Les Indivisibles, Français sans commentaire !

Entretien avec Rokhaya Diallo, fondatrice de l'association

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« Français sans commentaire ? », tel est le slogan des Indivisibles. Cette jeune association a décidé de tordre le cou à tous les préjugés ethniques qui ont encore cours dans la société française. Son arme ? L’humour et l’autodérision. Résultat : en quelques années, ils sont devenus des acteurs incontournables de la lutte contre le racisme en France. Rencontre avec Rokhaya Diallo, fondatrice de l’association, aujourd’hui chroniqueuse à Canal Plus et le Mouv’ et auteure de l’essai Racisme : mode d’emploi (1).

Comment est née l’association Les Indivisibles et quel rôle veut-elle jouer ?
C’est une association antiraciste née en janvier 2007 qui a la particularité de lutter contre les préjugés ethno-raciaux en utilisant l’humour. Plusieurs constats sont à l’origine de notre création. Tout d’abord, il y a eu les discours publics ouvertement islamophobes qui se sont déchaînés dès 2003-2004 sur les filles voilées, alors que celles-ci (très peu de cas d’ailleurs) n’avaient jamais la parole pour expliquer le pourquoi du comment. Et puis en 2005, il y a eu les révoltes des quartiers populaires et là, encore une fois, toutes les analyses médiatiques sur l’islamisme et la polygamie étaient surréalistes et les révoltés n’avaient jamais le droit à la parole.
Par ailleurs, des raisons plus personnelles sont à l’origine des Indivisibles. Quand je me suis retrouvée dans des environnements où il y avait très peu de gens d’origine étrangère « visibles », je me suis rendu compte que j’étais noire et que le fait d’être noire avait une signification pour des gens que je n’attribuais personnellement pas à ma couleur de peau. En permanence, c’était « tu viens d’où ?« , « tu parles bien le Français, t’as pas d’accent ? » C’est arrivé tellement souvent que j’ai fini par me dire que ce pays a un problème : il ne se voit pas tel qu’il est.
En parlant avec des amis autour de moi, j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de gens, des Noirs ou des personnes d’origine maghrébine ou asiatique qui vivaient les mêmes choses. À la première réunion nous étions six, c’était des amis, des gens rencontrés sur le terrain (journaliste à Respect magazine, chercheur, travailleur social) mais il n’y avait aucune connexion entre eux. Notre seul point commun : nous étions tous de la même génération et avions 28/29 ans.
Mais pour vous lancer dans cette aventure, y a-t-il eu un déclic ?
Oui, en effet, le vrai déclic, c’est quand j’ai vu un documentaire d’Arte sur les Noirs en Allemagne et les Noirs en France et plus particulièrement le témoignage de Noah Sow, une chanteuse allemande qui disait « on peut être Noir et Allemand« . Je me suis dit que c’est exactement ça qui manque dans le spectre de l’antiracisme en France. J’ai alors contacté cette chanteuse. Nous sommes même devenues amies par la suite. C’est là que j’ai organisé une réunion avec quelques personnes, il y avait entre autres Aïssa Maiga. L’idée de travailler sur les préjugés racistes par l’humour n’est pas venue tout de suite. Nous voulions au début surtout organiser un groupe de vigilance. L’humour est venu après. Quand nous avons écrit notre charte, c’est là que nous avons vu qu’il y avait du premier et du deuxième degré en permanence, un fond sérieux et une forme rigolote. Ça tenait au fait qu’il y avait beaucoup d’anecdotes et beaucoup d’humour dans les réunions…
Pourquoi avez-vous décidé d’écrire une charte ? Quel est son impact ?
Ça nous a permis d’avoir un socle. Notre idée c’était de mettre en avant les préjugés et non pas les discriminations. On a ajouté plus tard deux points de précision : un sur les préjugés sur les Blancs, parce que ça existe tout simplement et un autre sur « être français » pour insister sur le fait qu’il n’existe pas de bonne formule et que le plus important c’est d’être libre. On ne veut surtout pas apparaître comme une association assimilationniste. On ne promeut ni le communautarisme, ni l’assignation identitaire. Chacun fait son choix, voilà le plus important. Quant à l’impact de la charte, il est difficile à mesurer. L’association compte 240 adhérents mais il y a aussi beaucoup de sympathisants qui donnent des coups de main, ou nous apportent leur soutien financier.
