléser relie sans cesse les humains, notamment les gitans et les Amérindiens aux humanités. Beauté des itinéraires, sans cesse déclinée, avec générosité !
Sur l’ensemble de ces activités, malgré un public parfois réduit, en raison des examens des étudiants et la feria de Grenade la semaine précédente, de l’avis de tous et toutes, la qualité était là et le potentiel de débats inépuisable ! Et le dernier jour vit une salle comble pour la projection, en anglais, du documentaire La Mémoire maritime des Arabes, avec des étudiants de Berkeley University, notamment.

Le vendredi 7 juin, à la clôture, Carmen Espinosa, qui nous a offert l’hospitalité en sa demeure, dont le plafond en bois ouvragé est une pure merveille, nous fit découvrir les symboles de la diversité religieuse sur celui-ci. Elle a tenu à témoigner que juifs, chrétiens et musulmans sont ici, donnant à Grenade une ouverture sur des mémoires en dialogue. Carmen Espinosa offrit un espace pour le siège social de la Maison de la Sagesse à Grenade, qui, tout en conservant son caractère de fluidité et de nomadisme, accepta cette offre généreuse. Voici désormais notre Maison domiciliée entre Grenade et Tombouctou. D’autres espaces nous attendent ! Notre travail de convivancia continuera donc autour de la ville de Grenade et ses voies multiples du dialogue des humanités. Oui, « des Indes aux mondes : des Andalousies »… Lors de ces événements, nous avions exploré les diversités entre les Routes des épices, de la soie et celles des manuscrits, jusqu’à l’Afrique subsaharienne. Avec des ouvertures vers le Nouveau-Monde. Nous sommes renforcés dans notre conviction, comme l’Unesco l’a si bien saisi, que beaucoup de thématiques actuelles du monde, à savoir : religions, cultures, mémoires, histoires, migrations, poétiques des altérités et les défis de la mondialisation, sont dans le creuset de cette région de trois frontières : sud de l’Europe, nord de l’Afrique et les Amériques. Et que les échanges qui y naîtront pourront favoriser la paix entre les humains.
Nous vous donnons rendez-vous à nos prochaines activités dans cette dernière ville andalouse de la convivancia, dorénavant réactivée par la Maison de la Sagesse.

Le grain de grenade est, sans nul doute, une plante féconde en devenir…

12 juin 2013///Article N° : 11587

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Les images de l'article
Suhail Serghini, musicologue et Pedro Enriquez, poète et animateur radio © Khal Torabully
Fête des lumières, la feria de Grenade © Khal Torabully
Petites grenadines en fleurs © Khal Torabully
Conciliabules avant le flamenco © Khal Torabully
Inauguration de la MDS, de g à dr : Suhail Serghini, Khal TOrabully, Javier Alvarez, Mustafa Akalay, Sandra Rojo Flores, Jessica... © Khal Torabully
Khal Torabully et Ismaël Diadié Haidara, une légende vivante © Khal Torabully
Public découvrant l'esposition © Khal Torabully
Présentation de Khal Torabully par Suhail Serghini, avec les traducteurs Zohra et Sébastian Ferré, de l'Université de Grenade © Khal Torabully
Note musicale à l'inauguration de l'exposition © Khal Torabully




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