Murmures

Les artistes tunisiens s’organisent pour que renaisse une culture de la revendication
février 2011 | Faits de société | Interculturel/Migrations | Tunisie
Source : Jeune Afrique

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Peintres, comédiens, réalisateurs, chanteurs… Sous Ben Ali, beaucoup ont résisté tant bien que mal à la censure et à la sclérose intellectuelle. Désormais, tout est à réformer. Cela tombe bien : ils sont volontaires ! Et les émeutes ont révélé l’existence d’une contre-culture trépidante même si elle était jusque-là confidentielle.

Tous les artistes et intellectuels tunisiens le savent, cette révolution est avant tout un mouvement populaire, et pas une fronde de l’intelligentsia. « La révolution n’est pas partie de la capitale et des centres intellectuels du pays, mais, au contraire, des régions les plus isolées et les plus délaissées », rappelle le poète Tahar Bekri. Les artistes n’en ont pas moins accompagné le mouvement depuis son déclenchement.

Les émeutes ont surtout offert un nouvel espace d’expression à une contre-culture jusque-là confidentielle et qui va se retrouver à l’avant-garde de la révolution. L’un de ses héros est le jeune rappeur Hamada Ben Amor, plus connu sous le nom d’El General. Le 6 janvier, il est arrêté par la police pour avoir mis en ligne la chanson Président, ton peuple est mort. Une véritable lettre ouverte au dictateur, qu’il invite à aller à la rencontre des jeunes désespérés et au chômage. « Descends dans la rue et regarde autour de toi, là où les gens sont traités comme des bêtes, là où les flics tapent sur des femmes voilées. » En quelques heures, les appels en faveur de sa libération déferlent sur la Toile, les réseaux sociaux exhument des chansons jusque-là inconnues, comme La Tunisie, notre pays, violente critique contre la corruption.

Au cœur de la révolution, proche des revendications de la jeunesse dont elle chante le mal-être, cette contre-¬culture, animée par des rappeurs comme Psyco-M et Lak3y, a gagné ses lettres de noblesse. Usant des nouvelles technologies, qui permettent d’éviter la censure, cette nouvelle génération d’artistes a pour devise l’impertinence et pour méthode le contournement. L’édition 2010 des Journées cinématographiques de Carthage (JCC), dirigées par Dora Bouchoucha, avait donné un aperçu de ces nouvelles formes de créativité lorsqu’avaient été projetés des courts-métrages de jeunes qui se sont autoproduits. « La révolution l’a montré : aujourd’hui, le peuple produit et diffuse ses propres images », s’enthousiasme Afif Riahi, directeur du Fest, le festival des cultures numériques.
Si la chute du régime Ben Ali a surpris le monde entier, le malaise de la société était déjà nettement perceptible dans les œuvres de certains artistes. Dans la poésie d’Ouled Ahmed résonne la prophétie de la « révolution du jasmin ». Dans son film Making of, Nouri Bouzid décrit le désarroi de cette jeunesse qui a été à l’origine des premières émeutes. « On sentait, dans le travail d’artistes-peintres comme Mohamed Ben Slama ou Dali Belkadhi, une très grande colère, une frustration qui étaient à l’œuvre dans toute la société », explique le galeriste Lotfi El Hafi, patron de l’espace d’art Mille Feuilles, à La Marsa.

En plus de vingt ans de dictature, le monde de la culture a beaucoup souffert. « La censure a étouffé la créativité, l’absence de moyens financiers a démotivé les artistes et rendu impossible la réalisation de certains spectacles ou films », regrette Habib Belhedi. « L’offre culturelle était sclérosée. Dans le cinéma, par exemple, on avait l’impression de tourner en rond autour des mêmes thèmes et des mêmes obsessions », ajoute un réalisateur. Perclus de peur, victimes d’intimidations, les artistes devaient faire preuve d’une motivation inébranlable pour continuer à travailler.

À l’instar de tous les secteurs de la société, le monde de l’art est donc appelé à se réformer en profondeur et à faire sa propre révolution. Conscients de l’urgence, les artistes se sont très vite organisés pour définir des axes prioritaires.

Si les artistes envisagent l’avenir avec un optimisme retrouvé, ils restent vigilants. Demain, qui contrôlera les médias ? Quelle sera la place de la culture dans le nouveau régime ? Jusqu’où ira la liberté d’expression ? Les interrogations sont nombreuses. Entre-temps, chacun sait que la révolution fournira pendant de nombreuses années un thème d’inspiration inépuisable. Reste à savoir comment les écrivains vont la raconter, les philosophes la penser, les cinéastes la filmer.

Extraits d’un article rédigé par Leïla Slimani paru sur Jeune Afrique le 3 février 2011.

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