Le Fleuve dans le ventre de Fiston Mwanza Mujila

Une Soukouss de mots

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C’est par la Solitude 61 que Fiston Mwanza Mujila ouvre Le Fleuve dans le Ventre, son nouveau recueil de poésie (1). On pense bien sûr au fleuve Congo, puisque Fiston est né en République Démocratique du Congo qui s’appelait alors Zaïre. Mais au fur et à mesure des Solitudes qu’il égrène comme autant de versets, Fiston écrit une chronique tout à la fois intime et universelle.

Dans mon ventre se convulse un fleuve,
bougre et fainéant, sale et immense, lugubre et vilain,
un fleuve en état (avancé) de dysenterie…

Une écriture du réveil
Parfois lyriques comme des psaumes, les Solitudes révèlent une écriture du réveil, dans un parallèle avec les églises du même nom qui prolifèrent au Congo depuis les années 1990. Si les références religieuses sont parfois explicites, comme dans une des Solitudes qui cite littéralement le livre de l’Apocalypse, ou avec la figure récurrente de Noé qui fait le lien entre la Bible et le fleuve, c’est avant tout dans une parole qui se déploie de Solitude en Solitude que l’on ressent la proximité avec ces ministres du verbe que sont les pasteurs des églises pentecôtistes. Les Solitudes de Fiston doivent être proférées pour acquérir leur pouvoir poétique, à même de réveiller la conscience du lecteur.
Un désordre semble régner parmi les Solitudes, elles dont la numérotation est imprévisible. Aux violents aphorismes succèdent des textes qui prennent la forme de courtes nouvelles autobiographiques. Certaines ne sont pas sans rappeler les ambiances de son grand œuvre, Tram 83, un roman picaresque qui se déroule dans une Kinshasa chimérique et nocturne, un manuscrit qui attend toujours un éditeur.
L’écriture du réveil s’emballe avec une langue crue, animale, où il est question de sperme, de salive, de diarrhée ou encore de vomissures, autant de métaphores d’un fleuve vécu dans sa propre chair. Le rythme s’accélère soudain par l’emploi d’anaphores qui transforment les Solitudes en litanies ou plus certainement en atalaku. L’atalaku est une séquence musicale où un crieur vient animer un morceau afin d’accélérer le rythme de la danse. Introduite dans les années 1970, elle révolutionna la musique congolaise dont le modèle était jusque-là la rumba. Une révolution pour laquelle Fiston voue une admiration sans limite. L’écrivain compare souvent son travail à celui d’un musicien. Ce recueil ne fait pas exception et le désordre apparent s’avère une véritable composition musicale, une soukouss de mots.
« Le seul fleuve qui se suicide dans l’océan, jambes jointes, bras croisés » (2).
C’est une histoire du Congo qu’écrit à sa manière Fiston. Celle-ci irait de Kinshasa, la capitale des nuits chaudes, à Lubumbashi la ville minière et industrieuse où il est né, en passant par le Kasaï, la province de ses ancêtres, et Mbuji-Mayi, sa capitale, avec « sa bave et ses diamants qui tombent du ciel ». Une histoire sombre où revient sans cesse la figure du démembrement, comme pour rappeler les guerres qui se prolongent encore. Le fleuve en est le ventre. Un ventre qui engloutit ses propres enfants, quand il dédie une Solitude « aux Congolais tués dans Kin-la-Jungle et jeté dans le fleuve », aux militants des droits de l’homme assassinés comme Floribert Chebeya. Un fleuve qu’il implore de restituer les corps qu’il charrie. Et pour celui qui rêvait de faire une carrière de saxophoniste, l’ultime rêve est de devenir un fleuve, une autre manière d’en appeler à ce flux poétique qui porte loin la parole d’une histoire trop souvent oubliée.
Récompensé en 2009 par la médaille d’or de la littérature lors des Jeux de la Francophonie, Fiston Mwanza Mujila ne se laisse pourtant pas enfermer dans le ghetto littéraire d’une dépendance « exotique » des lettres françaises. À sa manière, Fiston a signé le manifeste pour une Littérature-Monde : « J’ai eu la chance de perdre très tôt la notion d’espace » (3), écrit-il. Il est tout autant à Minsk ou Djakarta qu’à Paris Clignancourt, lieu de retrouvailles des Congolais de la diaspora, ou encore Graz, en Autriche, où il vit depuis quatre ans. Une littérature qui franchit allègrement les frontières de la langue, et ce à double titre. L’écriture en français est parcourue d’incises en lingala, la langue de Kinshasa, en swahili pratiqué à Lubumbashi ou encore en tshiluba parlé au Kasaï. Il ne s’agit pas d’un effet de style. Cela témoigne de la nécessité de désincarcérer les mots. À la Solitude 1, le lecteur découvre une strophe en lingala qui commence par Licopa, un mot de l’argot kinois qui signifie complot, ou derrière un lingala de façade se cache l’acronyme de la Ligue congolaise pour la Paix et l’Amitié entre les peuples, une organisation du Congo-Brazzaville alors d’obédience marxiste qui fut accusée au début des années 1970 par Mobutu d’entraîner des « complotistes » zaïrois. Redoublant cette écriture multiple, le recueil est présenté dans une version bilingue grâce au talent de traducteur de Ludwig Hartiger et à l’engagement d’un éditeur, Thanhaüser, qui a pris le pari de jeter des ponts entre les cultures qu’elles soient hongroise, chinoise ou slovène et aujourd’hui congolaise.
On ne saurait réduire ce recueil à la chronique d’un exil empli de nostalgie, autre genre où l’on semble attendre ces écrivains africains qui vivent en Europe :
Le seul exil qu’on connaît de toi
c’est d’avoir traversé la rue jusque chez tes tantes maternelles
 (4).
À la lecture de certaines Solitudes, on entrevoit l’exil comme condition de la poésie. Seuls les oiseaux migrateurs nourrissent leurs rêvasseries (5), écrit-il. La bière, le jazz et les boîtes de nuit sont de précieux expédients pour que le passé reprenne place dans un présent assiégé, dans un même élan, par d’improbables futurs. À l’écartèlement entre les lieux répond l’éclatement des temporalités, que le poète vit comme un démembrement, figure récurrente tout au long du recueil. Tout comme sa propre dislocation, Fiston revendique bravement un auto-cannibalisme pour conjurer le repli sur soi ou la famine créatrice qui guettent tout écrivain. La clé de ce recueil se trouve peut-être dans la toute dernière solitude, où le ventre, en révolte face à l’hypocrite pitié d’un monde bien peu fraternel, s’imagine fécond et nourricier. Car il ne faut pas avoir honte de l’espérance.
J’avale ma salive
autant que je refuse de brouter
les miettes qui tombent de vos tables
au risque que des eucalyptus et des manguiers
poussent dans mon ventre
 (6).

1. Fiston Mwanza Mujila, Le Fleuve dans le Ventre / Der Fluß im Bauch, Édition Thanhäuser, juin 2013, 144 pages
2. Solitude 44, p. 44
3. Solitude 5, p. 58
4. Solitude 59, p. 116
5. Solitude 2, p. 12
6. Solitude 87c, p. 136
à Lyon, le 7 août 2013///Article N° : 11750

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Les images de l'article
Fiston Nasser Mwanza, Avignon 2013 © Voahirana Barnoud




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