Murmures

Quelle sera l’Afrique du XXIe siècle ?
octobre 2024 | Bilans d’événements culturels | Littérature / édition | France

Français

Après intervention à une des tables rondes des Universités de la Rentrée Présence Africaine-URPA 2022 les 22 et 23 octobre au Carreau du Temple (Paris) au cours de laquelle je me suis exprimé entre autres thèmes sur les Mouvements d’Aujourd’hui et de Demain…, je développe ci-après mon point de vue. Par quels moyens l’Afrique se crée et se recrée ? Quelle sera l’Afrique du XXIe siècle ?



L’Afrique du XXIe siècle pourrait bien être par le plus grand des paradoxes ou plutôt du simple fait d’une accélération de l’histoire…

L’Éthiopie ! Celle des années 2015-2020. Car, si elle a représenté dans les années 80 le pays de la famine la plus médiatisée ayant provoqué la compassion du monde entier et suscité sa générosité, le pays de l’Empereur Hailé Sélassié dont la capitale, Addis Abeba, est le siège de l’Organisation de l’Unité Africaine, espère devenir bientôt le champion africain de production d’énergie renouvelable.

 Sa principale ressource est l’eau. Le pays développe les énergies propres tous azimuts. Solaire, géothermal, éolien… La ferme d’Ashegoda est la plus puissante d’Afrique sub-saharienne, avec ses 120 Mégawatts et sa production de 400 Gigawatts/h par an, de quoi alimenter en électricité 3 millions d’Ethiopiens.

Une incongruité, certes, dans le paysage bucolique éthiopien que ces dizaines de mâts de 70 et 80 m de haut ! Mais à 2200 mètres d’altitude, le vent souffle fort, souvent à 9 mètres/seconde. Les conditions ont été idéales pour y installer une ferme éolienne et alimenter un peu plus une production énergétique exponentielle mais toujours verte.

Elle pourrait être le Rwanda, l’Afrique du XXIe siècle, où il n'y a pas une culture mais "une religion du résultat", une politique inspirée d'une tradition ancestrale, l'imihigo.

Chaque début d'année, les dirigeants de toutes les institutions à tous les niveaux s'engagent devant le chef de l'État, la population et aussi les uns vis-à-vis des autres à fournir un certain nombre de résultats dans le cadre des programmes de développement.

Dans chaque district, le nombre de kilomètres de route à construire, d'hectares de plantations à développer ou d'enfants à scolariser – par exemple – sont clairement définis. Cet ensemble d'indicateurs forme alors la base du fameux "contrat de performance" que le leader du district va signer avec le président et, donc, avec tout le pays.

Le système entraîne une pression énorme sur les fonctionnaires comme dans le monde de l'entreprise. Son avantage ? Il génère une forme de comptabilité, contraint à la transparence sur la manière dont les ressources consacrées aux différents programmes ont été utilisées et suscite une certaine intolérance vis-à-vis de la corruption puisqu’il faut rendre des comptes en fin d'exercice en expliquant pourquoi certains objectifs n'ont pas été atteints…  

Quelle ville passe, par ailleurs,  pour l’une des plus propres dans le monde ? Kigali ! La pollution y est maîtrisée, les emballages et sacs plastiques prohibés, la netteté des espaces publics respectée par tous.

L’Afrique du XXIe siècle pourrait être la Namibie où, en s'inspirant de la stratégie de survie du scarabée, l’on réussit à produire entre 20 et 30 litres d'eau potable par jour pour un coût de 400 euros. Le WarkaWater est un piège à rosée étudié pour capter l'humidité de l'air. Ce filet aux mailles ultrafines saisi dans une résille de bambou, cette tour de 9 m de haut fabriquée uniquement avec des produits naturels est presque une œuvre d'art (designer : l’italien Arturo Vittori, architecte : le suisse Andreas Vogler) !

L’Afrique du XXIe siècle pourrait être la Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Ghana, la Zambie, le Mozambique et le Kenya !

