La Pirogue

De Moussa Touré

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Il n’est de mur qu’on outrepasse, mais que les murs sont difficiles à traverser ! Jusqu’à ce que la surveillance des côtes soit renforcée en 2008 avec le dispositif Frontex (1) pour décourager les passeurs d’affréter des pirogues de pêcheurs, les quelque sept jours nécessaires pour franchir les 1 500 km de la côte sénégalaise vers les Canaries (mbëkk, littéralement « donner un coup de tête ») étaient particulièrement meurtriers : tempêtes, inconséquences des passeurs, dérives au moindre problème technique avec leur lot de vomissements liés au mal de mer, insolations, déshydratations, morts d’épuisement… Ceux qui arrivaient à passer étaient recueillis par la Croix-Rouge puis transférés en Espagne.

Pour reprendre aujourd’hui ce sujet archi-rabattu de ceux qui tentent malgré tout ce suicide organisé, le producteur Éric Névé et l’écrivain David Bouchet ont librement adapté le roman d’Abass Ndione Mbëkë Mi : à l’assaut des vagues de l’Atlantique (Gallimard, 2008), un scénario que Moussa Touré s’est approprié après quelques modifications. Dans le film, en dehors du musicien, de l’unijambiste et du footballeur, les causes du départ sont essentiellement économiques. Les chalutiers étrangers ont épuisé la mer au large du Sénégal et les pêcheurs ne peuvent plus vivre de leur métier. Au-delà des côtes, les sécheresses et la progression du désert lancent les gens dans l’exode rural ou l’émigration. La barque de pêcheurs que filme Moussa Touré se remplit ainsi de candidats au départ parlant des langues différentes et ne sachant pour la plupart pas nager.
Une autre dimension qui motive le départ est par contre absente. Les mises en garde sur les dangers et la conscience que l’Europe n’est pas un Eldorado n’y font rien : ceux qui partent sont des brûleurs, ce qui les pousse n’est pas rationnel. Ils rêvent d’un ailleurs mythique, ils brûlent de pouvoir sortir d’un pays qui ne leur offre certes que la poussière qu’ils ont dans les poches mais qui surtout ne leur permet pas de se penser dans un monde en relation. Ce monde globalisé, ils n’en rêvent pas seulement le bien-être et la consommation que leur font miroiter cinéma et télévision : le libéralisme économique, c’est aussi cette liberté de bouger qu’ont les privilégiés du Nord qui n’ont pas de problème de visas. On devient schizophrène quand on est enfermé avec un horizon bouché dans un monde en relation ! Ce rêve, qui devient obsessionnel, de mobilité comme condition de son propre épanouissement, le film de Moussa Touré se fait trop sociologique pour pouvoir en rendre compte. Et passe ainsi à côté de ce que certains courts comme Atlantiques de Mati Diop ou bien Aéroport Hamman-Lif de Slim Ben Cheikh captaient sur le vif : le voyage comme mythe initiatique pour ces Icare modernes qui tentent de voler dans le labyrinthe du monde, au risque d’y perdre leurs ailes.
Moussa Touré opte en effet pour le récit linéaire d’une tentative de traversée, de sa préparation au drame final. En dehors de quelques traits de caractères, des hésitations du capitaine, de lettres écrites dans la tête lorsque l’issue est incertaine, nous ne saurons pas grand-chose de cette trentaine de candidats à l’exil. Comme ce fut déjà le cas dans Harragas de Merzak Allouache (2010), les personnages ne sont qu’esquissés et le romanesque ne prend jamais le dessus, remplacé par le suspens de savoir s’ils parviendront à destination sains et sauf. Les scénaristes de Moussa Touré optent pour une série de scènes où s’orchestrent toutes les contradictions et péripéties de la traversée, tant et si bien que le temps de l’attente, qui est pourtant le lot des brûleurs, est réduit à des enfilades de profils scrutant un invisible horizon. Il se passe tout le temps quelque chose dans cet étouffant huis clos où les corps se heurtent. Ce carcan narratif est renforcé par le côté prévisible d’un drame qui doit arriver puisque c’est le sujet du film, mais aussi par des personnages récurrents dans ce genre de récit : le capitaine valeureux, les deux sages, le jeune téméraire, la femme embarquée en cachette, etc.
Comment conjurer la stagnation mélancolique, voire la désespérance face à ce gâchis, la folie mortifère de ceux qui risquent leur vie pour avoir une chance de progresser ? Comment mobiliser le spectateur pour, au-delà de sa conscience, éveiller en lui le sens de l’hospitalité qui contrerait la fermeture des frontières que réclament les électeurs du Nord ? Une déstabilisation, une mise en crise serait nécessaire. Moussa Touré sait que ce n’est pas par le pathos qu’il y parviendra et s’il est dramatique, son film ne joue pas cette corde lacrymogène. Il fait dès lors le choix du tragique. Sans doute est-ce pourquoi il démarre son film par cette scène de lutte sénégalaise, là où une société fait son unité en s’enthousiasmant collectivement pour un combat. Le tragique naît lorsque la survie de la communauté est menacée. Des héros se lèvent face à cette menace pour tenter de l’écarter. Les brûleurs seraient ainsi ces héros modernes, des héros sans visages pour reprendre le titre du beau film de Mary Jimenez (cf. [article 10966]). Ils évoquent les Nègres marrons, qui prenaient sur eux la résistance à l’immobilisme tout en tentant d’échapper à l’oppression. Les drames de la traversée sont les signes avant-coureurs d’une tragédie en marche, de la rupture d’une chaîne de filiation et de transmission incarnée par les dérives et blocages de l’ère Abdoulaye Wade. Au même titre que les immolations, les sacrifices qui se vivent en mer se substituent dramatiquement au renouveau qui doit advenir dans le pays et en signalent la nécessité, ce que relayent dès lors aussi bien les médias que les artistes.
Moussa Touré ne prévient pas spécialement les brûleurs qui savent à quoi s’attendre, ni n’informe les spectateurs du Nord qui connaissent déjà les faits. Alors même que les mobilisations populaires et les changements politiques au Sénégal rouvrent quelques espoirs, il nous convie à la vision de la lutte tragique qui les annonce. Son film prend dès lors valeur d’hommage pour éveiller notre conscience et réveiller notre hospitalité.

1. Dispositif policier déployé par le Sénégal, l’Espagne et la France pour surveiller les côtes et arrêter les pirogues au départ – mais la corruption a parfois raison de la surveillance des policiers et garde-côtes.///Article N° : 11078

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Scène du film la Pirogue de Moussa Touré © Rezo Films
Moussa Touré © Rezo Films
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Scène du film la Pirogue de Moussa Touré © Rezo Films
Scène du film la Pirogue de Moussa Touré © Rezo Films
Scène du film la Pirogue de Moussa Touré © Rezo Films
Scène du film la Pirogue de Moussa Touré © Rezo Films
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