« Le poète remue les amas amorphes de la vie »

Entretien de Soeuf Elbadawi avec Anssoufouddine Mohamed

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Repéré à Moroni par les Francophonies en Limousin en 2012, invité à la Maison des auteurs de Limoges en 2013, Anssoufouddine Mohamed est l’auteur de deux recueils de poésie, dont le dernier, paru aux éditions Cœlacanthe, s’intitule En jouant au concert des apocryphes. Cardiologue de profession, ses écrits affluent au rythme d’un malaise cardiaque, diagnostiqué à l’échelle d’un espace défragmenté, celui des Comores. Il s’est entretenu avec Soeuf Elbadawi, membre comme lui du collectif Djando la Waandzishi, fondé en février 2012.

Votre poésie est suspectée d’hermétisme ?
J’ai déjà eu à discuter de cette question avec des lecteurs. Ce qui ne va pas sans une pointe de contrariété de ma part, car écrire c’est d’abord partager, et ce partage passe par l’aptitude de l’auteur à faire réagir, à faire ressentir. Mais à mon avis cette question de l’hermétisme reste relative, car inversement, j’ai rencontré d’autres lecteurs à qui mes textes de poésie ont parlé. Ce qui est paradoxal, ces derniers viennent souvent d’un univers censé s’éloigner de mon imaginaire. Pour dire qu’ayant déjà eu à réfléchir sur la question, je me la suis reposée ainsi : que dois-je écrire ?
À mon avis, une œuvre de création littéraire, et a fortiori de poésie, va bien au-delà du simple fait de communiquer, d’informer ou de convaincre. Le poète travaille sur un substratum : l’image. Les mots sont la pâte à modeler de cette image. Le poète a mission d’insuffler vie aux mots, ces mots ne véhiculeront pas seulement des idées, ils sont eux-mêmes dépositaires de signification, cette signification est marquage de l’itinéraire tortueux du poète. La lecture de l’image, donc des mots, passe par l’émotion que ces derniers génèrent chez le lecteur. À émotions diverses, lectures diverses. Avec quels mots dire les choses quand l’inédit fait intrusion dans nos vies ? Comment les dire pour ne pas retomber dans les sentiers battus ?
Faire littérature relève donc d’un certain effort de l’esprit. Malheureusement, le livre est devenu un objet de mercantilisme. L’auteur, plutôt que de surprendre, d’égratigner, s’astreint à répondre à des commandes d’éditeur, de libraire, à penser à son client potentiel.
Une écriture analytique ?
C’est une lecture possible. Et si elle en est une, l’analytique procède plus de la récupération intuitive d’une réalité qui m’environne : l’impossible synthèse des choses. Mémoire dissociée, espace disloqué, rien qui concourt à ériger ce corps organisé, cohérent censé dégager une personnalité propre. Au milieu de ces gravats restent les brisures, les résidus, les éléments, l’écriture serait alors un laboratoire où l’unité non-décomposable est inspecté, retourné, ausculté, brandi. Les lois immuables censées régir les choses, invoquées. Dans ces formes de détresse, l’instinct de ressuscitation est mis en branle, le poème en est mode d’extériorisation. L’analyse discursive, si elle se manifeste, ne sera qu’illumination accidentelle. Au fond, je crois plus aux ressources infinies de l’imagination qu’à celles de la science.
Saindoune Ben Ali parle de « l’insularité obstruée », d’une « mémoire de l’occultation » et d’un « besoin de catharsis » dans la préface de ce recueil. Il évoque une parole « fracassante et corrosive » émergeant de « l’impasse des absents » ?
On en viendrait à penser que l’exiguïté d’une île est source d’étouffement. Or rien ne vaut l’infinie vastitude du lopin d’où s’ouvrent nos yeux d’enfants. De là se façonne notre humanité, nos rêves y prennent chair, l’infinie imagination de l’homme en fait un univers de vie. Jusqu’à mes 20 ans j’ai vu mes congénères vivre comme citoyens à part entière de cette planète Terre, avec tout ce que cela sous-entend de fierté, d’estime de soi, d’envie de bâtir nos vies par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Jusqu’au jour où sans jamais rien comprendre, je vois les miens renoncer à tout, devenir paria des nations, ériger l’errance pour valeurs sûres. Là oui, l’insularité est vécue comme une strangulation asphyxiante.
