La sauvegarde des images du Sud : une obligation pour la diversité culturelle

Colloque à Cannes 2005, sur une catastrophe annoncée

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La numérisation est à la mode : rien d’étonnant ! Deux facteurs essentiels : les négatifs des films se dégradent, patrimoine en perdition, et la nouvelle technologie numérique permet de les sauver. Il suffit donc de s’organiser et surtout, bien sûr, de financer un exercice encore onéreux. C’est bien sûr au Sud que la question se pose le plus crûment, le Nord s’étant déjà attelé à la tâche pour ses propres produits. Le colloque cannois du 16 mai avait donc tout son sens.
Initialement prévu en deux temps, les deux tables-rondes eurent lieu en même temps, ce qui donna une bizarre impression de séparation géographique entre l’Afrique et les autres qui ne manqua pas d’être relevée. Mais si ce détail fut d’importance, c’était surtout par la teneur des propos sur la question de la propriété des images du Sud, comme on pourra la constater à la lecture des notes prises lors de ce colloque introduit par Thierry Frémaux, directeur artistique du festival de Cannes, qui insista sur le cinéma comme outil de connaissance du monde.

Xavier Darcos ministre français délégué à la Coopération, au Développement et à la Francophonie
Le risque est au Sud une perte de mémoire. Les archives sont en sale état : c’est la disparition progressive du patrimoine, avec comme toile de fond le fossé numérique qui se creuse, la fracture entre riches et pauvres. La numérisation représente un accès à l’image, une possibilité d’exploitation, la mémoire. Elle permet sauvegarde et valorisation.
Le « plan images archives » est doté de 4 millions d’euros. Il a pour but de consolider des projets et de créer des initiatives. Il comporte notamment la numérisation des 1300 titres du fond de la Cinémathèque Afrique. Des retombées commerciales sont possibles pour les pays concernés. Un programme de sauvegarde lié aux pays et en lien avec l’Unesco est élaboré avec l’offre de remontée de projets à partir des postes de coopération.
Roger Dehaybe, secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie
Il est de notre responsabilité de transmettre aux générations à venir le patrimoine des anciens. L’Unesco évalue à 200 millions d’heures les archives audiovisuelles. Avec le cinéma, cela doit faire 500 millions. 80 % de ce patrimoine est menacé de disparition.
L’Agence a numérisé dix films par an. Le problème des internégatif est difficile : chaque copie est tirée à partir du négatif original, ce qui signifie une dégradation progressive de ce support. Huit télévisions nationales vont profiter d’un logiciel et des matériaux nécessaires pour sauver leurs archives.
Le 16 octobre 2004, Abdou Diouf a insisté sur le fait que ce sont les archives africaines qui sont les plus menacées de mort : on y manque de moyens et on y réutilise donc les cassettes d’enregistrement ou bien on les laisse se dégrader. Il s’agit, disait-il, d’un rendez-vous historique. L’Agence sera partenaire du ministère des Affaires étrangères dans cette démarche de sauvegarde.

