Les vieux brisquards : Fernando d’Alméida et Paul Dakeyo

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Anne Cillon Perri les unit et les sépare en même temps dans ce survol de leurs fabuleuses expériences scripturaires. Paul Dakeyo, d’abord. Poète engagé, très engagé, il est arrivé à l’écriture en 1973 avec son recueil de poèmes Les Barbelés du matin. Son oeuvre s’est ensuite enrichie avec Chants d’accusation, Cris pluriel, Soleils fusillés. Par son « chant féroce », il veut briser l’espace carentiel de l’Afrique et délivrer cette dernière des « rapts sans nombre orchestrés par son excellence ». Sa poésie est donc avant tout une poésie de libération. Les intolérances raciales et politiques lui donnent l’occasion de faire entendre de manière extrêmement stridente son « chant armé » pour reconstruire le jour. Edouard Maunick a parfaitement raison lorsqu’il affirme que Paul Dakeyo « traverse l’événement comme seul le poète sait affûter la parole jusqu’à la vigilance ». Car pour ce dernier, la solitude et l’amnésie étant des ennemis redoutables pour l’homme, il convient de ne jamais baisser la garde :
…comment oublier
Ces crimes
Et ces génocides orchestrés
Contre mon peuple
Ces morts que personne
N’a jamais pleuré
Et l’exil
Comme un couteau
Dans la chair.
Poète révolutionnaire, Dakeyo proclamait en 1979 :
J’appartiens au grand jour
Qui dit tout haut
Mon nom, ma naissance
Et ma parole de feu.
Il est revenu depuis 1989, avec La femme où j’ai mal aux « fleuves secrets pleins de jours et de lumière« . Son inspiration poétique est désormais marquée par l’amour et l’angoisse existentielle. Mais il va au-delà du constat d’échec dans la relation amoureuse pour chanter sa confiance dans l’homme et l’avenir:
Si demain n’existait pas
Nous le créerions avec notre sang
Nos lèvres nos yeux nos mains.
Pour ce faire, il convient préalablement de trouver
une autre fenêtre
qui donne sur l’éternité
pour rassembler peut-être enfin
les mottes de terre dont nous sommes faits.
Le vers de Dakeyo est généralement court, un seul mot suffisant parfois pour rythmer une parole haute et incandescente. Puisée « aux hautes terres du songe » comme le dirait Fernando d’Alméida, sa phrase poétique scintille comme un diamant et est chargée d’une puissance suggestive ineffable. La propension pour le solide et l’inépuisable chez lui est poussée à un point tel que même dans une situation d’échec, il demeure une forte impression de durée. Influence du christianisme ou peut-être du paganisme bamiléké ? Sans doute les deux à la fois. Mais il faut relever tout de même que les allusions si fréquentes à la terre natale, et singulièrement les hautes montagnes de l’Ouest Cameroun permettent de penser que Dakeyo est resté profondément africain. Par conséquent, il sait que « les morts ne sont pas morts« . C’est au demeurant dans ce sens qu’il est convenable d’appréhender l’évocation de sa progéniture dans La Femme où j’ai mal. Celle-ci a une signification à la fois mystique et spiritualiste. En plus d’inscrire le père dans « l’instant inépuisable », ses enfants constituent pour lui des éléments de transmigration post mortem :
Flora et Georges seront là
Francis et Malcolm seront là eux aussi
Dakeyo de leur seul nom
Soleil parmi les soleils
Debout portant haut le cœur leur identité.
On peut remarquer aussi dans cette poésie la récurrence des éléments liquides et de la flore aquatique. De même, un soleil permanent l’éclaire d’un bout à l’autre, permettant ça et là, la surrection des « silex » qui sont en quelque sorte des objets rituels voire cultuels pour Dakeyo. C’est peut-être pour cela qu’ils ont donné le nom à sa maison d’édition.
C’est véritablement un plat de songes qui s’offre à la manducation du lecteur dans La femme où j’ai mal, au-delà des meurtrissures causées par un amour contrarié, « au-delà du rêve exact » aussi. Le rêve du reste est pour Dakeyo un adjuvant énergisant qui lui permet de tenir dans l’adversité :
il faut rêver pour tenir debout
Se donner des yeux aussi profonds qu’une mémoire.
Fernando d’Alméida ensuite
Fils de Pierre d’Almeida et Hélène N’domè, Fernando d’Almeida est né à Douala en 1955. Il est béninois par son père et camerounais par sa mère. Journaliste, il a fait partie de l’équipe de rédaction de La presse du Cameroun tout en collaborant à d’autres journaux africains dont le mensuel Bingo. Après avoir été directeur de la cellule de communication au ministère de l’Enseignement supérieur, il vient de reprendre la craie dans le cadre de ses enseignements à la Faculté des lettres de l’université de Douala où, par ailleurs, il anime sa revue Les cahiers de l’estuaire. L’histoire de Fernando d’Almeida avec le journalisme est pleine d’amertume :
Je ne veux plus être un journaliste conditionné
Manier savamment l’encensoir
Il ne voudrait pas non plus, « nourri de la rumeur publique« , continuer à vouvoyer les mots; c’est-à-dire, « de prendre part aux assises plénières du mensonge« . Docteur ès lettres nouveau régime, il est citoyen d’honneur de Joal Fadiouth, ville natale du président Senghor.
