Fiche Livre
Histoire/société
ANTHOLOGIE | Octobre 2006
Mondialisation, une chance pour la Francophonie (La)
Edition : Organisation internationale de la francophonie (OIF)
Pays d’édition : France
ISBN : 2-11-113943-2
Prix : 5.00
Parution : 01 Octobre 2006

Français

CONCLUSION
De la francophonie à la francosphère
Dominique WOLTON,
Directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique,
membre du Haut Conseil de la Francophonie
Les débats auront duré 17 heures. 50 intervenants se sont succédé à la tribune au long des six tables rondes prévues. Je les remercie, tout comme je me dois de saluer l’équipe du festival francophone en France. Ce colloque aura nécessité sept à huit mois de travail pour ces personnes.

Loin de prétendre à l’exhaustivité, nous avons sélectionné les thèmes de ces tables rondes dans l’optique d’une réflexion sur l’avenir de la francophonie. Nous avons pris pour sujet général de ce colloque « La mondialisation, une chance pour la francophonie », afin de démonter le préjugé qui fait de la mondialisation un handicap. Bien sûr, nous avions aussi à l’esprit l’inverse, à savoir le fait que la francophonie constitue une chance pour la mondialisation.

Au cours de ces deux journées, plusieurs idées ont émergé.

Tout d’abord, même si le rapport de force ne saurait être nié, la francophonie ne s’apparente pas une anti-anglophonie. La défense de la francophonie implique et défend la promotion de quatre langues : maternelle, régionale et deux langues internationales. Elle n’aura d’ailleurs d’avenir que si elle est à même de concilier diversité culturelle et projet politique. Sans projet politique, la seule défense de la diversité culturelle risque de verser dans le communautarisme ou l’ethnicisation. L’action de l’OIF au cours des vingt dernières années démontre qu’elle a intégré cette nécessité.

Concernant les structures, beaucoup ont souligné la nécessité de rééquilibrer le financement de la francophonie. A elle seule, la France subventionne entre 75 % et

90 % de ses activités. La francophonie n’existera dans le futur que si chacun s’engage à hauteur de ses moyens. Certains d’ailleurs se prétendent plus pauvres qu’ils ne le sont en réalité pour éviter de financer le mouvement.

Par ailleurs, il serait temps de gommer autant que possible la relation hiérarchique qui s’est installée entre institutions et associations. La francophonie a besoin de s’appuyer sur la société civile et sur des militants. La tendance à la bureaucratisation peut couper le mouvement de ses racines. C’est en ce sens qu’il apparaît fondamental de valoriser les réseauxet de rassembler tous les acteurs francophones de la structure intergouvernementale aux associations en passant par les entreprisesà l’occasion d’Etats généraux de la Francophonie.

Les débats ont également laissé transparaître l’importance d’une coopération plus forte entre la francophonie et les outre-mer français. Certains ont par ailleurs appelé au développement de la coopération décentralisée et d’autres à l’élargissement du corps des volontaires francophones.

Dans le domaine culturel, la francophonie doit orienter son combat autour de la promotion de quatre langues. Elle doit également inventer une utopie qui lui serve de guide. Je crois en effet qu’il n’existe pas de vrai projet politique sans utopie. Cela suppose d’élargir le combat. Les thèmes du réseau des livres, de la cession des droits d’auteur, de la création de nouvelles bibliothèques, du développement de l’édition dans le Sud, de la création d’un Conseil du livre francophone, d’une attention toute particulière au livre jeunesse ont également été évoqués. Toutes ces idées nous incitent à placer le livre au coeur de la politique culturelle de la francophonie.

En matière d’audiovisuel, est apparue l’urgence de l’augmentation des ressources allouées à la radio et à la télévision. Près de 80 % du budget de TV5 Monde est alloué aujourd’hui par la France. Cette situation ne saurait perdurer. Parallèlement, RFO ne doit pas être négligé. Dans les années à venir, il sera en outre fondamental de tisser un lien solide entre la radio, la télévision et les nouvelles technologies. La présence des réseaux francophones dans le monde a vocation à s’affirmer le plus rapidement possible. Il serait également opportun d’inclure dans les actions de coopération menées par la France à l’étranger, des programmes de formation à l’attention des journalistes francophones. Par ailleurs, un prix récompensant « le meilleur article en langue française » publié dans la presse francophone du monde entier pourrait être décerné chaque année.

