Marcher sur l’eau, d’Aïssa Maïga

Nous partageons tous la même terre

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En sortie le 10 novembre 2021 dans les salles françaises, le film d’Aïssa Maïga, sélectionné au festival de Cannes 2021 (programmation « films pour le climat »), traite du manque d’eau pour les populations sahéliennes. Il le fait avec une impressionnante finesse.

Il est symptomatique que la célèbre actrice Aïssa Maïga, passée à la réalisation avec un court métrage documentaire (Laissez-les grandir) dans le cadre du Collectif des cinéastes pour les sans-papiers et du documentaire Regard noir avec Isabelle Simeoni sur la place des Noirs au cinéma, autrice du livre autobiographique retentissant Noire n’est pas mon métier, revienne au cinéma avec Marcher sur l’eau. Son regard n’est pas moins engagé que dans ces précédentes démarches : accompagner des Africains démunis de tout, soumis à la détérioration de leur milieu de vie dans l’indifférence générale.

Un autre facteur est que la grand-mère d’Aïssa Maïga était Peuhl et qu’elle l’aimait beaucoup. Elle s’attache ici à une jeune Peuhl woodabe du nord du Niger, Houlaye, son quotidien et ses problèmes qui tournent essentiellement autour des conséquences du manque d’eau. On sent le souci de la réalisatrice de recueillir la parole des femmes et de rendre compte de leur vécu. S’exprimant au conseil du village, elles réclament le forage qui soulagerait leur travail, sauverait les bêtes et permettrait aux hommes de ne pas devoir s’exiler de cette région désertique. Ils doivent partir longtemps chercher de meilleurs pâturages et les femmes s’absentent aussi au Nigeria ou au Togo pour des travaux domestiques.

Houlaye se retrouve bien seule pour gérer les enfants et les tâches du quotidien. Elle rêve d’élargir son horizon mais ses tentatives restent vaines. Rythmé par les saisons, l’histoire d’Houlaye est une histoire de survie mais aussi de solitude : « j’ai 14 ans et je ne connais rien ! », s’exclame-t-elle, n’ayant jamais quitté son village de Tatiste, pas même pour Abalak, la ville la plus proche. Un espoir est représenté par le dynamique maître d’école qui se démène pour sauvegarder à la fois la culture et la vie dans ce bout du monde – et insiste sur l’importance de l’éducation des filles, mais aussi et surtout par des hommes et des femmes qui se battent pour exister.

C’est l’humanité de son regard, cette façon de dire « ça me regarde », qui touche dans le film d’Aïssa Maïga : on palpe véritablement son empathie pour cette jeune femme et sa famille, pour cette communauté dont elle a partagé des journées tout au long de l’année à la lisière du désert. Elle ne nous assène ni chiffre ni démonstration, seulement un partage de vie dans un environnement en transformation rapide. Elle ne parle pas pour les Woodabe, elle leur donne la parole.

Si cette parole du bout du monde importe, c’est que nous partageons tous la même terre, et que cette conscience est essentielle dans le contexte du réchauffement qui touche davantage ceux dont la vie ne tient déjà qu’à un fil, qui sont démunis mais riches de tant d’autres choses. Nous déplorons la mort des espèces animales car la biodiversité est un tout. C’est bien sûr vrai aussi de la diversité des humains qui ont tous droit à vivre dans des conditions acceptables, qui participent tous de la richesse globale.

Derrière le film, il y a l’aventure du forage : l’ONG Amman Imman a mis longtemps à réunir les fonds. Ce fut un combat commun avec la production du film et Aïssa Maïga a elle-même mis sa notoriété dans la balance. Lorsque l’eau surgit, la joie est immense, mais tout est encore à réaliser : le forage dois desservir plusieurs villages, avec des canalisations sur des dizaines de kilomètres. L’eau permet non seulement de relancer l’économie – élevage et cultures – et résoudre les problèmes d’exode mais aussi de développer des projets de santé et de soutien aux femmes et aux enfants.

Tourné dans des conditions difficiles, Marcher sur l’eau atteint par moments des espaces d’émotion et de beauté rares. Mais dans l’imbroglio du réchauffement climatique, le destin de ces populations isolées reste une terrible gageure.

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