Lettre à Ahmat

De Caroline Chaumienne

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« Cela fait un an que tu es parti dans le Tibesti filmer la rébellion au mépris des balles ». Ahmat est retourné au Tchad et Caroline lui écrit un film, le récit de sa tentative de le rejoindre. L’entreprise est périlleuse. Son amour l’entraîne paradoxalement à choisir son camp dans une logique guerrière : « Beaucoup de vos frères tchadiens qu’Idriss Deby envoie pour vous tuer sont morts sous vos balles ». Guidée par sa nécessité de comprendre voire pardonner l’absence de l’être aimé, elle épouse son combat, démontrant elle aussi par des documents et des faits les exactions commises par le régime, notamment un long interview repris de Télé Sahel d’un combattant prisonnier mais en pleine santé qui sera donné peu après comme « mort de ses blessures ». Ce faisant, elle adopte une démarche ouvertement personnelle, parlant au départ dans un micro comme à une conférence, et ne cessant plus d’intervenir sur l’image par une voix-off omniprésente. Il faudrait presque dire une voix-over, tant elle se fait illustrative de l’image, imprimant une légende à la photo.
Comme chez Godard, la caméra reste ivée à la fenêtre du train là où le train s’arrête, sans plus bouger, fixant par exemple une échoppe de bord de gare. C’est cette opposition entre une image qui parfois se donne pour sa nécessité d’être là et un commentaire qui joue le trop plein d’une sensibilité exacerbée par la peur de perdre l’être aimé et l’aventure d’aller en terre d’Afrique à sa recherche qui crée le malaise que transmet ce film. Comme une déresponsabilisation du sujet, la nécessité du récit reprenant le dessus. L’Afrique dès lors n’est plus qu’un prétexte, une fois de plus, un décor comme ces enfants qui chantent, même dans le cadre d’une terrible guerre civile qui ne devient plus que l’habillage d’une démarche personnelle. Voyage initiatique centré sur le déplacement, le film redonne à voir les éternelles images de bus, de bagages, de gens qui passent, de rues et de paysages, toutes forcément superficielles puisque hors de la rencontre réelle, l’objet étant ailleurs, l’objectif étant soi-même : « ce voyage reconstruit le puzzle de ma conscience éparpillée ; en me rapprochant de toi, je me rapproche de moi-même ». Le film peut se terminer comme il a commencé, avec les paroles de la chanson de Lou Reed : « Caroline says… »

Série : Lettres de cinéma, 2001, 16 mm et digital vidéo, 48 min. Prod : GH films, Altermédia. Distr. : Documentaire sur grand écran, Parenthèse films.///Article N° : 2425


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