« L’écrivain est la mémoire d’un peuple »

Entretien d'André Désiré Loutsono avec Marie Léontine Tsibinda

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Marie Léontine Tsibinda est écrivain et comédienne, ancienne sociétaire du Rocado Zulu Théâtre de Sony Labou Tansi. L’itinéraire d’une femme dans la forêt littéraire des hommes.

Quelle est votre origine ?
Mon père disait que je viens de la Loukoula. Pour ceux qui connaissent le chemin de fer, ce nom ne leur est pas inconnu. Il avait fait un rêve : on lui présentait des enfants dans un kinzinga. Le kinzinga est le lieu où la rivière Loukoula est la plus profonde, la plus sombre et donc je suis venue de là parce que quelque temps après ce rêve, ma mère m’a portée dans son sein. D’ailleurs de nombreux enfants de Girard, mon village, ont leur kinzinga. Mon père et ma mère aimaient la terre d’ou ils tiraient leur substance journalière comme de nombreux villageois de Girard. Nous étions quatre enfants dont deux ont choisi de nous quitter. Dans la maison de mon père, nous n’avions ni bibliothèque, ni télévision. Nous avions le ciel, la forêt, la rivière et les mamiwatas, les contes et mes grands-mères, lesquelles sont aussi parties à Mpemba, emportant leur affection, leur chaleur. Elles ont été la première école de ma vie.
Que représente la forêt pour vous ?
La forêt, c’est avant tout les parfums de mon enfance : grands champs de manioc, bananeraies, arbres gigantesques, l’impression d’être dans une caverne où tu découvres, arbre après arbre, pousse après pousse, les mystères de la création. Les scientifiques ont beau dire, sans la présence divine, la terre notre planète ne serait pas ce qu’elle est. C’est magnifique une forêt. Regardez tous les Congolais qui ont trouvé refuge dans la forêt. Aucun Congolais, aussi riche soit-il, n’aurait été aussi hospitalier. La forêt est un lieu à aimer, à comprendre et à respecter.
Quel est votre itinéraire littéraire dans la forêt des hommes de lettres du Congo ?
Pendant longtemps, la littérature congolaise a eu pour acteurs des hommes. Mais Sylvain Bemba disait qu’il n’est de culture humaine valable qu’au pluriel, et donc une, deux ou cent Congolaises dans la fratrie des hommes de lettres n’est pas un avatar ! C’est au contraire une richesse à vivre ensemble, à partager car que vaut l’homme sans la femme ? La Bible ne nous dit-elle pas que Dieu créa Eve pour Adam ? J’ai découvert les fruits si doux de la littérature congolaise, les hommes m’en ont fait découvrir les saveurs et je m’y sens merveilleusement bien. Je suis connue comme poète mais j’écris des nouvelles, certaines ont été primées, le théâtre est encore inédit.
Quel est votre rapport au roman ?
J’avoue que j’hésite encore à pousser les portes du roman. Mais les idées se bousculent dans ma tête, il me faut donc les ordonner. En clair, il faut que je me lance à l’eau.
Hier L’oiseau sans arme, et maintenant ?
Hier est un autre jour. Aujourd’hui c’est La porcelaine de Chine et Moi Congo qui est une anthologie de textes de plusieurs écrivains comme Matondo Kubu Turé, Kadima Nzuji, Bilombo-Samba, Clarisse Pereira, Jean-Baptiste Tati Loutard et d’autres. La préface a été faite par Arlette Chemin, professeur de lettres à l’université de Nice. J’avoue que c’est une expérience unique en ce qui me concerne. Au public de juger.
Quelle est la place de la femme dans la littérature congolaise ?
Nombreuses sont les femmes qui écrivent l’Afrique et en Afrique. Elles méritent bien leur place au sein de la création littéraire. Je me demande toujours pourquoi on pose ce genre de questions. La femme talonne l’homme dans tous les domaines. Souvent elle accède à la première place. Au Congo de même : les femmes se battent, elles existent !
Vous êtes poète, nouvelliste, dramaturge. Où situez-vous votre force dans l’écriture ?
Ma force, c’est de pouvoir partager avec les autres les sentiers de mon jardin secret. L’écriture me donne une forte dose d’espérance. Je me dis que chaque genre littéraire est une lampe pour éclairer le monde.
Où voyez-vous le rôle des écrivains dans la situation actuelle du Congo ?
L’écrivain et l’artiste sont les meilleurs porte-parole dans la société. Ils n’ont pas de fauteuil à briguer mais ils visent l’excellence pour une indépendance et une liberté d’esprit, ce que l’on ne trouve pas ailleurs. De ce fait, l’écrivain devient la mémoire d’un peuple. Il s’adresse aux sens et au coeur pour que chaque être devienne responsable.

Bibliographie
Nouvelles : Les deux chemins, in La saison des pluies, Brazzaville, 1978 ; Mayangui, in Peuples noirs, peuples africains, 20, 1981 ; Quand gronde l’orage, 6ème concours de la meilleure nouvelle RFI, 1982 ; L’irrésistible Dekha danse, 8ème concours de la meilleure nouvelle RFI, 1984 ; Le costume de bois, dans l’anthologie publiée en Allemagne par les services culturels allemands au Congo, 1988 ; La princesse d’ébène ou les hirondelles de mer, Amina, février 1996 ; Les pagnes mouillés, prix spécial de la nouvelle UNESCO-ASHBERG-RFI, 1996 ; Moi Congo ou les rêveurs de la Souveraineté, Ed. Bajag-Méri, janvier 2000.
Poèmes : Poèmes de la terre, ed. littéraires congolaise, Brazzaville, 1980 ; Mayombe, Ed. Saint-Germain-des Prés, Paris, 1980 ; Une lèvre naissant d’une autre, Ed. Bantoues, Heidelberg, 1984 ; Demain, un autre jour, Ed. Silex, Paris, 1987 ; L’oiseau sans arme, Ed. Bajag-Méri, 1999.///Article N° : 2115

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