L'agence américaine Moody's a attribué en 2022 pour la première fois la notation B1 aux émissions souveraines en devises locales et étrangères du gouvernement du Mozambique avec une perspective d'évolution positive. C'est la première fois que le pays est noté par ladite agence. La Côte d'Ivoire, elle, se voit confirmer sa note de 2021. Le Sénégal, le Ghana, la Zambie et le Kenya ont été gratifiés de la même note.

Les éléments qui ont pesé dans l'évaluation de la solvabilité de la Côte d'Ivoire, par exemple, sont : un potentiel de croissance élevé, une dette publique et un déficit budgétaire sous contrôle, une vulnérabilité politique modérée bien que réelle. Moody's note ainsi qu’elle a vu ses investissements étrangers et intérieurs redécoller. Avec une croissance économique annuelle de l'ordre de 9%, Abidjan fait mieux que la plupart des États de la région.

L'agence britannique Fitch Ratings s’intéresse, elle aussi, à la Côte d’Ivoire, désormais.

L’Afrique du XXIe siècle pourrait être aussi l’Ouganda

L’abolition des frontières avec le Rwanda et le Kenya en matière de téléphonie lui profite beaucoup. Plus concrètement, cela signifie que les abonnés au téléphone mobile circulant à travers ces pays bénéficieront des mêmes tarifs de communication que ceux appliqués pour les communications locales dans le pays de visite. L’accord étendu au Soudan du Sud entraînerait une baisse de 60 % du coût des communications transfrontalières, accroîtrait les échanges et le commerce transfrontaliers. D’autant plus que les chefs d'État d'Afrique de l'Est et leurs partenaires privés ont officiellement lancé l'East African Exchange (EAX), une nouvelle bourse régionale des matières premières basée à Kigali. Pour le Rwanda, c'est un pas de plus dans sa stratégie pour devenir un hub des services au cœur du continent. Et, pour tous les agriculteurs de la région, c'est un nouvel outil.

L’Afrique du XXIe siècle pourrait enfin être Maurice, les Seychelles, l'Afrique du Sud, le Maroc

L'organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), une institution spécialisée de l'ONU, Cornell University et l’INSEAD,  dans sa 7e édition de l'Indice mondial de l'innovation mettant l’accent sur l’importance du facteur humain dans l’innovation, a souligné la remontée des États africains en 2014 et 2015. Tels la Côte d'Ivoire, donc, et le Maroc avec notamment un focus sur le rôle de la diaspora de ce pays d’Afrique du nord.

Le même rapport note que dans le domaine de l'innovation, des "signes encourageants" se multiplient sur le continent. Maurice, premier pays africain dans un classement dominé par la Suisse, le Royaume-Uni et la Suède, arrive à la 40e place. Il est suivi des Seychelles (51e) et de l'Afrique du Sud (53e).

Toute l’Afrique du XXIe siècle pourrait se porter mieux et même bien. Les forces de résilience dont ont fait preuve la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, l’Ouganda, le Mozambique, le Rwanda – pour ne citer qu’eux – sont prodigieuses. Mais, il ne viendrait à l’esprit de personne de penser qu’il faudrait en passer par des guerres fratricides voire des génocides dans tous les pays pour espérer ressusciter et développer toute l’Afrique. Ainsi, l’Éthiopie gagnerait-elle à bien coexister avec l’Érythrée qui gagnerait à son tour à négocier avec le Tigré plutôt que d’y engager des opérations militaires d’envergure de plus en plus grande, le Rwanda à ne pas aider à entretenir plus longtemps la guerre fratricide en République Démocratique du Congo, le Sud Soudan à réussir un vrai cessez-le feu entre ses factions belligérantes. Quant aux putschistes ouest-africains, qu’ils sachent qu’ils ont fait retourner loin en arrière leurs pays en renouant avec les coups d’état comme processus d’alternance au pouvoir !

