Le cinéma à l’épreuve du divers – politiques du regard, de Jean-Michel Frodon

Le cinéma pour habiter la planète autrement

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Le 41e Festival international Jean-Rouch reçoit Jean-Michel Frodon autour de son nouveau livre pour une rencontre animée par Olivier Barlet au Salon Jacques Kerchache du Musée du Quai Branly le jeudi 12 mai 2022 de 14h30 à 17h (entrée libre). En avant-goût, quelques mots pour situer cet essai extraordinairement intéressant. Jean-Michel Frodon, dont il est inutile de rappeler le rôle essentiel dans le maintien de la critique de cinéma et dont l’œuvre livresque de théoricien et historien du cinéma est phénoménale, rassemble ici son impressionnante érudition pour traiter d’un thème à la fois brûlant d’actualité et pourtant très peu abordé : le divers au cinéma.

Il commence bien sûr par essayer de cerner ce mot en s’appuyant sur Victor Segalen. Le mot « exotisme » étant devenu péjoratif, il en conserve la subjectivité avec : « le sentiment que nous avons du Divers ». Sous-titrant son livre « politiques du regard », il rappelle en effet que, différemment d’ « étrangeté » ou d’ « altérité », « divers » est affaire de regard et que c’est sur cette question qu’il faut porter le nôtre. Or, dès 1896, les opérateurs des frères Lumière rapportent des images de l’ailleurs, des « lointains », et ces images sont rapidement présentées dans les métropoles du monde entier : le cinéma apporte une vision, terriblement séductrice mais fortement idéologique. C’est celle de l’homme blanc et de son modèle civilisationnel. Sous le poids de la censure, les colonies francophones ne pourront pas produire une image de soi alors que l’Inde et l’Egypte développeront des cinématographies d’obédience internationale. Le cinéma colonial français, dans sa tentative de concurrencer le western hollywoodien, rencontre un grand succès et contribue à fixer les préjugés.

Le cinéma se fait ainsi spectacle du monde ramené à un cabinet de curiosités. Pourtant, souligne Frodon, perce parfois un regard plus attentif, comme dès 1908 le projet encyclopédique d’Albert Kahn ou de rares autres films, selon ce qu’il appelle « une dynamique de l’anachronisme » (p. 33): des « Blancs filmant des non-Blancs », sans réciprocité possible, mais aussi des recherches de décalages. Né dans un monde violemment inégalitaire, le cinéma va globalement contribuer à la domination et au racisme en dépit de valeureuses tentatives de résistance critique, que Frodon détaille à la recherche d’alternatives, où le cinéma s’interroge sur son processus de création.

Son développement sur le film de guerre et la question de comment filmer l’ennemi est passionnant. Il souligne par ailleurs combien « le chemin laborieux de la remise en cause des stéréotypes racistes qu’il a si méthodiquement construits ou en tous cas répandus est loin d’être achevé pour Hollywood » (p. 48), non sans bien sûr évoquer la même question pour les cinémas européens où la racialisation (stéréotypes ou invisibilité) implique des processus de hiérarchisation qui ne touchent pas que la couleur de peau.

Les festivals et la critique agissent comme « chambre de reconnaissance », et cette validation est principalement occidentale. Comment dès lors « provincialiser l’Europe » ? La diversification de l’origine des films ouvre à « une gymnastique du regard » (p. 69). Ce « déplacement du regard », notamment par les choix de mise en scène, construit une singularité qui sera « exotique » pour tous les autres, cet exotisme étant de toute façon inhérent au dispositif cinématographique, ce que détaille abondamment Frodon pour qui le fond et la forme ne peuvent se distinguer mais pour qui la notion de « point de vue » reste insuffisante pour décrire les altérités à l’oeuvre. En passant, Jean-Michel Frodon tord fort heureusement le cou à la notion soupçonneuse de « films de festivals à destination des Occidentaux », non sans appeler de ses vœux la structuration d’une validation au Sud.

