Murmures

Théophile Kouamouo Correspondant du quotidien Le Monde en Côte d’Ivoire, démissionne
octobre 2002 | | Média | Côte d’Ivoire
Source : Fraternité Matin

Français

Le correspondant de Le Monde en Afrique de l’Ouest, avec résidence à
Abidjan, a rendu le tablier le 5 octobre dernier. Dans sa lettre de
démission ci-dessous, Théophile Kouamouo dénonce la couverture qui est faite
de la grave crise que traverse la Côte d’Ivoire, par ce quotidien français.
Aussi, part-il du journal Le Monde pour échapper aux « forfaitures dans le
cadre d’un conflit qui se complexifie et qu’on tente visiblement de
brouiller avec les armes journalistiques les moins conventionnelles ».

Théophile Kouamouo
Abidjan, le 5 octobre 2002 01 BP 726 Abidjan 01
Côte d’Ivoire
Tél. : (225) 05.77.17.08
Email :kouamouo@yahoo.com
A la direction du quotidien Le Monde
Objet : Lettre de démission.

Messieurs,
Je reste perplexe sur la forme que devrait prendre cette lettre et la
dénomination de son objet, étant donné que je ne suis pas lié à votre
entreprise par contrat, mais que je suis un correspondant certes attitré,
mais an statut de pigiste. En tout cas, par la présente, je vous informe de
manière irrévocable que je ne voudrais plus écrire pour Le Monde. Je
démissionne donc, si l’expression s’y prête.
La première raison de cette décision est l’article paru en ce jour dans Le
Monde, intitulé « Laborieuses tractations pour une trêve en Côte d’Ivoire »,
signé de Jean-Pierre Tuquoi et de moi. Je ne me reconnais dans aucune phrase
de cet article. J’ai en effet envoyé un papier, synthèse faite avec les
informations que j’avais glanées et celles que m’avait envoyées Jean-Pierre,
tôt le matin, au journal, en le dictant aux sténos. Il n’a rien à voir avec
ce qui a été publié. C’est un pur scandale journalistique, et c’est une
honte pour un si grand journal. Je comprends bien que l’article que j’ai
envoyé ait pu être incomplet, ou tout simplement mauvais – je n’ai que
quatre petites années d’expérience professionnelle – mais il aurait pu être
passé à la trappe, et remplacé par un article meilleur que son auteur aurait
dû avoir le courage de signer. D’autant plus que cet article prenait des
tournures éditorialisantes dont je n’approuve pas, personnellement, les
arguments. Je le vis comme un viol intellectuel, en toute humilité, bien
sûr.
J’en suis d’autant plus choqué qu’il y a quelques jours, j’avais demandé à
Stephen Smith, qui avait rajouté un bout de phrase à un de mes articles –
affirmant que le général Guéi a été assassiné à son domicile, ce qui est une
des nombreuses thèses qui circulent sur ce décès – de ne plus ajouter de
choses aussi importantes à mes papiers sans m’en avertir, eu égard au
contexte particulièrement délicat dans lequel nous travaillons. La presse et
les autorités ivoiriennes nous accusent en effet de prendre partie pour les
« mutins », et de dépeindre les loyalistes négativement. J’avais également
fait un papier sur le rôle ambigu de l’armée française dans ce conflit,
censuré sans que l’on ne m’oppose la moindre raison.
Par ailleurs, l’allure que prend la couverture de cet événement par le
vénérable quotidien du soir me permet de moins en moins de le défendre
mordicus face aux accusions ivoiriennes. Je ne comprends pas qu’il soit
impossible de passer la moindre ligne sur le « sursaut patriotique » qu’on
peut observer dans la moitié sud du pays, cosmopolite et abritant plus de
75% de la population. Marches quotidiennes et de grande ampleur dans toutes
les villes, drapeaux partout, ralliement de tendancespolitiques opposés,
dons de plusieurs dizaines de millions d’euros pour soutenir ‘l’effort de
guerre ». Rien de tout cela ne mérite visiblement d’être raconté. Et qu’on
me permette de douter aux inévitables dénégations sur  » l’opportunité » de
tels articles dans un contexte d’actualité surchargée. J’ai pris le parti de
ne pas y croire. Bref, je considérais comme un grand honneur d’écrire dans
un des titres-phares de la planète, et je n’y renonce que les larmes aux
yeux. Mais je préfère garder une idée haute de le Monde, en échappant à d’
éventuelles autres forfaitures dans le cadre d’un conflit qui se complexifie
qu’on tente visiblement de brouiller avec les armes journalistiques les
moins conventionnelles.
Pour terminer, je m’épanche quelque peu. Je suis un Africain, d’origine
camerounaise. Le Cameroun est un pays qui a connu une atroce guerre de
libération avortée, sévèrement matée par la France, puis le régime qu’elle a
porté à bout de bras. Durant toute cette période, le correspondant de le
Monde dans mon pays a accompagné et servi intellectuellement le crime, les
procès tronqués d’opposants, les massacres de grande ampleur dans l’Ouest,
la région dont je suis originaire. On dit que l’histoire a de la mémoire. Je
ne veux pas assister, quarante ans plus tard et dans un autre pays africain,
à un nouveau désastre programmé, dont le scénario diabolique est connu de
tous ceux qui réfléchissent il y a belle lurette, et qui se pare, comme d’
habitude, des oripeaux de la défense des droits de l’homme et tutti quanti.
Je ne veux pas faire de reportages larmoyants et emplis de bonne conscience
sur le futur front révolutionnaire unifié (RUF) tendance ivoirienne –
souvenons-nous des « freedom fighter » de ce mouvement rebelle
sierra-léonais, déjà appuyé à l’époque par le Burkina Faso et le Liberia. Je
n’ai que 25 ans, une carrière à protéger mais j’ai également une naïveté et
des convictions qui font que je ne peux plus longtemps continuer. J’arrête.
Avec tous mes sentiments distingués.

Théophile Kouamouo
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