  A côté de la politique et de l’économie, moyens par lesquels l’Afrique se crée et se recréera, de toute façon, quel rôle la littérature pourrait-elle à son tour jouer ? Autrement dit, quelles responsabilités les écrivains pourraient-ils continuer de prendre pour faire advenir une Afrique du XXIe siècle qui fasse plus envie que pitié ?…

Longtemps, la littérature du continent a été une littérature de dénonciation sinon de plainte et de complainte tournant autour de la colonisation, de la nostalgie de l’Afrique immémoriale, de la frustration de devoir écrire en langue européenne et de la confrontation avec l’Occident pour les écrivains qui y ont fait un "pèlerinage" à un moment ou à un autre…

Longtemps aussi, elle a été reconnue, mise en valeur, adoubée et elle a même obtenu parfois des lettres de noblesse parce que suivie, parrainée, répertoriée, cataloguée par des anthologistes européens, des promoteurs professionnels d’écritures exotiques, souvent. On peut dire qu’elle a, de ce fait, été corsetée par ceux, nombreux parmi eux, qui l’ont saucissonnée en thématiques folkloriques réductrices.

La plupart des écrivains n’ont pas pu ne pas accepter de jouer le jeu. Alors que l’imaginaire des Africains, assez entrés dans l’Histoire et même dans celle de l’Intelligence artificielle avec ses algorithmes, n’en déplaise à certains, peut être débarrassé en littérature des thèmes archi-rebattus de l’exode rural, de l’opposition entre les villes et les villages, du sempiternel conflit entre la tradition et la modernité, de la foi aux croyances plus qu’en la science, du bonheur de l’Africain même en apnée dans des océans de misère et de son rire prétendument atavique…

Elles sont inventives, en effet, les jeunes générations de littérateurs africains, celles des temps présents qui ne sont plus des vaches regardant passer le train de la littérature mondiale. Elles exercent à merveille leur capacité d’imagination créatrice de fiction. Ils ne dédaignent pas de parler d’amour, de haine, d’aventure, de passions, de crimes, de délits ni d’anticiper sur le destin de l’Afrique et de la planète…

Quel rôle ai-je essayé de jouer, en ce qui me concerne, une fois devenu écrivain après avoir été enseignant et journaliste ?

Opposer toujours un refus : celui d’être assigné à résidence, sensible que je suis au statut, à la stature des écrivains prestigieux comme Nabokov, l’écrivain aux deux exils, trois langues et quatre pays et qui parle du grand saut linguistique et transatlantique ayant bouleversé sa vie. Comme Elias Sambar pour qui l’exil, c’est l’ouverture au monde et à la circulation universelle. Comme Amin Maalouf pour qui l’appartenance culturelle est une richesse, ce n’est pas une camisole de force : on peut aussi la quitter et, surtout, en acquérir une deuxième, voire une troisième, pour son plus grand bénéfice…

Il faut dire que né en milieu peul dans la capitale du Fouta Djallon, avec le patronyme qui est le mien, je ne me sens pas moins sosso-mandingue, ivoiro-centrafricain, franco-européen et afro-humain, conséquences directes de mes pérégrinations, sans cesser pour autant d'être "un fieffé Guinéen".

Exprimer par le roman, l’essai, la poésie, des articles de journaux, mes préoccupations qui sont celles de témoigner, rendre compte, anticiper, raconter, imaginer le monde et, donc, l’Afrique de demain, forcément.

Mes cinq romans se caractérisent par un choix de héros positifs, personnages forts de leur passé mais pas repliés sur les exactions dont ils ont été les victimes. Ils sont plutôt acteurs dans l’Histoire qu’ils contribuent à faire.

 Au cours d’une rencontre à Paris autour d’écrivains africains en 2021, une lectrice m’a fait remarquer qu’il y avait toujours dans mes récits une place pour les nouvelles technologies ! Je m’en suis rendu compte, en effet, et qu’on en juge plutôt!

