« Les nourritures terrestres » de Kofi Setordji

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Sous l’égide de l’association Migrations culturelles Afrique-Aquitaine, Kofi Setordji, peintre et sculpteur né en 1957 à Accra (Ghana), a résidé pendant trois mois dans la région bordelaise. Entre les mois de juin et octobre, il aura accompli un travail pédagogique auprès de lycéens, réalisé une sculpture monumentale pour la ville de Saint-Paul-les-Dax et exposé ses sculptures de bois et de fer réalisées sur place pour l’exposition  » Containers en migration » : Accra-Ghana.

« Ma sculpture n’est ni bonne ni mauvaise, elle est mienne; elle peut-être vôtre…et si elle est nôtre…disons que pour le meilleur ou le pire, cet art nous exprime« . Le ton est posé. Le regard direct, Kofi Setordji résume là tout le sens de sa démarche artistique. Sa principale préoccupation est d’instaurer un dialogue entre l’œuvre, et celui qui la regarde. Ce dialogue, il a su parfaitement l’installer au cours de son exposition à l’espace MC2a de Bordeaux. Exposition évolutive où l’Homme demeure le thème central, qui s’est constituée au rythme des sculptures qu’il aura réalisées durant son séjour. Kofi Setordji travaille dans l’instant, avec la spontanéité d’un artiste qui refuse de se laisser enfermer dans un carcan : ni courant ni influence artistique. « Je ne cherche pas à intellectualiser mon travail, à savoir comment je dois faire pour devenir Picasso, je travaille spontanément ».
A son arrivée en Aquitaine, Kofi n’avait pas d’idée précise sur ce qu’il allait faire. Il a construit son exposition à partir des différents bois mis à sa disposition, provenant d’Afrique ou de la région bordelaise, auxquels il a ajouté de la ferraille, divers objets tels des casques ou des masques à gaz, récupérés ça et là ou glanés au marché. Le reste est affaire de regard et de « feeling ». « J’ai regardé autour de moi, je me suis laissé imprégner par les choses et j’ai transposé avec ce que je savais faire. Je suis parti de la réalité d’ici« . Réalité d’une société de consommation dont l’opulence l’a frappé. D’où ces trois effigies de bois et de cordes, « Body, Mind and Soul » (corps, esprit et âme) qui auraient été différentes si elles avaient été faites en Afrique : « Nous avons trois personnalités, nous devons trouver l’équilibre entre les trois. Ici, il y a tellement de choses, tellement d’argent, que c’est le corps qui prime. Alors qu’en Afrique, parce que les gens n’ont rien d’autre, le spirituel est plus important« .
Des bribes de conversations entendues dans un restaurant deviennent « L’Homme qui ne veut pas voir de l’autre côté« , visage de bois sculpté, en partie caché par une main qui le prolonge comme une excroissance démesurée. D’un soir de match de football où les gens étaient réunis devant leur poste de télévision sont nés « les champions », étrange alignement de figures de bois, plongées dans une sorte de recueillement, qui pourrait évoquer la gravité des suppliciés. Ou encore « L’Homme à l’antenne« , inspiré par les nombreux passants croisés un téléphone portable collé à l’oreille. « Tout ce que j’ai fait ici est né d’un sentiment. J’entends des choses, j’assiste à des scènes de vies et les sons, les situations deviennent des images à partir desquelles je peux créer« . La puissance créatrice de Kofi Setordji réside en partie dans cette capacité à sacraliser la vie, à partir d’une anecdote qui, une fois transposée, donne une œuvre sobre, évidente, qui tend vers l’universalité. A celui qui la regarde de sentir et de transposer à son tour.
Pour que l’horreur ne soit pas reléguée au rang de l’anecdote, parce qu’en tant que citoyen d’abord, puis en tant qu’artiste, il ne pouvait pas rester silencieux, Kofi Setordji a travaillé durant plus d’un an à une installation sur le génocide rwandais – exposée à la dernière biennale de Dakar. « Les Africains ne veulent par regarder leurs problèmes en face. Nous devons nous questionner et interroger notre histoire afin de comprendre pourquoi ce génocide a eu lieu. Il n’y a qu’ainsi que nous pourrons avancer« . Pour lui, l’artiste a incontestablement un rôle à jouer dans la société : pas forcément politique, mais plutôt observateur, scrutateur, capable de saisir les choses, de les fixer et de les restituer dans leur absolue vérité, quelle qu’elle soit. Il déplore qu’en Afrique si peu de place soit accordée aux artistes. Le Ghana qui, contrairement à d’autres pays africains, a une solide tradition d’arts plastiques, n’a pas de lieu d’accueil pour les artistes contemporains. « Nous avons des critiques, des galeries, des artistes qui font des choses mais nous n’avons pas de galerie d’art contemporain. Nous ne pouvons rien montrer faute de lieu. C’est comme si rien ne se faisait. L’évolution artistique de nos pays reste invisible« .
De même, il regrette le manque d’échanges entre les artistes d’Afrique francophone et les artistes anglophones. C’est pourquoi, il projette d’ouvrir un lieu où les artistes africains, toutes cultures confondues, pourraient venir travailler en résidence. Mais que l’on ne s’y trompe pas, s’il prône l’échange entre les artistes vivant sur le continent africain, Kofi Setordji s’insurge contre le « label » « art africain ». « Un artiste qui produit en Afrique ne fera pas la même chose s’il produisait en occident. Il y a une chose en laquelle je crois très fort, c’est que lorsqu’on travaille, il ne faut pas ignorer notre environnement. Comment peut-on définir dans ces conditions ce qui est africain de ce qui ne l’est pas. Je suis ici à Bordeaux, je suis Africain, peut-on dire que ce que je fais ici est africain ? Non, c’est de l’art, c’est tout! Ce n’est pas de l’art africain, c’est l’expression de ce que j’ai ressenti ici« .

///Article N° : 1555

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Les images de l'article
"Body, mind and soul" © Stephane Handy
"L'Homme qui ne veut pas voir de l'autre côté" © Stephane Handy




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