Murmures

James Baldwin et l’invention du « Nègre »
novembre 2017 | Faits de société | Littérature / édition | États-Unis
Source : LE MONDE DES LIVRES | 29.11.2017 à 16h00 – Mis à jour le 30.11.2017 à 09h27

Français

Le verbe de l’écrivain américain, mort il y a trente ans, se déploie dans « I Am Not Your Negro », issu du film de Raoul Peck. Christiane Taubira l’a entendu.

I Am Not Your Negro, de James Baldwin et Raoul Peck, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan, Robert Laffont/Velvet Film, 144 p., 17 €.

Ils sont six autour d’un journaliste et d’une table ronde : trois Afro-Américains et trois Américains blancs. Symétrie fortuite ou délibérée. L’écrivaine Toni Morrison observera plus tard que « dans ce pays, Américain signifie Blanc, toute autre personne a besoin d’un trait d’union » (par exemple : Afro-Américain, Sino-Américain, Italo-Américain, etc.). Ce soir-là, aux côtés de James Baldwin (1924-1987) se tiennent Marlon Brando, Joseph Mankiewicz, Harry Belafonte, Sydney Poitier et… Charlton Heston. Nous sommes le 28 août 1963, cent ans après la Proclamation d’émancipation des esclaves, publiée au mitan de la guerre de Sécession. Les grandes figures de résistance à l’esclavage et de la Civil War, Harriet Tubman, Crispus Attucks, Edward Hector, Austin Dabney, Lemuel Haynes… sont encore peu connues.

Ce mois d’août 1963 est fébrile. Plusieurs organisations ont appelé à marcher sur Washington pour l’emploi et la liberté, « jobs and freedom. NOW !« . Martin Luther King en est le leader incontesté. Trois ans plus tôt, Abbey Lincoln et Max Roach ont maçonné cet album de jazz crissant, We Insist ! Freedom Now Suite. Aux premiers rangs de la foule immense et ardente qui ondule sur le mall du Lincoln Memorial, ces six-là, de Belafonte à Brando, désignés avec ou sans trait d’union, solidaires, ont choisi de croire au rêve que, dans une fulgurance clairvoyante et généreuse, Mahalia Jackson a demandé au pasteur King de partager avec cet essaim vibrant. « I have a dream. » Mais ils insistent, c’est « NOW ! » L’émission, qui a tourné autour de « Negro question, Negro problem« , touche à sa fin. Baldwin est invité à conclure. « I’m not a Negro. I never called myself one. » (« Je ne suis pas un Nègre, je ne me suis jamais défini ainsi. ») Et il explique que la République blanche doit se demander pourquoi elle a eu besoin d’inventer le « Nègre ».

Un souffle toujours impétueux

Par une pensée qui va, qui vient, s’attarde, se rétracte, Baldwin explore, fouille, épuise cette évidence récalcitrante : le Nègre fut inventé. Pourquoi ? Pour répondre à quel besoin, servir quelle sinistre nécessité ? C’est cette déambulation mentale que révèlent les textes regroupés dans le script iconoclaste du documentaire de Raoul Peck, I Am Not Your Negro [sorti en France au printemps]. Seul Baldwin parle dans ce film. Cette parole, qui compose le livre du même nom paraissant aujourd’hui, est offerte dans un ordonnancement libre comme pour une conversation syncopée, diffractée, suspendue puis reprise dans un souffle toujours impétueux, pour dire l’urgence et la source des choses.

LIRE L’INTÉGRALITÉ DE L’ARTICLE sur Lemonde.fr (cliquez sur le lien)
Partager :