Douze pour une coupe (Présence Africaine, 1987) évoque le destin de Madi Kondé,  technicien en informatique "qui ne recule devant rien, que rien n’intimide même pas les nouvelles technologies. Après avoir accepté sans rechigner, contrairement à la plupart de ses collègues en France [dans les années 70-80], de se recycler pour travailler sur ordinateur, ne s’est-il pas porté volontaire pour une formation dans le nucléaire ?”

Fatoba, l’Archipel Mutant (L’Harmattan, 1992) raconte comment un archipel est devenu une île puis une presqu’île après maints bouleversements géologiques, historiques, politiques et architecturaux, brosse une galerie de portraits représentatifs des personnages évoluant au premier plan dans la plupart des pays africains et passe en revue les errements idéologiques, économiques et religieux du continent depuis les années des indépendances.

Une des péripéties du roman, relatée à la télévision, est impressionnante ! "De l’écran géant de contrôle, les images enflent, saturent, implosent et se répandent partout sur la Presqu’île (…) La réalité vient de dépasser la fiction".

Après les nuits les années blanches (L’Harmattan, 1993) explore la sphère de "l’individu africain" plus souvent occulté par le groupe, la communauté, dans un pays où les années blanches succèdent aux années blanches du fait des grèves consécutives à la faillite du système éducatif.

Comment réussir à poétiser malgré tout quand des années de tragédies accaparent la mémoire de l’apprenti-poète, personnage central, et que le vécu quotidien captive son attention ?

À Dongora coulera à nouveau la rivière (Riveneuve, 2011) est un Grand Rendez sur les bords de rivière d’une sorte de pays perdu, un apérEau-livres suivi d’un Pique-Nique littéraire initié par des lecteurs via téléphone, courrier postal et électronique autour de leur écrivain préféré en vue de la création d’un… paradis littéraire !

Il n’existe de paradis qu’au paradis (Présence Africaine, 2022) est l’histoire d’une migration collective internationale vers Le Merveilleux Territoire, un eldorado construit par des héros de tous pays qui se sont recrutés via les réseaux dits sociaux.

Dans mon recueil de poèmes, Pourquoi diable n’ai-je pas été un… poète ? (Ndze, 2010), l’on peut découvrir "mon PC d’amour"! Après mon aveu d’avoir voulu devenir un poète pour dire "ma forte impression de bien entendre battre le pouls des miens et, partant, de tous les humains". J’y ai reconnu, qu’"inspiré par l’un des plus grands poètes, parlementaire français de la fin du siècle d’avant le siècle dernier parlant de sa France et de l’Europe, j’ai longtemps rêvé moi aussi d’une Afrique qui serait l’ancienne Côte d’Ivoire élargie".

Je n’y ai pas ménagé "les penseurs pensant bien penser, pensant seuls contre tous, n’écoutant plus personne, exceptés eux-mêmes. Qui n’entendent désormais que le souffle de leur for intérieur. Péripatéticiens du village global, de plateaux de radios en "tréteaux de télés", ils errent proférant en des "One-Penseur-Show" bien huilés anathèmes, diatribes, humeurs et imprécations".

Au fil de dix-huit nouvelles, Le bogue réparateur (L’Harmattan 2005) aborde le cataclysme informatique tant redouté qui ne s’est pas produit en l’An 2000, quelques-unes des raisons du non big bug et les effets peut-être bénéfiques pour les relations humaines s’il avait été au rendez-vous.

Pourquoi, diable n’ai-je pas été un griot ? (Ganndal, Guinée 2006) est un abécédaire. Avec un préambule formulant le souhait "que s’ouvre l’ère des griots-surfeurs, internautes très avisés ! Qui ne sont pas pour la relégation des instruments traditionnels relayant la parole ancienne mais militent pour leur cohabitation avec des trouvailles modernes : la kora et la guitare électriques – et, pourquoi pas ? – le tam-tam et les grelots synthétiques ou le balafon et les calebasses numériques"…

"Grâce à la technique, n’est-il pas facile, désormais, de réussir non seulement à améliorer l’espace et la qualité du son – à le sophistiquer donc ou à l’épurer – mais aussi à le restituer dans ses imperfections originelles pour « faire typique » si on le désire ? "

 À la lettre I, on peut lire Informatique et Internet.