Justement, quels sont vos soutiens ?
Au départ, nous avons eu le soutien de l’ambassade des États-Unis. C’était une aide symbolique de 2000 dollars. De toute façon nous n’avions pas besoin de beaucoup d’argent. Il n’y a pas de salariés aux Indivisibles. C’est important de n’avoir rien à gagner. Car sinon ça pousse à toujours chercher des subventions et à réagir en fonction.
Quand nous avons donné un prix « Y’a bon awards » à Fadela Amara, on savait qu’elle était à la tête de l’Acsé (Agence pour la cohésion sociale et l’égalité des chances, ndlr) mais on s’est dit que l’on était prêt à prendre le risque de perdre les subventions, que ça ne menaçait pas la survie de l’association. Aujourd’hui nous fonctionnons avec les adhésions, les dons et une aide de la Fondation Seligmann. Il y a aussi, et c’est très important, les soutiens en nature. Par exemple, pour la cérémonie des « Y’a bon » cette année nous avons été invités par le Cabaret sauvage.
Comment travaille l’association pour la veille, les films d’animation, les Y’a bon. Êtes-vous organisés en commissions ?
Il y a une réunion plénière tous les mois. à part ça, nous sommes organisés en différents groupes. Le groupe « écriture » est composé d’une vingtaine de personnes dont une coordinatrice. Son fonctionnement est simple : une personne propose un article, on en discute et on le diffuse ensuite sur facebook notamment. Il y a un groupe formation « être Français, qu’est-ce que ça veut dire ? » en milieu scolaire principalement et dans les prisons parfois. Il y a un groupe « etoitekoi » d’écriture de notre série d’animation avec une boîte de production « De l’autre côté du périph' » et France Télévisions qui hélas vient de nous lâcher… Un groupe « Subventions » mais il fonctionne peu ; un groupe « Happenings » qui organise les manifestations, les stands, etc. Et enfin le groupe « Y’a Bon awards » composé de membres de l’association et aussi de personnes de l’extérieur. Ce groupe, très important, comprend différents sous-groupes (écriture, logistique, jury, presse…). Les « Y’a bon awards » nous prennent beaucoup de temps et d’énergie. Pendant les deux mois qui précèdent l’événement, nous sommes à bloc !
Qui sont les membres du Conseil d’administration des Indivisibles ?
Le Conseil est composé de 13 personnes : Gilles Sokoudjou, le président, ingénieur en informatique par ailleurs, Anne Littardi, chef d’entreprise en audiovisuel, Laurence Lascary, productrice, Nora Belgherri, travailleuse sociale, Linda Baha, naturopathe, Mohamed Habassi, auteur de théâtre, Sylvain Lopera, directeur d’une association, Jeremy Robine, chercheur en géopolitique, Adil El Ouadehe, travailleur social, Khireddine Aouane, chasseur de têtes, Pauline Dumoutier, travailleuse sociale, Bader Lejmi, étudiant à l’Ehess et moi qui suis vice-présidente.
On ne connaît que vous… Qu’est-ce qui a amené à votre médiatisation ?
Ma médiatisation n’a pas du tout été anticipée. On peut même dire que ça m’est tombé dessus. Notre posture au départ était de faire évoluer les médias. Je n’étais pas du tout préparée à la médiatisation, mais comme présidente de l’association je suis devenue naturellement son porte-parole. J’étais à fond, je pensais Indivisibles, je respirais Indivisibles… ce qui n’était pas simple parce qu’à l’époque je travaillais à Disney channel, au service achat puis dans une boîte de production Joan Sfar (qui a produit Le Chat du rabbin) au développement de projets. C’était des boulots passionnants mais j’avais vraiment un double travail ! Et puis il y a eu le clash avec Eric Zemmour fin 2008 et alors là, tout d’un coup, ça a tourné au zapping, sur le web… Cela a été très bénéfique pour l’association. Puis il y a eu un buzz d’enfer pour les premiers Y’a Bon awards, les journalistes voulaient savoir si Zemmour allait avoir son Y’a bon. Un très bon attaché de presse cet Éric Zemmour !