Il importait donc d’évoquer les tensions et conflits tournant autour des notions de « communautés » et de « différences » pour conclure avec Edouard Glissant au « droit à l’opacité » (p. 100). Il s’agit dès lors de n’exclure personne dans la pluralité « inévitable mais nécessaire » de la réception critique d’œuvres diverses, mais aussi de se méfier de la « disqualification de principe » des analyses précédentes qui accompagnent parfois les remises en causes actuelles.

Jean-Michel Frodon ne craint pas de dire les choses, mais parce que chaque mot compte face à la radicalisation, il faut le justifier à chaque pas. Il convoque différents auteurs de référence pour dénoncer les exclusions et ce qu’il appelle, sur les traces de Benjamin Stora, « la communautarisation des regards » (p. 104), tout en appelant avec Farah Clémentine Dramani-Issifou à « d’autres discours qui superposent différents modèles de référence« , mais « uniquement lorsque c’est grâce aux mérites, aux savoirs et savoir-faire des personnes en question ».

Les choses étant claires, il peut aborder en détails l’Histoire des dépendances africaines, jusqu’à évoquer le succès de Nollywood pour constater son absence des festivals de cinéma : « l’affirmation souvent répétée selon laquelle le succès populaire les qualifie est tout simplement erronée » (p. 119).[1] Il n’aborde cependant pas la percée du « New Nollywood », films à plus gros budgets à destination des salles, nouvelles propositions qui favorisent une certaine reconnaissance – sans que ce soit la ruée !…

Le livre continue sur cette lancée, la méthode Frodon consistant à se référer à de nombreux ouvrages et exemples pour avancer dans une réflexion qui trouve ainsi une impressionnante pertinence. Son remarquable esprit de synthèse ne l’empêche pas de poser ses critiques, comme celles, féroces mais heureuses, de Black Panther ou de Divines qui reproduisent les « stéréotypes du consumérisme et de l’individualisme qui sont au cœur du système de domination » (p. 124). Ce sont les dispositifs esthétiques qui jouent une réelle rupture avec les schémas dominants, et cela est tout aussi vrai eu égard aux écarts sociaux ou aux discriminations de genre, où féminisme et Queer Theory remettent en cause des systèmes en apparence « naturels » et résonnent aux approches décoloniales.

Le regard est un rapport de force qui peut être violent. Aujourd’hui, l’Autre n’est pas appelé à se soumettre mais à disparaître. Comment dépasser les stéréotypes ? Qui filme qui, lorsque tout le monde peut filmer ? La fécondité de ces questions donne lieu à de passionnants développements, notamment lorsque ce sont les femmes qui filment ou sont filmées.

Et comment filmer la folie ? Le handicap ? Ou les autres régimes de compréhension du monde ? En somme, les altérités sans tomber dans la simplification ? Ici encore, la mise en scène est centrale pour évoquer ce qui relie, la construction d’un commun. Ce partage de regard est un enjeu pour le temps présent. Et Frodon d’évoquer la funeste séparation de la nature et de la culture qui institue une hiérarchie entre les vivants. Des films explorent d’autres manières de comprendre et d’habiter la planète. Comme le suggère Baptiste Morizot, elles supposent une diplomatie, laquelle renvoie aussi à la relation à l’étranger : « le glissement se fait d’égards à regards » (p. 211). Frodon invite dès lors à « sortir de la logomachie de type classe contre classe, sexe contre sexe ou race contre race, qui est encore le modèle stratégique dominant, malgré les catastrophes historiques auxquelles il a toujours mené. » (p. 219) Et donc plutôt délaisser la notion d’altérité pour prendre en compte le « divers ». Le cinéma a ce pouvoir.

[1] Jean-Michel Frodon confirme là l’importance de défendre la visibilité d’un cinéma exigeant, ce qu’il affirmait dans La Projection nationale (Odile Jacob, 1998) : « il n’est pas d’exemple que la partie la plus dynamique et la plus inventive d’une cinématographie ne trouve pas les moyens de contaminer au moins un peu le reste » (p. 186).

 

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