"Monstrueux Dieux de carnaval avec leurs bogues ridicules au-dessus de nos têtes !

Leur adoration excessive scellera de façon définitive notre dépendance d’un type nouveau plus aliénante qu’elle n’y paraît. Et quand ils brûleront, tous ces épouvantails grossiers, c’est notre mémoire tout entière qui partira, avec, en fumée. Reste à souhaiter que nous puissions indéfiniment compter sur nos précieuses archives en papier ! "

À la lettre W, on peut lire : "webmaster. Plus qu’un métier du présent, ce serait celui de l’avenir ! À en croire prévisionnistes et conjoncturistes, micro et macro-économistes, les jeunes dans leur ensemble ne devraient plus aspirer, en effet, qu’à être des maîtres de la Toile dans les très nombreuses nouvelles galaxies des start-up. Ils n’auraient plus à se disputer, désormais, que les places de brillants surfeurs sur le Net, comme ils pouvaient à des époques maintenant révolues du siècle dernier, avoir l’ambition de devenir des pompiers, des gendarmes, des infirmiers, des médecins, des instituteurs…

Le danger couru n’est même pas trop ce risque potentiel de transformer les jeunes générations en des araignées trop solitaires dans leurs toiles malgré leur satellisation ou leur mise en réseau. La menace bien réelle, elle, et plus grave est celle-là même qui aboutirait à leur « coller » à toutes « des araignées dans le plafond ".

[17ans après la publication de cet extrait que penser du phénomène des "influenceurs" ?]

Dans divers articles de journaux, enfin, je me suis autorisé quelques préconisations pour l’Afrique.

– Rompre une fois pour toutes avec la vie végétative dans laquelle elle se complaît en attendant que tout lui tombe des laboratoires et centres de recherches sociologiques, philosophiques, politiques, économiques, techniques et culturelles du nord dans l’abstention la plus totale de réfléchir et de penser par elle et pour elle.

– Cesser de se comporter vis-à-vis des théories à la mode comme les gamins des rues se disputant les bonbons et les biscuits que leur jettent les touristes de passage.

N’est-ce pas assez révélateur que les pays les plus près du bord du gouffre soient justement ceux-là qui ont toujours été les « mieux conseillés » et les plus « assistés techniquement » ?…

Comme elle n’a jamais pensé par elle et pour elle, on a tout fait croire à l’Afrique.

 D’abord que son développement passait de façon incontournable par les transferts de technologie. Alors, on lui a vendu au prix fort de nombreux complexes industriels, scandaleuses ruines de ferrailles désormais parties intégrantes de ses paysages. Penser que de nos jours les mêmes macro-économistes ne recommandent plus que des micro-projets ! …

Ensuite qu’elle réussirait à juguler le mal-développement et, par conséquent, gagnerait le combat pour le nouvel ordre mondial en adoptant le PAS – programme d’ajustement structurel ! …

Enfin que son ultime chance de survie tiendrait désormais au multipartisme et à la conférence nationale souveraine !… À l’issue de cette dernière serait composé un gouvernement de transition qui, progressivement, retirerait le pouvoir aux anciens dictateurs pour le confier aux nouveaux démocrates ! … La conférence étant à convoquer sans délai, naturellement, et toutes affaires cessantes ! …

Penser par elle et pour elle est bel et bien le défi à relever par l’Afrique ! Et bien inspirés seront ceux de ses fils et celles de ses filles qui reliront entre autres Jomo Kenyatta, Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Sékou Touré même… et qui tenteront d’éclaircir les raisons pour lesquelles des élans nationalistes et (ou) panafricains porteurs d’espoir au départ ont tourné court ou se sont fourvoyés.

