Maria Bethania, mûsica é perfume

De Georges Gachot

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Une voix, Maria Bethania est avant tout une voix, sensible, complexe, un peu rugueuse, une voix de l’intérieur qui parle à l’âme. Une voix qui ne s’oublie pas, tant son enveloppante nostalgie appelle l’émotion, pas plus que ce film qui la met admirablement en avant. Sans effets inutiles, Gachot va vers l’essentiel : comment cette voix s’incarne, dans l’intimité de l’écriture, dans le huis-clos des répétitions, dans la chaleur des concerts, et comment elle devient musique, harmonie et finalement un film. Point besoin de plans multiples et d’une imagerie exotique ou touristique : le Brésil est là, en concentré, dans cette femme qui fut à la pointe de la contestation contre la dictature militaire en 1965 avec sa chanson Carcarà et qui poursuivra son bonhomme de chemin en marge de la dominante bossa nova, pas assez dramatique à son goût, ou du tropicalisme de son frère Caetano Veloso, jusqu’à s’affirmer dans la chanson romantique, avec un énorme succès. Le public communie avec elle, chantant ses thèmes sans hésiter, dans de grands moments de ferveur.
Il fallait beaucoup d’art pour rester au diapason de cette voix sans l’enluminer de lumières construites ou la reconstruire par des images mythifiantes. Au contraire, Gachot joue le jeu du direct et s’y campe : il filme avec une seule grosse caméra Béta digitale 16/9e, sans se dissimuler, au plus près, sans multiplier les angles que lui auraient permis plusieurs caméras, prenant ainsi les mêmes risques que Maria Bethania sur scène. Pas de manipulation : réduisant au maximum les changements de plans, il filme dans la durée, dans le temps de la création ou de l’interprétation, et ne retient au montage que les meilleurs moments, lesquels s’enchaînent sans rupture. Le film en devient lui-même une partition musicale nous entraînant dans cet univers avec une telle intimité que l’on coure acheter un cd de Maria Bethania en sortant pour tenter de revivre ce qu’il nous a transmis ! Lorsqu’on écoute un cd, il nous manque la corporalité du concert, du contact, de la vision. Le film la restaure, à condition d’en respecter la magie plutôt que de l’inventer. C’est sans doute parce qu’il est lui-même pianiste et a réalisé de nombreux documentaires sur des musiciens classiques que Gachot peut oser cette épure. Plutôt qu’un flot d’images, il nous livre une harmonie où tout changement de plan résonne en cœur avec la voix de Maria Bethania. Musicâ é perfume : la musique est un parfum.
Ses sambas romantiques puisent dans les chansons traditionnelles du Nordeste que lui chantait sa mère. Elles parlent du passé et de l’esclavage. Elle chante dans un texte de Vinicius de Moraes : « On a été colonisés par les Portugais, mais notre musique est noire. La samba est blanche par la poésie et noire par le cœur ». Dans un pays où près de la moitié de la population a du sang noir, encore victime du racisme et de l’exclusion, ces paroles ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. Mais Maria Bethania n’en fait pas une pancarte : son chant n’est pas slogan, simplement une sensation profonde des origines de ces musiques qu’elle partage avec son public comme un orateur qui trouve les mots justes. C’est bien avec cette justesse que Gachot la filme, traduisant par l’image et le montage l’intense corporalité de sa voix et l’étonnante mystique qui s’en dégage.

///Article N° : 4342


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