Murmures

HALTE À LA MISOGYNIE RACISTE !
juin 2015 | Faits de société | Histoire/société | France

Français

HALTE À LA MISOGYNIE RACISTE !

Chaque jour en France, une misogynie renforcée de racisme s’exprime. Son but est de blesser et de nuire, d’offenser et de porter atteinte au plus intime. Il y a les « Sale noiraude », « T’es une Black moche, même pas baisable », et « T’as quoi sous ton voile ? », mais aussi de manière plus perverse, plus perfide, les « Vous êtes sûres que vous savez faire ça ? », « Vous avez vraiment les compétences ? ».

Soyons claires : nous ne parlons pas ici des racistes que les médias aiment épingler, ceux de l’extrême-droite.

Nous parlons ici de femmes et d’hommes qui signent des pétitions humanitaires et dénoncent le racisme, qui ont défilé le 11 janvier, qui clament haut et fort leur amour de l’Afrique et des Africains, qui organisent débats et colloques sur « L’Autre », qui citent Voltaire, Lévinas, ou Ricoeur, mais qui sont convaincus, profondément convaincus, qu’ils savent mieux ce qui est bon pour « nous ». Nous parlons ici plus précisément du monde de la culture, des directeurs de théâtre, des metteurs en scène, des professionnels des musées… tout ce monde qui véhicule l’idée d’une culture française fixe et atemporelle et regarde avec ignorance assumée, indifférence ou mépris, ce que nous proposons, ce que nous créons, ce que nous imaginons.

Soyons claires : nous savons que cette caste saura au moment donné nous jeter quelques miettes, offrir à l’une une direction, à l’autre un poste de responsabilité. Nous ne nous faisons pas d’illusions. Depuis toujours, la domination culturelle d’un groupe ou d’une classe s’exerce aussi par l’adoption par les dominés de la vision du monde des dominants. Ces derniers acceptent alors comme « allant de soi » ce qui les opprime et divise.

Que l’on ne nous dise pas que nous sommes trop « sensibles ». Ce sont elles/eux qui sont sensibles au fait que les privilèges dont elles/ils ont joui – sans jamais avoir à remettre en question les fondements même de ces privilèges (les siècles de colonialisme esclavagiste et post-esclavagiste, la Françafrique…) – sont de nouveau remis en question mais cette fois-ci sur ce qu’ils conçoivent comme « leur » sol, dans « leur » pays.

Le 22 mai dernier, un homme, directeur de théâtre a lancé à une metteure en scène, et dramaturge : « T’as vu ta gueule de sauvage, t’es même pas baisable, espèce de black de merde ». Cela fait suite à « la guenon », aux menaces de viol, aux insultes sur les réseaux sociaux, aux exclusions non dites (ou dites). « Sauvage », « pas baisable », « black de merde », « guenon » : le refoulé colonial revient avec force. Ce discours a un vocabulaire, il est colonial et une grammaire, la métaphore animale.

Nous prenons le parti de réagir collectivement face à cette attaque faite à une femme noire dont le positionnement contre les formes persistantes d’un racisme sournois dans ces milieux dérange
profondément, à l’instar d’autres femmes non-blanches, universitaires, journalistes, artistes, écrivaines.

Si nous parlons en tant que femmes, c’est parce que nous savons que misogynie et négrophobie ont une longue histoire intime. Mais nous refusons l’injonction à nous séparer de nos pères, frères, amants, qui sont chaque jour victimes d’attaques racistes et qui meurent sous les coups alors que leurs assassins restent impunis. Notre féminisme ne se réduit pas à une demande d’égalité, il s’attaque à un ensemble d’oppressions.

Nous observons que la postcolonialité française traverse une crise que nous avons en partie provoquée dans le but d’accomplir une décolonisation de la « République », si nous voulons que cette dernière retrouve son sens premier, la « chose commune ».
Nous allons continuer à distiller des idées progressistes, à travailler aux marges et dans les interstices, envahir le langage courant, imposer nos thèmes et nos concepts dans le débat universitaire et public.

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir », a écrit Frantz Fanon.

Dans la relative opacité des temps que nous vivons, nous faisons nôtres ces phrases de la poétesse Audre Lorde : « Chaque femme possède un arsenal de colères bien rempli et potentiellement utile contre ces oppressions, personnelles et institutionnelles, qui ont elles-mêmes déclenché cette colère. Dirigée avec précision, la colère peut devenir une puissante source d’énergie au service du progrès et du changement. Et quand je parle de changement, je ne parle pas d’un simple changement de point de vue, ni d’un soulagement temporaire, ni de la capacité à sourire ou à se sentir bien. Je parle d’un remaniement fondamental et radical de ces implicites qui sous-tendent nos vies ».