Méditer l’universalisme de Léopold Sédar Senghor, le pragmatisme de Houphouët Boigny et l’angélisme de Thomas Sankara aiderait certainement à réunir de la matière pour trouver les voies médianes, lucides et justes pour procurer la paix et un peu de bonheur aux populations africaines. Même si certains estiment qu’il n’y a rien à tirer ni de la négritude, ni du panafricanisme, ni du fait que l’Afrique ait été le berceau de l’humanité, ni même qu’elle demeure le réservoir des matières premières du monde ! …

Se gargariser du mot démocratie ne suffit pas ! À la limite, "qu’importe" que des pays ne soient pas… démocratiques si un nombre considérable de leurs ressortissants accède à l’eau potable et à l’électricité et ne végète pas à la merci du paludisme, de la bilharziose et de la tuberculose ! Et si l’option est bien prise pour que les laissés-pour-compte ne le demeurent plus pour longtemps. En tout état de cause, le parti de Sékou Touré s’appelait bien Parti Démocratique de Guinée. Ceux de Houphouët Boigny en Côte d’Ivoire et de Omar Bongo au Gabon ont toujours été et demeurent démocratiques de noms !

Une certaine Afrique se laissera-t-elle encore charmer par les slogans du genre : « nous préférons la démocratie dans la maladie et la misère à l’opulence dans l’absence de démocratie » ?

Changer tous les hommes et les femmes à la barre par leur soumission au verdict des urnes est certes la première urgence ! Mais, il ne faut pas non plus perdre de vue que parmi les détenteurs exclusifs de toutes les richesses de leurs pays et ceux bardés de diplômes prestigieux ne leur conférant pas toujours ouverture d’esprit, savoir et savoir-faire, beaucoup étaient apparentés aux pouvoirs tyranniques et n’ont pas pu disposer autrement des tremplins qui, à la popularisation de la vulgate démocratique, les propulsent à l’avant-scène de la vie politique.

DES GÉNÉRATIONS PORTEUSES D’AVENIR

Il existe, fort heureusement, dans tous les pays africains des générations porteuses d’avenir même si elles sont souvent condamnées à l’exil. Généralement, par leurs propres moyens, qui ont rarement été de toute facilité, elles se sont frottées sur tous les plans à des jeunes de leur âge de tous les autres pays. Assumant l’histoire tumultueuse, passée et récente, de leur continent qu’elles connaissent sur le bout des doigts, elles n’en font aucun complexe. Elles n’ont pas l’âme d’esclaves et ne sont donc pas revanchardes. Elles discuteraient d’égal à égal avec tous les partenaires éventuels dans l’intérêt bien compris de leurs pays respectifs. Elles ne feraient la honte de l’Afrique ni sur le perron de l’Élysée ni dans les couloirs des suites présidentielles à l’occasion des rencontres internationales… Elles valoriseraient un continent dont le moins qu’on puisse dire est qu’après avoir longtemps subjugué, il est raillé, marginalisé…

Une fatalité ? La fuite des bras et des cerveaux ? Les cerveaux ne prendraient-ils pas le même chemin que les capitaux, appelés fonds souverains actifs quand ils concernent tout autre pays et argent volé, évadé et planqué s’agissant de ceux de l’Afrique ?

Les causes, l’ampleur, les moyens d’inverser le phénomène en stoppant l’hémorragie ? Des Africains les analysent, échafaudent des projets autrement plus conséquents et porteurs de résultats que les aides aux retours, aumônes trop parcimonieuses pour être efficaces des pays soi-disant développés, mesures prises pour se donner bonne conscience et pour complaire à leurs oppositions xénophobes.

