Les symboles de l’art tembé

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Le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage fut l’occasion, à travers des expositions comme Tropiques métis, au Musée des Arts et Traditions populaires, ou Marrons, un art de la fugue et Koti a Keti (Brise la chaîne), de redécouvrir l’art tembé (art de sculpter) des Boshinengue (autodénomination des Noirs marrons de Guyanne), plus connu sous le nom d’art des Boni, du nom d’une des six tribus de Noirs marrons réfugiées au XVIIIème siècle en Guyanne française. (*)
Marrons, un art de la Fugue
Initiée par l’association guyanaise Chercheurs d’art au Château d’If à Marseille de juin à août 98, cette exposition sur l’art des Noirs marrons de Guyane et Surinam donnait une bonne place aux oeuvres de Feno Montoe. Les oeuvres présentées, peintes ou sculptées (peignes, cuillères, plats, pagaies mais aussi des tissus brodés), très colorées et géométriques, apparemment simples – voire simplistes – se révélaient à l’étude beaucoup plus riches et complexes.
A l’inverse de ceux des Iles de la Caraïbe d’où il était quasiment impossible de fuir, les esclaves révoltés des plantations du Surinam ont pu, aidés par les populations amérindiennes, trouver refuge dans la forêt protectrice amazonienne de la Guyanne française. C’est dans les années 1713-1715, lors de la victoire des Français sur les Hollandais, que plus de 10 000 réfugiés s’installèrent sur les rives du Maroni, fleuve frontière entre les Guyanes française et hollandaise. Reconnus libres en 1763, ils allaient créer un art tout à fait spécifique que les spécialistes, les ethnologues américains Richard et Sally Price, le géographe Jean Hurault ou l’historien de la Guyane Pierre Servin vont tenter d’expliquer.
En s’appuyant sur les récits des voyageurs et sur les objets collectés les plus anciens, la gravure et l’ornementation des objets usuels semblent apparaître au milieu du XIXème siècle. Ce qui conduit certains à s’émerveiller de cet art spontané, unique et si particulier. Alors que pour d’autres comme Pierre Servin, cet art est en fait la continuité d’un art africo-égyptien. Signalons à ce sujet que les actes du colloque du Caire en 1974, qui viennent de paraître aux éditions Présence africaine, indiquent que  » tous les aspects de la vie culturelle de l’Afrique noire renvoient à l’Egypte et que de même que la culture occidentale repose sur la culture gréco-latine, les nouvelles humanités africaines devraient avoir pour base la culture égypto-nubienne. Cet art africo-égyptien aurait été transmis par une diaspora obligée de synthétiser de façon symbolique un savoir éparpillé, issu de racines conceptuelles différentes, les civilisations kongo, manding, yoruba, etc.
L’art tembé, une philosophie, un art de vivre
Art profane et décoratif – ce en quoi il diffère de la sculpture africaine traditionnelle, objet de culte – l’art tembé, art géométrique, est exclusivement produit par deux outils : la règle et le compas à pointe sèche, éventuellement le couteau pour mettre en relief.
Ligne droite et cercle parfait permettent en jouant tour à tour de la symétrie, de la répétition, de l’alternance et de la loi du rayonnement, de construire des entrelacs et des polygones combinés ornant non seulement les objets usuels (cuillère, peigne, porte de case…) faits par les hommes pour les femmes en guise de don et de message d’amour, mais aussi les textiles brodés et les calebasses des femmes. Fait remarquable, cette tâche n’est pas réservée aux professionnels, aux plus habiles, mais est l’œuvre de tous. Les enfants dès l’âge de 8-10 ans sont formés au travail du bois, et chacun se doit – comme les Compagnons leur chef d’œuvre – de réaliser ses objets. D’autant que le tembé même le plus simple n’est jamais le fait du hasard : c’est un travail sur soi, une initiation pour atteindre équilibre et harmonie. On peut y voir comme Jean Hunault un art essentiellement lié à une symbolique sexuelle ou comme Pierre Servin un art issu de la culture universelle de l’Afrique, simplement adapté à une nouvel environnement en tenant compte des apports amérindiens.
Lamoraille, un artiste militant
L’artiste guyanais Antoine Aouegui dit Lamoraille, né en 1944, est l’un des principaux représentants de l’art boshinengue. D’abord ébéniste-menuisier, il va de 1969 à 79 mener une vie syndicale et politique intense en Guyane, jusqu’à sa détention pour raisons politiques à la prison de la Santé à Paris en 1977. Rentré au village en 79, il suivra une formation approfondie des cultures traditionnelles auprès des anciens et des hommes de connaissances, tant en ce qui concerne les sciences magico-religieuses que l’art tembé.
A ce titre, dès 1983, il va participer à de très nombreuses expositions et conférences afin de faire découvrir sa culture : en 1988, l’exposition Sur les traces des Bonis qui tournera à Amsterdam, Paris et Cayenne ; en 1992, le festival American Folk Life et dernièrement l’exposition itinérante Koti a Keti (Brise la chaîne), organisée par l’association Mama Bobi dont il est président. Il s’agit comme l’explique Lamoraille de montrer que  » plus qu’un art, le tembé est l’expression des mots issus du marronnage : solidarité, respect, partage… Tout à la fois art de traditions et art d’avant-garde, il rétablit la notion d’ordre et d’équilibre car il a pour but de célébrer l’amour, l’amitié, la beauté… Mais cet art est un art du double sens où l’essentiel doit rester caché et découvert peu à peu par ceux qui le pratiquent…  » Cependant, malgré les efforts qu’il déploie et avec lui d’autres artistes comme Jean-René Corrail, Antoine Dinguiou ou Gerril Lingua, il s’inquiète de voir cet art perdre de son sens et se réduire à un folklore.

(*) Les six tribus étant les Saramaca, les Hatawaïs, les Quinti-Matanaïs, les Boni (Aloukou), les Paramaca et les Aucaner (ou Youca ou N’Djuka).A lire :
– Richard et Saley Price, Afro-american arts of the Suriname rain forest, University of California Press, 1980.
– Jean Hurault, Africains de Guyane : l’art des Noirs réfugiés de Guyane, Guyane Press diffusion 1989.
Habitat, mobilier et bois de Guyane, Grenoble 1993 (CRATerre-EAG, BP 53, 38090 Villefontaine).
– Mitaraka n°3, l’art tembé en milieu carcéral, par Lobbie Cognac, l’art des Noirs marrons de Guyane, par Pierre Servin (également auteur de Forme et style d’un art peu et mal connu de Guyane).
– Catalogue de l’exposition du Conseil régional de Guyane, Regards sur l’art boni aujourd’hui, 1989.
Associations :
Mama Bobi : centre culturel interassociatif, Le Bourg, 97317 Apatou.
Chercheurs d’art : 5 rue des Frères, 97360 Mana.
Mitaraka, art et poésie, qui publie un bulletin : villa Eféon, lot. Les Orchidées, 97354 Remire-Montjoly.
Fepaloney : c/Roseman Robinot, 13 lot. Les Bougainvilliers, 97354 Remire-Montjoly.///Article N° : 751

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Les images de l'article
Feno Montoe au travail lors de la construction de la pirogue © M.I. Merle des Isles
Jarry René-Corail et Antoine Auregui Lamoraille © M.I. Merle des Isles
Batée Feno Montoe © Bruno Marquilly
Planches de vaisselier1975 - 1995 - F. Montoe © Bruno Marquilly
Dessin corporel1997Noéline François © Bruno Marquilly
© Bruno Marquilly





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