La diversité culturelle ne restera qu’un mythe si nous n’apportons pas un soutien plus important à la traduction. Cette industrie est tout simplement vitale, car rares seront ceux qui pourront parler plus de trois langues. La traduction est la condition culturelle indispensable à la mondialisation. Elle en est la symétrique.

Pour pallier un déséquilibre flagrant aujourd’hui dans les structures et le fonctionnement de la francophonie, celle ci doit valoriser la société civile et notamment le rôle des professeurs de français à travers le monde. Le rôle mineur conféré dans les institutions aux professeurs, à la société civile et aux militants, ne cesse de me surprendre.

La ratification des Conventions signées à l’UNESCO doit figurer au rang des priorités des gouvernements de la francophonie. Elle doit s’accompagner de la création d’observatoires régionaux chargés de veiller au respect des textes. Il apparaît urgent de lancer une grande lutte contre la concentration des industries culturelles. Ces industries pourraient par exemple bénéficier d’un statut particulier, intégrant des paramètres qualitatifs. La diversité culturelle suppose en outre une action permettant aux pays du Sud d’exporter vers le Nord leurs créations. Pour l’heure, la relation est extrêmement déséquilibrée au profit du Nord. La diversité culturelle doit s’entendre dans les deux sens. Pas seulement entre les pays du Nord, et entre ceux-ci et le Sud, mais aussi dans le sens Sud-Nord et Sud-Sud.

La francophonie doit également veiller à ne pas tomber dans les pièges du culturalisme. C’est pour cela qu’il apparaît important de la raccrocher à l’économie, au social et au politique. Dans le domaine du droit, nous assistons à une bataille entre le droit romain écrit et le système de common law d’origine anglaise non écrit. Le droit peut devenir un outil intéressant dans le cadre de la résolution de problèmes sociaux. Or la réflexion sur le domaine juridique et son lien avec le social reste quasi inexistante au sein de la francophonie. Les acteurs doivent maintenant se saisir de cette question.

Dans le milieu économique, il est difficile de se satisfaire du fait que l’anglais est devenu la langue de l’entreprise. L’entreprise revêt en effet plusieurs dimensions, à savoir le capital, les clients et les salariés. Si l’anglais peut être considéré comme la langue des dirigeants et du capital, il n’en va pas de même pour les salariés et les clients. La francophonie pourrait habilement s’appuyer sur la base populaire que représentent les salariés et les clients. La diversité culturelle existera demain dans l’économie comme pour la culture et les langues

Trois thèmes se sont particulièrement dégagés dans le domaine politique. Tout d’abord, la démocratie ne saurait être réduite au simple jeu électoral. Même si le modèle occidental reste le plus abouti, nous devons accepter qu’il n’existe pas une seule forme de démocratie. La francophonie pourrait à cet égard se pencher sur les autres traditions provenant d’autres cultures ou d’autres aires linguistiques et les intégrer dans sa réflexion. Elle démontrerait ainsi concrètement son attachement à la diversité culturelle. Attention à l’occidentalisme.

Ensuite, l’OIF devrait se saisir de la question religieuse et défendre un espace public sécularisé. Une laïcité de tolérance à construire. Cette thématique risque en effet de revêtir une importance croissante dans les sociétés mais aussi dans les conflits qui vont émerger dans les années à venir. La francophonie riche de toutes ses différences pourrait défendre l’idée que la religion et le politique doivent rester autonomes selon des modalités à définir, en fonction des traditions. Les politiques ne doivent pas intervenir outre mesure dans les questions religieuses et, inversement, le religieux ne peut prendre la place de la politique.

Enfin, la libre circulation des hommes fait figure d’enjeu de tout premier ordre. La mondialisation aujourd’hui permet la libre circulation de capitaux, d’images, de sons et de données. Paradoxalement, elle restreint de plus en plus la circulation des hommes. Surtout s’ils sont pauvres et immigrés. Comment imaginer une mondialisation où seuls les hommes riches pourraient se déplacer ? Certains penseurs du XVIIIe siècle considéraient que l’homme était la seule vraie richesse de ce monde. La mondialisation, telle qu’elle est vécue aujourd’hui, nous laisse à penser que tout peut être considéré comme une richesse, sauf les hommes. Il n’y a pas qu’en France que l’on essaie de « choisir » ses immigrés. Je m’étonne d’ailleurs que cette idée ne soulève pas la moindre indignation. Il nous appartient d’inventer une mondialisation respectueuse de ce principe pourtant fondamental. Déjà, au XVIIe siècle, l’Habeas Corpus la définissait comme la première des libertés. Un visa francophone pourrait ainsi être mis en place.