Fiche Livre
Histoire/société
RéCIT, TéMOIGNAGE | Septembre 2006
Une marche en liberté – Emigration subsaharienne
Edition : Maisonneuve & Larose
Pays d’édition : France
ISBN : 2-7068-1969-3
Prix : 15.00
Parution : 01 Septembre 2006

Français

Jean-Paul Dzokou-Newo quitte le Cameroun pour se rendre en Europe. Il traverse le Nigéria, le Niger, l’Algérie, la Libye, puis, via l’Algérie encore, le Maroc où il tente de passer la barrière de Melilla, chute et se blesse gravement, nécessitant une intervention chirurgicale d’urgence réalisée par les Médecins Sans Frontières et une immobilisation complète pendant trois mois que lui offre le Père Joseph Lepine, à Oujda, au Presbytère de la Paroisse Saint-Louis, véritable oasis humanitaire pour de nombreux exilés. Soirs après soirs, en discutant avec Jean-Paul, le Père Joseph lui fait raconter son histoire et rédige ce long récit épique et souvent dramatique ; un témoignage d’une rare précision sur la vie et les évènements quotidiens que subissent les exilés, déshumanisés tout au long de leur marche en liberté et qui, souvent, résistent à cette déshumanisation grâce la foi. Ce sort est celui de milliers d’exilés d’Afrique subsaharienne poussés par les guerres, les persécutions, les dictatures, les génocides, les affrontements ethniques ou religieux, les dysfonctionnements étatiques, les influences internationales, la misère économique… à fuir loin de leurs pays pour survivre, trouver refuge, aider leurs proches, étudier ou simplement voir le monde. Mais leur éventuel malheur initial se double aujourd’hui d’un autre dont tous sont victimes : une assignation à résidence prononcée par l’Europe devenue xénophobe, obnubilée par des phantasmes de submersion migratoire. Jean-Paul en subit les conséquences au jour le jour sans bien identifier l’origine politique de ce phénomène. En postface, J. Valluy (Univ.Paris 1, réseau T.E.R.R.A.), retrace la genèse historique et géopolitique de cet enfer européen qu’a traversé Jean-Paul Dzokou-Newo en Afrique.


Préface
.Jérôme Valluy
Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1)
Réseau scientifique TERRA (Travaux, Etudes et Recherches sur les Réfugiés etl’Asile))
Dans le cadre d’une mission de recherche réalisée en novembre 2005 grâce au soutien du Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne (CNRS – Paris 1) et en relation avec l’animation du réseau scientifique TERRA (Travaux, Etudes et Recherches sur les Réfugiés et l’Asile, http://terra.rezo.net) j’ai été amené à approcher la misère et le malheur quotidiens des exilés subsahariens qui, comme Jean-Paul Dzokou-Newo, transitent par le Sahara et le Maghreb pour se rendre en Europe. Je n’ai fait que l’entrevoir, ma recherche me conduisant auprès des acteurs de la solidarité avec les exilés et notamment auprès du Père Joseph Lepine, de la Paroisse St Louis, à Oujda. Tout le monde l’appelle « le Père Joseph ». Un homme hors du commun : on sent vite en discutant avec lui une force morale, un amour du genre humain et un courage sans pareil dans le secours à autrui, qualités qui réapparaissent d’ailleurs en filigrane tout au long de ce livre. Ces qualités sont rares mais plus rarement encore alliées à une conscience profondément lucide et critique des enjeux politiques qui sous-tendent les situations de détresse vers lesquelles se tend pourtant immédiatement et sans condition la main secourable du Père Joseph. Cette lucidité critique le situe aux antipodes de la bonne conscience caritative, aveugle ou insouciante vis à vis des forces qui façonnent ces situations.
La rencontre du Père Joseph et de Jean-Paul Dzokou-Newo a produit une œuvre exceptionnelle : autant les périples africains comme celui de Jean-Paul sont nombreux, autant sont rares les descriptions dépassant le temps des quelques minutes de reportage télévisé ou des quelques heures d’entretiens conduits par des chercheurs. C’est qu’il est rare de rencontrer une personne prête à consacrer des soirées entières, pendant des mois, à écouter un exilé et à écrire avec lui le récit de qu’il a vécu quotidiennement dans cette traversée de l’Afrique. Souvent aussi les exilés n’ont simplement pas le temps ou seulement l’idée d’accorder à leur propre vie une importance suffisante pour en faire l’objet d’un récit détaillé. Ils préfèrent aussi parler de leurs projets, de leurs espoirs que de revenir sur les moments éprouvants voire humiliants de ce qu’ils ont vécu. Au-delà de sa finalité première de témoignage, ce livre restera comme un document décrivant les conditions de vie de ceux qui sont poussés aujourd’hui au bord du monde et astreints, pour voyager, à des périples épiques et souvent dramatiques.
Jean-Paul et Joseph ont écrit ce texte ensemble, en discutant des évènements, en réfléchissant aux mots et aux phrases qui les décrivent. Deux auteurs s’expriment ainsi conjointement. On aurait pu envisager de distinguer, par un artifice typographique, l’expression de l’un et celle de l’autre. Mais l’artifice aurait affecté la nature même de ce texte où s’entremêlent continuellement, et avec bonheur, les perceptions, les valeurs, les analyses et les formulations de l’acteur et du narrateur dialoguant ensemble. Le style inspiré, leur est aussi commun, reflétant des valeurs et croyances chrétiennes partagées et exprimées parfois avec une ferveur qui risque de surprendre le lecteur non averti. Cette forme d’expression, fréquente dans de nombreux contextes culturels africains, se retrouve aussi lorsque l’on discute avec les exilés subsahariens et s’exacerbe parfois comme si l’affirmation emphatique d’un attachement au divin ou d’une spiritualité était non seulement une manière d’exprimer sa foi mais aussi, pour certains, une manière de réaffirmer leur dignité humaine dans des conditions sociales et historiques où celle-ci est de plus en plus niée.
« Une marche en liberté » me semble ainsi porter un double témoignage : celui d’une vie en exil si dévalorisée, si dégradée aujourd’hui et, plus implicitement, du processus politique européen qui est à l’origine de cette dévalorisation, de cette dégradation. Alerté plus tôt que quiconque sur cette dérive historique, notamment par la multiplication des enterrements pour lesquels il est sollicité depuis des années mais aussi par les appels à l’aide qui se multiplient à la porte de sa paroisse, Joseph Lepine décrit à travers ce récit singulier de Jean-Paul Dzokou-Newo un phénomène général. Pour cette raison, la postface de l’ouvrage apportera des éléments d’explication de ce que vit Jean-Paul Dzokou-Newo tout au long de son périple et des relations entre cette déshumanisation subie au jour le jour d’une part et les grandes manœuvres anti-migratoires, diplomatiques, policières et militaires, menées par les pays européens dans les pays du Maghreb d’autre part.
J. Valluy
Janvier 2006