L’Ivresse du Papillon

De Lionel Manga

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Essai de critique d’art, chronique sur le Cameroun contemporain ou réflexion poétique sur le monde ? À l’image de son titre – L’Ivresse du Papillon – le livre de Lionel Manga est bel et bien à comprendre comme une ivresse, un vagabondage, où les frontières s’estompent et où une réalité se dessine en dehors des champs de pensées traditionnels.

Lorsque l’idée d’un livre évoquant le travail et la réflexion de quelques plasticiens camerounais triés sur le volet est lancée autour d’une table en 2006, la rédaction doit en être partagée entre Lionel Manga, écrivain-penseur et Hervé Yamguen, poète-plasticien bien connu de la scène camerounaise. Très vite l’éditeur s’aperçoit de l’utopie d’un tel dispositif, les regards et styles littéraires des deux hommes – proches amis par ailleurs – étant trop différents pour cohabiter dans un même ouvrage.
C’est finalement Lionel Manga qui rédigera seul cet ouvrage. Cela aura une incidence directe sur la forme du livre, qui prendra une couleur de réflexion personnelle plus proche d’un épanchement à entrées multiples que d’une analyse artistique.
Qui de la poule ou de l’œuf ?
« Une chronique transversale du Cameroun de la post-indépendance, en surfant sur un large spectre de thèmes auxquels seraient accolées des figures de créateurs d’aujourd’hui » (1), telle est la présentation que l’auteur fait lui-même de son livre. Chacun des chapitres met donc en regard le travail d’un artiste camerounais avec un objet de réflexion plus vaste, plus ou moins local ou universel selon les thèmes, plus ou moins politique, poétique, philosophique…
Les installations vidéo de Goddy Leye servent par exemple à évoquer l’avènement chaotique de l’aire numérique au Cameroun.
La récupération de tôles et autres déchets urbains dans les œuvres de Salifou Lindou fait l’objet d’un développement sur la ville « cruelle » (2), chimère à villageois, issue pour ce qui est de Douala d’une violente prise de possession de terre par les Allemands à la fin du 19è siècle, inventée de toutes pièces sans existence historique préalable (3) et devenue un siècle plus tard le plus gros port international du pays.
Guy Wouété, jeune artiste dont la carrière a pris un coup de boost après une distinction reçue à Dak’art en 2006 et qui enchaîne depuis les résidences à travers le monde, offre l’occasion de parler des migrations. Comment un artiste reconnu et accepté en Occident peut-il choisir, comme Guy Wouété, mais comme bien d’autres aussi, de rester vivre là où il est né ? Voilà un grand sujet de perplexité parmi les Camerounais qui n’ont pas la chance de voyager et ne rêvent que de « Whiteland » – le mot est affectionné de l’auteur.
L’œuvre magistrale de Joseph-Francis Sumégné, quant à elle, ne peut qu’évoquer l’altération lente et sereine des cultures traditionnelles, dans un pays aux 200 langues et autant de façons de vivre. Que reste-t-il aujourd’hui des neuf notables, pièce maîtresse de la hiérarchie sociale bamilékée (4), initiés et conseillers directs du chef de village ? La décrépitude des traditions, Sumégné la traduit par un assemblage de bouchons, fils de fer, menus objets rejetés de la vie quotidienne, qui à eux tous forment neufs corps branlants dont les visages, incroyablement expressifs, semblent vous regarder d’un air interrogatif…
La résonance qui s’établit tout au long du livre (5) entre les artistes évoqués et les thèmes abordés fonctionne bien. Peut-être un peu trop. Et on en vient à se demander… Les artistes et leurs oeuvres ont-ils provoqué la réflexion de Lionel Manga ou viennent-ils simplement illustrer des problématiques dont il avait déjà envie de parler ? Entre hommage à un travail et prétexte pour livrer sa propre opinion du monde, difficile de trancher.