Nous allons continuer à signer des pétitions, protester, écrire, assigner en justice, et à agir collectivement. Nous ne nous laisserons pas faire. Nous accueillerons celles et ceux qui sont solidaires de notre démarche.

Françoise VERGÈS et Gerty DAMBURY, LE 12 juin 2015.

SIGNATAIRES:

A

AHOUNOU, Chantal, enseignante
AKAKPO, Gustave, auteur, metteur en scène
ARNDT, Lotte, enseignante à École nationale supérieure d’art et design de Valence
ASTEGIANI-MERRAIN Marie-France, présidente ADEN 94

B

BACHELOT N’GUYEN Marine auteure, metteure en scène
BAMS, auteure, compositrice et interprète
BELLIER, Michel, auteur, comédien
BOBÉE, David, metteur en scène, directeur du CDN de Haute-Normandie
BORY Aline, Fonctionnaire internationale, retraitée (Collectif R=Respect)
BUSETTA Fabien Aissa, comédien

C

CARMONA, Sarah historienne. Lillian Robinson Invited Scholar. Concordia University, Montréal
CATTINO, Joëlle, comédienne, metteure en scène,
CÉLESTINE, Audrey, politiste MCF Université Lille 3
CHALAYE, Sylvie, chercheure, professeur des universités, Paris- Sorbonne nouvelle
CHEB SUN Marc, auteur, éditorialiste
COULIBALY, Maïmouna, Chorégraphe, metteure en scène, comédienne
CUKIERMAN Leila, ancienne directrice du Théâtre Antoine Vitez d’Ivry

D

DAMBURY Gerty, auteure, metteure en scène
DEMBÉLÉ, Bintou, chorégraphe, danseuse
DE LUNA Inès, auteure et réalisatrice,
DIALLO, Rokhaya, journaliste et auteure
DIAKOK, Max, chorégraphe
DIKOUMÉ Raymond, auteur, metteur en scène, comédien
DIOP Alice, réalisatrice
DOGO, Éric, Proviseur adjoint
DOUMBIA Eva, metteure en scène

E

EL KHARRAZE Karima, auteure, metteure en scène

F

FARGUES, Nicolas, romancier
FOURME, Josette, Enseignants pour la paix
FRITH, Nicola, Chancellor’s Fellow, University of Edinburgh

G

GAEL Yann, comédien GAY Amandine, réalisatrice GLOWCZEWSKI, Barbara, Directrice de recherche CNRS

I

IMHOTEP, beatmaker du groupe IAM IVEKOVIC, Rada, philosophe

K

KODJO Alain, entrepreneur KINANGA, Judith, éducatrice de jeunes enfants

L

LAURENT Xavier-‐Adrien, comédien, auteur, metteur en scène LAVANT, Razerka, metteure en scène
LAYANI, Fabienne, travailleuse sociale
LECLAIRE Jalil, comédien, metteur en scène
LEFORT, Corine, enseignante
LEON David, auteur, éducateur
LEONI Laura,auteure et comédienne
LOÏAL, Chantal, chorégraphe
LUSTE BOULBINA, Seloua, philosophe

M

MADEL, Nelson Raphaël, comédien et metteur en scène
MARIE-LOUISE Jean-Erns, comédien MAXIMIN, Martine, comédienne
META MUTELA Jenny, comédienne, réalisatrice
MONMIREL, Marina, comédienne MODESTINE Yasmine, comédienne, auteure, compositrice, interprète MORO, Marie Rose, universitaire
N

N’LEND Léonce Henri comédien, metteur en scène

P

PEDURAND Karine, comédienne,
PELISSIER Blandine, comédienne, traductrice, metteuse en scène,
PIOLAT Soleymat Manuel, écrivain, critique dramatique,
PORTIER Cécile, administrateur civil du ministère de la culture, PRAT Reine, Inspectrice générale de la création et des enseignements artistiques, retraitée du ministère de la culture

R

RAHARIMANANA Jean-Luc, écrivain
RAMASSAMY, Ginette
RICHARD, Firmine, comédienne
ROUABHI, Mohamed, metteur en scène RUGGIRELLO, Francis, artiste plasticien, scénographe

S

SA, Smythe, doctorante et poétesse SAINTE-ROSE FRANCHINE, Sandra, chorégraphe, danseuse SEMIRAMOTH, Françoise, plasticienne SOBOLJEVSKI, Véronika, musicienne SOUMAHORO, Maboula, universitaire, civilisationniste

T

TASSIUS, Marie-Line, galeriste, entrepreneure TIMALO, slammeur TRAORE Penda, co-fondatrice Afriqua Paris
TRIAY, Philippe, journaliste

V

VALTON, Jocelyn, critique d’art VERGÈS Françoise, politologue

Y

YAMÉOGO Olga, éducatrice spécialisée arthérapeute et peintre
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