Lusafrica, un label pour la diaspora

Entretien de Samy Nja Kwa avec José Da Silva, producteur

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Le développement d’un label gagnant. Une aventure style conte de fée mais qui suppose une sacrée dose d’implication…

Comment et pourquoi devient-on producteur ?
J’ai commencé par vouloir être musicien, percussionniste, choriste. J’avais monté un groupe avec des amis en 1983, Sun of Cap : pendant trois ans, nous avons tourné dans toute la communauté capverdienne aux Etats-Unis, en Afrique, et nous avons fait trois disques. Je m’occupais aussi de la production des disques du groupe, du studio, je n’y connaissais pas grand chose, j’ai tout découvert d’un coup. Nous avons arrêté au bout de trois ans parce que certains membres du groupe avaient des familles et un travail en parallèle. Moi, j’ai voulu continuer. Manu Lima, Gérard Mendès et d’autres m’ont demandé de m’occuper du Cabo Verde Show. J’ai donc commencé par organiser les tournées du groupe, les enregistrements, et en 1987, j’ai décidé de devenir producteur, avec mes moyens financiers. C’est à Lisbonne que j’ai rencontré Césaria Evora. Sa voix m’a fasciné. Je lui ai proposé de venir travailler avec moi à Paris ; c’était une proposition assez folle, qu’elle a accepté ! Elle a habité chez moi. Pendant trois ans, on a galéré, participé à tous les bals capverdiens, enregistré des disques que je revendais en faisant du porte à porte chez les Capverdiens, dans les soirées dansantes. J’ai tapé à toutes les portes des majors compagnies afin de la faire signer, personne n’en voulait, jusqu’au jour où Buda Musique a décidé de sortir le premier album. C’est ainsi que les choses ont évolué, nous sommes entrés dans un circuit plus professionnel, les disques étaient dans les magasins, les gens se sont rendus compte de la voix de la dame…
Et vous décidez donc de créer label Lusafrica
Le label Lusafrica a été créé en 1988 autour de Césaria Evora. Il était dans un premier temps chez moi. Jusqu’en 1992, nous avons produit trois albums de Césaria, qui ont bien marché. Ce qui nous a permis d’avoir un petit bureau à Pantin et d’embaucher du monde. A partir de ce moment-là, on s’est ouvert à la musique lusophone en produisant d’autres artistes capverdiens, angolais, mozambicains, et nous avons travaillé avec des distributeurs français. En 1995, les choses allant de mieux en mieux, j’ai commencé à avoir beaucoup de demandes de la part d’artistes de l’Afrique de l’Ouest et le label s’est ouvert au reste de l’Afrique, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Zimbabwe. Depuis trois ans, nous avons décidé d’élargir encore plus notre catalogue, et nous produisons de la musique afro-caribéenne, cubaine, de Trinidad, Sainte-Lucie, la Martinique, la Guadeloupe, et nous comptons dans l’avenir nous ouvrir à toute l’Amérique latine… Cette année, nous allons produire de la musique brésilienne. Nous avons adopté une politique consistant à produire toutes les musiques ayant une racine africaine sans abandonner bien entendu les musiques africaines.
Ce label étant créé autour de Césaria Evora, il vous faut donc gérer la carrière et l’image de l’artiste ?
Bien sûr, et je suis toujours le manager de Césaria. Mais gérer l’image de Césaria est assez simple : il ne fallait rien changer chez cette dame. Donc jusqu’à présent, on ne change rien, on s’adapte à tout ce qu’elle est, on travaille le côté business. De toutes les façons, elle a une personnalité tellement forte qu’elle ne laisserait jamais personne toucher à ce qu’elle est. La meilleure stratégie de marketing pour Césaria est de la laisser telle quelle.
Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir Lusafrica à la diaspora ?
Parce que je suis un amoureux de toutes sortes de musiques : latine, africaine, brésilienne… Quelque part, je me fais aussi plaisir. Si j’ai les moyens de produire toutes ces musiques, je le ferai.
Mais on pourrait vous accuser d’être un opportuniste, dans le sens où vous suivez une mode qui rapporte de l’argent.
Je réponds non parce que si c’était le cas, j’aurais produit de gros artistes de salsa. Pour la musique latine, j’adopte la même stratégie que pour la musique capverdienne : je découvre de nouveaux talents. Lorsqu’on veut faire de l’argent, on ne commence pas par des gens inconnus où il faut se battre pour les faire connaître. J’ai eu des propositions de grands artistes que je n’ai pas acceptées parce que ce n’est pas le genre de la maison. Je vais à Cuba, je signe des artistes, les Cubains ne me connaissent pas, c’est ce challenge que j’aime. Nous avons des coups de coeur, nous signons les artistes dont nous aimons la musique.
Vous faites la production et la distribution
Nous utilisons des distributeurs : en France, BMG et Musisoft – et nous avons des distributeurs indépendants dans différents pays du monde. Sinon, nous sommes producteurs, éditeurs, et nous nous occupons du management d’artistes.
Qu’est ce qui motive le choix d’un distributeur comme BMG ?
BMG est venu par rapport à Césaria. En 1993, il fallait faire avancer sa carrière et je me suis rendu compte de mes limites financières. J’étais arrivé à un stade où on me demandait 250 000 disques en France. Il fallait donc passer à une vitesse supérieure pour le reste du monde. J’ai choisis BMG malgré les propositions d’autres Majors. Des liens se sont créés entre BMG et Lusafrica et depuis deux ans, nous avons signé un contrat de distribution pour le catalogue Lusafrica.
Comment se fait la diffusion de vos produits en Afrique ?
C’est très difficile, mais j’y crois. Nous travaillons avec la Côte d’Ivoire, qui a une distribution honnête, nous recevons des royalties du Sénégal, du Cameroun, nous sommes assez confiants. Il faut qu’on arrête de voir un disque comme un produit d’ambiance, c’est un produit de consommation au même titre que le cacao ! Les marchés doivent s’organiser. Et c’est comme ça que les Africains mettront plus d’argent dans leur musique. J’ai un label au Cap-Vert qui s’appelle Harmonia, nous travaillons dans ce sens.
Quel contrat proposez-vous aux nouveaux artistes?
On signe en général pour trois albums, avec une exclusivité : si ses albums prennent cinq ans, l’artiste nous appartient durant cette période.
Comment évaluez-vous le financement d’un produit ?
Nos productions partent du minimum. C’est-à-dire qu’on peut faire un album qui coûte 40 000 francs comme un album d’un coût maximum de 500 000 francs. Dans cette fourchette, c’est le coup coeur qui va jouer. On fait une étude artistique et on essaie avec notre expérience de minimiser les coûts.
Vous possédez aussi un studio d’enregistrement, Do Soul. Est-ce pour contrôler les budgets, limiter les coûts de production ?
Ce studio est indépendant de Lusafrica, mais est au service du label. Je possède trois labels : Lusafrica, Harmonia au Cap-Vert, et Do Soul. Mon intention est que Do Soul travaille une musique africaine nouvelle, l’équipe est assez libre. C’est un studio qui résout surtout les problèmes de temps. Les artistes peuvent prendre le temps pour faire leur album, et je sais qu’il en sortira une bonne qualité sonore.

///Article N° : 1410

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