En ce qui concerne l’impuissance frappant les hommes politiques des pays africains, n’y aurait-il pas plutôt intérêt pour eux à étudier les dynamiques qui sous-tendent certains mouvements d’entraide et les modes d’organisation des associations de solidarité, traditionnelles et modernes. Car, c’est bien de solidarité et de convivialité qu’il devrait s’agir à l’intérieur des pays ! Vivre ensemble et travailler pour accéder au bonheur au cours d’une vie de femme et d’homme ! N’est-ce pas tout un programme ? …

Un parti politique renaissant en Afrique centrale a inscrit cinq verbes d’action dans son programme : « nourrir, instruire, loger, soigner, vêtir. » Le projet, audacieux, est louable ! Mais, outre que lesdits verbes gagneraient à devenir, tous, pronominaux : « se nourrir, s’instruire, se loger, se soigner, se vêtir » pour être un tant soit peu réalistes, ils n’opéreront vraiment que quand ils seront conjugués à… un futur certain et très proche.

Serait-ce trop demander aux partis démocrates ou démocratiques de poursuivre des objectifs aussi clairement triés, exprimés, ciblés ! Et de se battre au sens figuré, bien sûr, pour décrocher les meilleurs moyens de raccourcir les délais de leur réalisation ? Aux premiers verbes il conviendrait naturellement d’adjoindre quelques autres plus spéculatifs puisque « l’homme ne vit pas seulement de pain »… Si beaucoup de responsables politiques africains pouvaient se targuer d’avoir fait connaître, ne serait-ce qu’à la moitié de leur population ou même au tiers, ces droits individuels premiers ! …

Cependant et quand bien même tous les pays africains seront devenus démocratiques et auront enfin emprunté la voie du « développement durable » – c’est la nouvelle terminologie ! – il restera encore à cultiver et à consolider les racines du panafricanisme pour que dans un avenir pas trop lointain, lui non plus, un Africain se sente partout chez lui en Afrique. Car, autant il faut espérer que tous les démocrates se seront dépouillés de leurs oripeaux autocratiques, autant il faut souhaiter que les Africains auront bientôt enterré leur nationalisme étriqué.

Les tragiques événements à travers le monde pour ne parler que des plus récents de la fin du vingtième et du début du vingt-et-unième siècle ont certes donné les preuves – en était-il encore besoin ? – que l’intolérance entraînant la barbarie n’est l’apanage d’aucune « race » contrairement à ce que les médias ont parfois laissé croire. [Mais plus que jamais nous interpellent et la situation socio-politique encore chaotique dans maints états africains dont la République Démocratique du Congo et le retour des coups d’état en Afrique de l’Ouest comme processus de renouvellement des dirigeants]…

Pour paraphraser un chansonnier français, anarchiste célèbre, l’idée n’est pas d’inciter les écrivains africains à écrire comme tel homme d’état de grande stature dans ses Mémoires de Guerre ou tel autre poète créole diplomate et Prix Nobel de Littérature en 1960 ni de leur recommander des thématiques particulières. Libre est leur imagination et qu’ils ne se soucient surtout pas d’occuper une place dans une quelconque anthologie même prestigieuse !

 Et l’Afrique du XXIe siècle se lira dans leurs livres, maîtresse désormais de son destin et partie prenante dans l’avancée du monde sur tous les plans. Plus seulement obnubilée à réécrire l’Histoire à son avantage même si des omissions en sa défaveur restent à combler, elle ne perdra plus le temps à réinventer la poudre mais en gagnera à lui trouver des applications novatrices. Des applications, par les temps qui courent !… Des jeunes prodiges africains en développent en grandes quantités ! Non seulement pour faciliter la vie quotidienne de leurs concitoyens mais pour les sensibiliser aux enjeux mondiaux : climatiques et environnementaux, entre autres.

Que cette contribution soit prise pour ce qu’elle est : une goutte d’eau, un embrun, cette rosée prise dans le piège du WarkaWater. Il en faudra, certes, beaucoup, pour faire face à la soif de l’Afrique et du reste monde dont on ne pourrait la désolidariser !



Cheick Oumar KANTÉ

Partager :