Un film posa le débat animé par Alain Riou : toutes les télévisions du monde ont travaillé avec les mêmes supports, qui sont tous frappés d’obsolescence. On a 15 ans devant nous : après, cette mémoire ne sera plus exploitable.
Table-ronde
Mme Magdalena Acosta Urquidi, directrice générale de la Cinémathèque nationale mexicaine, signale que cette institution reçoit 500 000 visiteurs par an pour 12 500 titres (80 000 pellicules) en 16 et 35 mm.
Emmanuel Hoog, PDG de l’INA, annonce un fond de 2,5 millions d’heures radio et télévision, qui augmente de 400 000 heures par an en raison du dépôt légal. Le programme de numérisation est important.
Georges Poussin, de la division des arts et de l’entreprise culturelle à l’Unesco, annonce la création d’une liste des œuvres du cinéma mondial, rappelle le programme de numérisation des archives et le rôle de l’Alliance globale pour le développement des industries culturelles.
Boris Todorovitch, directeur du patrimoine au CNC, indique que les archives comportent 90 000 films (1 million de bobines), seulement en cinéma.
Gaston Kaboré, cinéaste burkinabé, rappelle que la cinémathèque de Ouagadougou a démarré en 1989 par un appel aux cinéastes pour en soutenir la naissance par des autorisations de tirages de copies. La restructuration des laboratoires français signifie que c’est une course poursuite pour retrouver les négatifs. Il insiste sur le rôle joué par Andrée Davanture et la structure Atria en ce sens. La cinémathèque de Ouaga comporte environ 500 films.
Rithy Panh, cinéaste cambodgien, président de l’Association d’Aide au développement de l’Audiovisuel au Cambodge, indique qu’avec 30 années de guerre, le Cambodge n’a pas d’images mais des traces individuelles, des blessures. Comment reconstruire son image dans ce contexte d’atteinte à la personne ? L’absence de travail sur la mémoire signifie l’impunité. Un centre de ressources audio-visuelles est en cours de création. L’INA a aidé à développer un logiciel qui pourrait s’appliquer en Afrique et qui est actuellement à l’essai. La dimension formation du centre est essentielle.
Nour-Eddine Saïl, directeur du Centre cinématographique marocain, indique que le Maroc n’a pas de problème : « Nous travaillons avec nos moyens et nous n’avons rien à demander ». Mais au niveau de la numérisation, se posent des limites techniques. La cinémathèque et sa salle de projections ne fonctionnent pas encore bien mais cela va changer. Le service des archives est dirigé depuis 1991 par une dame très active et compétente mais ne concerne que le cinéma. A qui appartient l’image de celui qui est filmé ? « Il nous a fallu acheter très cher à Pathé notre propre mémoire avec une utilisation circonscrite au Maroc ! » Faute d’accès aux archives, les cinéastes sont condamnés à reconstituer.
Boris Todorovitch : A l’occasion de l’assemblée générale de la Fédération internationale des Archives de télévision, la France a ramené des images au Vietnam. Des images du domaine public, sans ayant-droits, et d’autres d’ayants-droit comme Lumière ou le musée Albert Kahn, mais le problème est que l’Etat dans ce cas ne peut être que médiateur. Pour 25 ou 26 films, il a fallu 200 courriels demandant une exception au droit d’auteur, des dizaines d’heures de travail pour servir d’intermédiaire. Au problème éthique (lié à la colonisation) s’ajoute le problème du droit de la propriété.
Emmanuel Hoog : il n’y a pas consensus, c’est pourquoi la démarche de Xavier Darcos parlant de nécessité est historique. Le problème n’émeut pas grand monde en dehors des professionnels. Il s’agit d’une catastrophe annoncée. Une mobilisation mondiale est nécessaire : des pans entiers de mémoire vont disparaître. Il faut commencer maintenant et la question des supports est prioritaire : on règlera celle des droits après, sachant que le fonds de l’INA comporte 280 000 ayants-droit. Le problème est avant tout que les techniques sont encore chères et lentes.
Mansour Sora Wade, cinéaste sénégalais : « J’ai travaillé comme réalisateur à la télévision sénégalaise avec de l’inversible. Tout ce que j’ai tourné n’existe plus. J’ai été chef des archives audiovisuelle du ministère de la Culture durant dix ans : on a été dans tout le Sénégal pour tourner des images d’archives culturelles, avec à l’époque le soutien de l’ACCT. Vers 1984, les archives culturelles ont été dispersées et jetées. Il n’y a plus d’archives au Sénégal. Elles sont à l’INA et je ne peux pas les payer alors que je voudrais faire un film sur mon grand-père et utiliser des actualités sénégalaises. »
Un documentariste de la salle signale alors que les images d’archives coûtent à l’INA de 600 à 800 euros la minute, le coût augmentant avec la vieillesse + les frais de recherche, ce qui est prohibitif pour des films du Sud.
Gaston Kaboré indique qu’il y a urgence de conservation certes mais aussi d’être acteur de son histoire et donc de se connaître : c’est une question d’éducation à la mémoire. « C’est aujourd’hui que nous bâtissons nos destins. Il faut poser la question éthique soulevée par Nour-Eddine Saïl mais attention de ne pas nous mettre dans des rôles de quémandeurs ».
Emmanuel Hoog insiste sur le fait qu’il faut des interlocuteurs pour pouvoir prendre des décisions qui ne posent pas de problèmes, citant l’exemple de Rithy Panh pour lequel 350 films ont été débloqués
Didier LeBret du ministère des Affaires étrangères souligne que le programme est déjà budgeté, ainsi que la grande diversité de projets déjà enregistrés.
Rithy Panh : « Il faut être très pragmatique, d’abord amener l’image. C’est à nous de la prendre en mains. Si on s’arrête aux droits, c’est très compliqué et on a pas fini de discuter. »

///Article N° : 3857

Les images de l'article
de droite à gauche Georges Poussin, Emmanuel Hoog, Magdalena Acosta Urquidi et sa traductrice
Roger Dehaybe
de gauche à droite : Nour-Eddine Saïl, Rithy Panh, Gaston Kaboré
Thierry Frémaux





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