Non que cela remette en cause la qualité de l’ouvrage : l’analyse est intéressante et les artistes sont généreusement mis en avant – par la présence systématique de leurs oeuvres en couleur, notamment, qui mettent joliment la réflexion en perspective. Cependant il ne faudrait pas s’y tromper si c’est à l’art contemporain camerounais en lui-même qu’on s’intéresse ou si c’est l’intention des artistes que l’on cherche à comprendre. La dimension écologique des créations de bois de Tang Mbilla naît de l’analyse de Lionel Manga plus que des oeuvres en elles-mêmes. Attention aussi aux raccourcis : le travail riche et mûri d’Hervé Yamguen ne se résume pas à être « l’écho de la désolation affective ambiante » (6) d’un chapitre intitulé « en attendant l’amour ». Yamguen a bien d’autres cordes à son arc et aurait eu également beaucoup de choses à dire sur le Cameroun et sur son quartier de Douala, New Bell, dans lequel il travaille en lien étroit avec les habitants. Quant aux longs développements sur la condition de poète au Cameroun à propos de Koko Komégné… difficile de ne pas croire que c’est avant tout de lui-même que l’auteur parle.
Lionel Manga aime à brouiller les pistes et à casser les catégories. Il annonce dès la préface du livre vouloir « se tenir soigneusement à l’écart » du genre « aussi répandu que convenu » de la critique d’art. Bien lui en a pris. Car si l’on ne peut que lui reconnaître une pensée aussi vaste que libre, aussi complète que neuve… il faut aussi lui avouer une légère tendance à se faire mieux le chantre de sa propre pensée que de celle des autres.
Pensée complexe d’un esprit avide
Autant donc laisser de côté l’envie d’en savoir plus sur les artistes, et s’abandonner à cette lecture plus enrichissante du livre : l’ivresse spirituelle d’un papillon qu’on appellerait Lionel, et qui prendrait un goût infini à butiner d’un domaine de pensée à l’autre.
Fils spirituel de Michel Serres, qu’il qualifie de « philosophe acéré de la fluidité et de la transversalité », Lionel Manga se revendique d’une vision « complexe » de la réalité : le monde n’est pas un long fleuve tranquille qu’une pensée linéaire puisse appréhender, encore moins restituer. Il serait dommage d’aborder LIvresse du Papillon sans garder cette idée en tête. Manga ne la livre pas textuellement, mais elle sous-tend sa manière de regarder le monde et de le décrypter.
Les défenseurs de la pensée complexe cherchent à réinsérer l’objet étudié dans son contexte plutôt que de l’en extraire. « Je ne crois pas aux choses, mais aux relations entre les choses. » avait dit Georges Braque en son temps. Manga semble partager cette croyance : « De l’écologie au rapport à la mort, en passant par l’amour en souffrance, la ville vile et bidon, la dérive dans la nuit urbaine, la marchandisation de Dieu (…) j’avais là autant de fenêtres ouvertes sur un pays réputé notamment pour être une terre de football » On l’aura compris, impossible de parler seulement de l’art ou du Cameroun : c’est d’un enchevêtrement d’éléments disparates beaucoup plus vaste que L’Ivresse du Papillon traite. Sans chercher l’exhaustivité. Ce que vous livrera Lionel Manga, c’est ce qu’il aura envie de vous livrer. Ce qu’il imaginera avoir compris en cet instant T de sa vie.
Pour aborder son pays, nul rappel chronologique introductif, nulle analyse politico-sociale généraliste… mais de multiples instants de la vie quotidienne, des éléments historiques dispatchés ici et là, une série de réflexions nourries d’une observation aiguë et presque douloureuse d’un environnement loin d’être facile à vivre. Le Cameroun, plus qu’un pays, est un bout du puzzle mondial. Une petite lorgnette d’où l’on peut contempler l’actualité, et réfléchir à des sujets collectifs comme l’écologie, l’art, l’amour ou le numérique (7). Local et global se fondent en un même regard.
Un regard qui fait sentir plus qu’il n’impose, qui laisse la place à un « je » subjectif, qui fait plonger le lecteur dans un univers nouveau pour lui… un regard artistique, en somme.

(1) Préface, page 7
(2) Ville cruelle, ouvrage qui fera connaître le célèbre écrivain camerounais Mongo Béti, sous le pseudo d’Eza Boto, en 1952.
(3) Contrairement aux villes indo-européennes construites selon un long processus de grossissement, où le village s’étend petit à petit jusqu’à devenir une ville puis une métropole.
(4) Le peuple Bamiléké vit à l’Ouest du Cameroun et rassemble l’une des cultures les plus riches du pays
(5) Douze des quinze chapitres du livre fonctionnent sur ce parallèle
(6) Préface, page 7
(7) Plus facilement qu’ailleurs, appuierait son compatriote Jean-Pierre Bekolo, qui voit l’Afrique comme une sorte de miroir grossissant des problématiques mondiales…
L’Ivresse du Papillon, de Lionel Manga, Edimontagne, collection Artistafrica, 2008, 211 pages, 22 euros///Article N° : 8876

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