Murmures

Henri Lopès, le « Bantou aux ancêtres gaulois », s’en est allé !
novembre 2023 | Décès de personnalités culturelles | Littérature / édition | République démocratique du Congo

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Il avait lu mon roman, Après les Nuits, les Années Blanches, édité par L’Harmattan en 1993.
Deux moments de proximité m’aident à témoigner de la très grande émotion éprouvée à l’annonce du décès de Henri Lopès.

 

Le premier, c’était aux 72 heures du Livre au cours de leur 5ème édition les 23, 24 et 25 avril 2013 à Conakry. (À l’occasion), « l’Université de Sonfonia lui avait décerné un doctorat honoris causa. (Auparavant), en séance plénière au Centre Culturel Franco-Guinéen, le CCFG, il avait lu, d’abord assis puis debout, en un magistral et vibrant crescendo les vertus de son métissage, lui, le "Bantou aux ancêtres gaulois".

 

"Je ne suis pas un Congolais typique. Ni mon nom ni ma couleur n'indiquent mon identité. Et c'est bien ainsi ; comme vous, je descends du chimpanzé."

 

Interrogé sur le sort de la Guinée et sur ses relations personnelles avec son président, un ancien adhérent comme lui de la FEANF (Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France, association très active en faveur des indépendances), il avait promis de ne pas être démagogue. Affirmant avoir noté des progrès, il avait dit penser que la bonne voie avait été choisie puis, d’une pichenette, il s’était vite ravisé pour reconnaître lui-même qu’il avait été… démagogue ».

 

Extrait de "Les Mots au service de la Paix en Guinée". Sud Planète 01 juillet 2013.

 

Le second, plus ancien, c’était au Salon du Livre de Paris en 1998 avec le Brésil comme invité d’honneur … « J’y ai discuté de manière tout à fait cordiale avec un écrivain congolais (sic !), très haut fonctionnaire de l’UNESCO par ailleurs ». Me présentant, persuadé que mon nom ne lui rappellerait rien comme à beaucoup de mes anciens contacts suant désormais à grosses gouttes la notoriété acquise et le pouvoir prescripteur de leur "plume", causes probables de leur perte totale de mémoire, j’ai été agréablement surpris par sa réaction.

 

 – Oui, (…) je me rappelle vous avoir lu puisque je l’ai fait avec beaucoup de plaisir (…) !

 C’est vrai qu’il avait eu « la bonté de m’écrire le 17 Août 1993 à propos de mon troisième livre Après les Nuits, les Années Blanches.

 

(…) Je viens de lire votre dernier roman d’une seule traite.

Vous possédez l’atout le plus précieux qu’on souhaite à un jeune écrivain, une belle plume. Et la sensibilité dont vous faites preuve et quelquefois l’humour rendent votre narrateur sympathique.

C’est pour aider votre talent à s’épanouir que je me permets donc quelques petites suggestions.

Vous gagnerez à travailler un peu plus votre intrigue. Le fait que vous vous attachiez trop à un seul personnage renforce une impression à laquelle les lecteurs sont déjà enclins : identifier l’auteur au narrateur. Essayez de mettre plus d’opacité dans votre récit et surtout de l’enrichir d’un imaginaire qui constitue votre signature.

Il est sans doute bon de faire des clins d’œil (comme nous le faisons tous) à l’actualité mais veillez à ne pas tomber dans la caricature. À moins de changer totalement votre ton… Or, tout au moins dans ce roman, votre projet n’était d’évidence pas d’être ubuesque. Pour reprendre un art qui semble avoir votre faveur, vous vouliez plutôt nous offrir un air mezza voce ou moderato cantabile. Vous (…) êtes (…) de la famille (…) de Modiano, Le Clezio ou Tabucchi. Peut-être qu’en les lisant plus, et en évitant de les imiter, vous ajusterez mieux le timbre de votre voix.

Ces remarques n’enlèvent rien au talent que je crois sentir en vous. C’est même en son nom que je me suis permis une certaine exigence. Beaucoup de nos écrivains ne manquent pas de sujet, mais s’expriment dans un style si maladroit et boiteux qu’il est enfin agréable d’en lire un dont chaque phrase coule comme une eau de rivière.

Continuez à « remettre cent fois sur le métier votre ouvrage » et l’on prêtera plus d’attention à votre voix.

Fraternellement. »

 

Extrait de Trente-deux de rétention. Menaibuc, 2006.

 

L’élégance, l’intelligence et la bienveillance du "Bantou aux ancêtres gaulois" qui s’en est allé manqueront à beaucoup ! Ses livres combleront la perte. Ainsi que le souvenir du bon usage des deniers publics fait par un ambassadeur africain en France (celui de la République Démocratique du Congo de 1998 à 2015) avec l’initiative prise en 2009 d’installer au Salon du Livre de Paris un Stand Livres et Auteurs du Bassin du Congo. "Stand qui s'est affirmé comme le lieu de rencontre de l'excellence, de l'exception culturelle de tout un continent ; un espace unique, vitrine de la diversité et de la richesse de l'inestimable littérature de l’Afrique" tel que sait en parler son Directeur.

 

Cheick Oumar KANTÉ

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