Et puis, il y a vos chroniques sur Canal plus…
Pour le premier Y’a bon awards, j’ai été invitée pour leur matinale en mars 2009. Il y avait là une personne qui s’occupe du repérage pour Canal plus. Je ne le savais pas mais elle m’a très vite contactée pour me dire « j’aimerais bien vous rencontrer, nous cherchons de nouveaux chroniqueurs… » Au départ, je ne comprenais pas, et puis mon travail à Joan Sfar était vraiment sympa. Mais comme c’était une société en difficulté et que par ailleurs j’avais besoin de moins de contraintes horaires pour les Indivisibles, je me suis dit « allons-y ! » J’ai fait un premier essai en mai, une chronique face caméra, puis une deuxième en juillet. Et là, elle m’a dit : « rendez-vous en août pour le pilote ! » Et c’est comme ça que je me suis retrouvée chroniqueuse à Canal plus. Pour RTL et i-télé, pareil, ce sont eux qui m’ont proposé.
…Vous avez toujours du temps pour les Indivisibles ?
Aujourd’hui ma prise de parole est autonome par rapport aux Indivisibles. Je ne trouve pas que ce soit forcément bien de mélanger les deux. C’est pour ça que je ne suis plus présidente depuis janvier dernier. être dans les médias et à la tête d’une association qui les critique, c’est éthiquement difficile à tenir. Le lendemain des Y’a bon awards qui a décerné un prix à Zemmour, quand je suis arrivée à RTL, je me suis sentie un peu « seule »… J’ai vu dans le regard de Robert Ménard qu’il était un peu inquiet. Et puis finalement ça s’est bien passé, mais bon, ça fait drôle…
Maintenant que vous êtes passée de l’autre côté du miroir, que pensez-vous de l’univers des médias ?
Il y a beaucoup d’ignorance, et même pire que ça parce que l’ignorance est excusable. Non, le plus flagrant c’est qu’il n’y a souvent aucune volonté de savoir. Alors on entend tous les jours des discours à l’emporte-pièce sur la banlieue « zone de non-droit », ou sur l’islam… dont le seul but est de faire des effets de manche. Tant de légèreté, c’est choquant, surtout quand il y a des millions de gens qui écoutent. Beaucoup de journalistes sont en mode free style, comme s’ils n’avaient aucune conscience de l’enjeu et des risques d’alimenter la haine. Parfois je me dis qu’un jour je vais dire une connerie et si personne vient me contredire, ça va passer normalement. C’est inquiétant ! Et puis c’est énervant de voir des gens avoir la parole alors qu’ils n’ont aucune légitimité et disent n’importe quoi, alors que je connais tellement de gens qui ont beaucoup de choses à dire et qui s’expriment bien mais qui n’ont pas accès à la parole publique. Par ailleurs, je suis toujours étonnée par l’effet « vu à la télé », le fait de passer sur le petit écran donne un poids à mes paroles, ce qui est parfois grotesque car je sais que les mêmes personnes ne me prenaient pas au sérieux avant.
Quels sont vos projets, et ceux des Indivisibles, pour cette rentrée ?
L’année qui vient va être marquée par la campagne électorale et bien sûr notre but, aux Indivisibles, sera d’interpeller les politiques. Les Y’a Bon awards seront du coup plus tôt, sûrement autour de la semaine contre le racisme, en mars 2012. Nous avons prévu aussi de faire davantage de happenings, mais je ne peux pas vous en dire plus. Ca va dépendre de l’actu !
Quant à moi, la grande nouveauté pour cette rentrée, c’est que je vais avoir ma propre émission d’actualité culturelle sur le Mouv’ le samedi à 18 heures L’idée est de faire connaître de nouveaux talents, de défricher. Je vais aussi animer sur MTV une émission politique pour les jeunes sur la campagne électorale.

1. Rokhaya Diallo, Racisme Mode d’emploi, éditions Larousse, 2011.Entretien également paru dans Afriscope n° 22///Article N° : 10417

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