En 1970, Fernando d’Almeida découvre l’œuvre du Prix Nobel Saint John Perse et ipso facto, la poésie. Pourtant, lorsqu’il commence à écrire, c’est à la fleur césairienne qu’il va souvent butiner pour synthétiser le nectar incomparable qui est la marque sui generis de son art poétique. De Césaire, il a gardé une écriture qui crie très haut et un tempérament très porté vers l’excessif, « la démesure, les recherches frappées d’interdit, dans le grand tam-tam aveugle, jusqu’à l’incompréhensible pluie d’étoiles »(1)
Quant au vers libre, il l’utilise comme la lointaine relique d’Alexis Saint Léger. Mais Fernando d’Almeida n’emprunte les sentiers du verset que d’un pas hésitant. Il lui préfère indubitablement un poème aux formes régulières qui, sans s’enliser dans la fixité, est fortement rythmé et musicalisé. Dans la mesure où il a aboli de sa poésie la norme traditionnelle du vers, c’est aux mots qu’il exige une symphonie rigoureuse. Il va souvent transhumer dans de très lointaines pérégrinations vocabulaires pour créer des images fortes mais parfois opaques. Cela lui vaut quelquefois d’être rangé dans le paradigme des poètes hermétiques. Il s’en défend dans un poème :
On a dit injustement de moi que ma langue est sibylline
O claire pensée et miroir du poème
Plus tard quand cherchant à me rencontrer dans le poème
Ils prendront la peine de me lire comme à tête reposée
On lit l’allocution d’un chef d’Etat
Ils sauront avec quelle
simplicité j’ai essayé de me dénuder.
Fernando d’Almeida n’appartient donc pas à la caste des poètes qui s’enferment dans « les coffres-forts de l’hermétisme à vil prix« . Il a simplement choisi de « saisir la réalité par le détour« , d’évoluer, comme le dit le père d’Anabase, sur « la terre arable du songe » et d’être le conteur qui « prend place au pied du térébinthe« . Pour lui, le poète d’aujourd’hui se doit avant tout de ne pas « s’enfermer dans un cocon de racisme« . Sa poésie ne prône donc pas cette négrophilie à outrance dont la monstration ostentatoire caractérisait les poètes de la négritude. Elle ne s’emploie pas non plus à démontrer contre vents et marées la réalité de la négrosophie :
J’en ai fini d’être à la traîne de la couleur
Je n’ai plus envie d’annoncer la race pour être.
S’il écrit parfois « en fonction de la misère de son peuple« , c’est finalement de « l’homme tout entier » qu’il parle dans son oeuvre. Et c’est dans ce sens qu’il faut le comprendre lorsqu’il dit que l’ultime but de son art est « d’aboutir à une poésie de totalité ».
Depuis 1976, Fernando d’Almeida cherche avec une opiniâtreté certaine à assigner à son écriture une mission libératrice. Mais cette aventure révolutionnaire est teintée d’un soupçon d’anarchisme trotskiste. En effet, un vent de sédition mâtiné de « révolution permanente » traverse sa poésie avec une telle violence qu’il est permis de la rapprocher de certaines écritures marxisantes à l’instar de celle de René Philombe. Son champ lexical est peuplé de « grèves syndicales » et de révoltes estudiantines. Des vocables comme subversion, rébellion, prolétaire, révolte, peuple et bourgeois qui appartiennent au registre lexical des révolutionnaires nihilistes reviennent sous sa plume avec presque la même fréquence que ceux qui se rapportent à la mer et à l’exil :
je me suis égaré dans la foule bigarrée de mon peuple
Mû par des idées à flanc de
subversion
J’ai pris part aux grèves
syndicales
J’ai pris part aux grèves
estudiantines
Parce que je suis un homme
muselé
Parce qu’à chaque carrefour il
y a cette horde de mendiants
Qui s’apitoient sur leur sort
Quand les dynasties du matin se
prélassent
Dans les hôtels de la
pseudo-bourgeoisie.
Parlant de la mer, et au-delà du voyage qu’elle suggère, il convient de souligner qu’elle offre souvent à Fernando d’Almeida des spectacles d’un genre particulier :
Je suis de la mer et je vous écris
d’une plage
Où des femmes nues exhibent
leurs culs tachetés de vérole.