Les psychanalystes nous le diront, la mémoire occultée ne s’efface pas d’un trait comme ça, elle génère des monstruosités sans nom. À vrai dire, nous sommes rongés par trop de non-dits. Même des faits de mémoire assez récents sont collectivement vécus comme un secret, je pense particulièrement à ce mouvement comorien de jeunes maoïsant des années soixante-dix/quatre-vingt, qui a modelé notre vision du monde. Non seulement, les camarades ont viré du tout au tout, mais beaucoup cherchent à effacer les traces de leurs actions passées.
Quand on est assailli par le non-dit, la poésie peut être envisagée comme un besoin d’exorcisme, un besoin de catharsis, car elle ambitionne de restaurer notre part d’humanité en perdition. Cette poésie prend source dans ces magmas de notre passé redevenu instinct, peur et pulsion, mais également dans ces madrépores restés immuables parmi les crabes de cocotier, égal à eux-mêmes. Son éruption est parole non encore dite pour le meilleur d’un monde non encore imaginé.
Ce livre interroge une histoire longue de quarante années…
Il y a quarante ans, je vis le jour dans cet archipel, qui ouvrait une nouvelle page de son histoire, celle de l’émancipation, celle de l’entrée dans le concert des nations, celle de l’indépendance. Quarante ans, ce n’est rien dans la vie d’un pays. Et pourtant, à voir cet archipel en déliquescence totale, j’ai l’impression d’avoir assisté, et à la naissance d’un pays, et à sa mort, en quarante ans. C’est douloureux !
Il est question de « dissections cliveuses d’îles » ?
On dira que Mayotte est partie. Anjouan est en partance. Ce n’est que la partie émergée du drame. Mais en réalité ce sont cinq cent mille individus qui fonctionnent présentement avec quatre cerveaux dans la tête.
De la néantisation et de la dislocation d’une terre-mère…
À mon avis le processus est irréversible, il y va ainsi du destin des hommes et des nations, nos cousins les Chagosois le sont à un stade plus avancé. Ce qui est difficile à supporter, c’est de voir que ces îles, nous les tenons de ces centaines de générations passées auparavant par ici, mais ne sommes pas capables de les transmettre aux générations futures, c’est quand même une responsabilité. De savoir que la terre où dorment ceux qui nous ont précédés, où nous allons dormir nous-mêmes, finira entre les mains des multinationales chinoises, qataries ou autres…
Obsession d’une île « en passe de réenfantement » ?
Imagine-toi un individu qui tout d’un coup refuse sa matérialité, il brouille et biffe tout ce qui peut servir de marquage à son passage sur terre, il s’imagine une vie à rebours de toutes les expériences capitalisées, il se recroqueville, se ratatine, et se met en quête d’un utérus porteur, d’où il peut renaître avec une nouvelle histoire. Sauf que ce n’est pas un individu qu’il est question en réalité, mais de tout un peuple, un peuple entier, qui s’engage dans ce challenge surréaliste.
« Partir est une lâcheté, rester une audace », écrivez-vous. Est-il question ici d’un réel qui submerge l’insulaire que vous êtes ?
Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un réel propre à l’insulaire. C’est plutôt de se trouver dans les derniers ébats d’un pays naufragé, et d’en avoir conscience qu’il s’agit, avec tout ce qu’il y a de sentiment de sauve-qui-peut, de non-assistance, de cris d’agonie, de mutations nécrophages, de faux-fuyants, de corps inanimés submergeant les vivants.
« Îles qui croulent. Avez-vous âmes qui vivent » dites-vous. Vos mots sont durs sur cet archipel qui vous a vu naître. Le rôle du poète est-il de semer le doute par temps de houle ou d’extraire son verbe des décombres du passé proche ?
Les mots sont durs ? La réalité ne l’est pas moins. Se résigner à certaines réalités génère de l’accoutumance. L’accoutumance est synonyme ici d’endormissement. Le poète, de par sa sensibilité exacerbée, hante les lieux de vie, les présents et les passés, il remue les amas amorphes de la vie. Il leur insuffle cet affect qui meut la machine de la vie.

Ansoufouddine Mohamed, En jouant au concert des apocryphes, Cœlacanthe, 2012.Propos recueillis par Soeuf Elbadawi/Djando la Waandzishi.///Article N° : 11398

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Les images de l'article
© Éditions Coelacanthe
Anssoufouddine Mohamed lors du festival O Mtshezo de l'Université des Comores. © Soeuf Elbadawi/Washko Ink
Anssoufouddine Mohamed en conférence dans une école pour l'opération Esprit de lune en novembre 2012. © Soeuf Elbadawi/Washko Ink




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