Mais il y a aussi l’infinitude, l’espace interminable de la mer qui déroule ses vagues tel un chant de sédition dans une foule houleuse en grève, le néant et la mort…
La mort précisément occupe une place considérable dans l’œuvre de Fernando d’Almeida. Elle obsède le poète sans que l’on puisse savoir exactement pour quelle raison. Il y a certes « la fièvre jaune » des années du Je Pluriel. Mais « cette étrange peur de mourir qui m’obsède sur ce lit » ne saurait s’expliquer uniquement par elle. Une telle phobie s’enracine indubitablement sur autre chose que les critiques de demain s’épuiseront à rechercher :
La mort ce matin a fait la ronde
dans mon cœur
Posant sur mon ombre l’ombre
de son ombre …
Cette mort qui dévale les pentes
du paludisme
Pour me rencontrer sur ce lit de
Procuste
Où je bats ma coulpe au milieu
de visages éteints.
La redondance des vocables « nuit », « néant », « silence », et « absence » » dans cette poésie est à intégrer dans ce même registre nécrologique qui culmine dans La spiritualité du néant, inspirée par la disparition regrettée en quarante-trois stèles de sa mère. On peut aussi signaler la récente mort de son épouse.
Entre Au seuil de l’exil et Traduit du Je Pluriel, il y a quarante huit mois. Mais le ton est le même. D’un livre à l’autre, il y a la permanence de la nuit, l’obsession de la mer, l’exil, l’absence et la même ardeur belligérante ; même si celle-ci est moins accusée dans le dernier livre où certains poèmes datent de 1971. Le poète n’avait alors que seize ans. En attendant, le verdict a contrario ouvre une ère nouvelle dans l’itinéraire spirituel de Fernando d’Almeida. L’atmosphère s’est peu à peu rassérénée et la fougue combattante a commencé à céder le pas à la clairvoyance du délire. Le poète ne désire plus qu’une chose :
Que la lumière du jour guide nos
pas
Dans la méditation la plus
profonde.
Il écrit désormais pour magnifier la vie, « le temps anthume« , pour reprendre une expression qui lui est chère. Il y a dans la poésie de Fernando d’Almeida quelque chose d’immaculé et de profondément divin qui ne s’appréhende que si on accepte, non pas d’aller à sa rencontre à la manière d’un critique littéraire, mais de s’embarquer avec lui dans l’aventure, au gré des « vents ubiquitaires » et « la transhumance des fleurs ». En effet, on ne peut pas enfermer Fernando d’Almeida dans « un sens définitif« , dans « les règles d’une lecture éternelle » (2). Le poète lui-même semble éprouver d’énormes difficultés à essayer de trouver des titres à ses poèmes. Mais dans la mesure où ceux-ci ne constituent que des moments d’arrêt dans son aventure spirituelle, il préfère en numéroter les séquences. On peut certes essayer de cerner le fonctionnement combinatoire des éléments constitutifs du tissu textuel, mais la manière dont la parole règle le sens de cette poésie relève de l’ineffable. La variabilité situationnelle du Je pluriel qui se donne à voir ici interdit toute approche univoque. On peut simplement se permettre de constater qu’il y a un « je » qui éprouve de façon extrêmement poignante l’angoisse d’exister, un « je » qui s’emploie à prouver la justesse d’une quête acharnée de justice sociale et un « je » qui s’éprouve dans le Provisoire lieu du poème, en attendant le verdict.

Oeuvres poétiques publiées:
Paul Dakeyo :
Barbelés du matin, Edition Saint Germain des Prés, Paris, 1973
Chant d’accusation suivi de Espace carcéral, id.,1976
Le Cri pluriel, id. 1976
J’appartiens au grand jour, id. 1979
Soleils fusillés, Editions Droit et liberté, Paris, 1977
La Femme où j’ai mal, Editions Silex, Paris, 1989.

Fernando d’Alméida :
Au seuil de l’exil, P.J Oswald, Paris, 1976
Traduit du je pluriel, NEA, Dakar, 1980
En attendant le verdict, Silex, Paris, 1982
L’Espace de la parole, Silex, Paris, 1984
L’Arrière-pays mental, Les Ecrits des forges, Québec, 1991
Rhapsodies du temps présent, Zoki Azata, Douala-Cotonou, 1998
« Dans la spiritualité du néant », Les Cahiers de l’estuaire, Douala, 1998
Travaux du merveilleux, Zoki Azata, 1998
« Strates de l’Amante », Les Cahiers de l’Estuaire, Douala, 1999
« Pour saluer l’absente », Les Cahiers de l’Estuaire, Douala, 1999
« La Parole parlée Voix/Voies de poètes camerounais », Les Cahiers de l’Estuaire, Douala, 2002.
Provisoire lieu du poème, Yaoundé, Presses universitaires de Yaoundé, etc.
///Article N° : 3983

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