Murmures

Un appel de personnalités de la culture : « Laurent Gbagbo doit partir ! »
mars 2011 | Divers | Histoire/société | Côte d’Ivoire
Source : Le Monde débats du 11 mars 2011

Français

signé par : Venance Konan, écrivain, journaliste ; Tiburce Koffi, écrivain, journaliste ; Tanella Boni, écrivaine et philosophie ; Soro Solo, producteur, journaliste ; Muriel Diallo, peintre ; Jean-Pierre Dozon, anthropologue ; Yaya Savané, muséologue.
Le 3 mars dernier, la soldatesque de Laurent Gbagbo a ouvert le feu sur un groupe de femmes qui étaient rassemblées devant la mairie du quartier d’Abobo à Abidjan. Sept femmes ont été tuées et plusieurs dizaines d’autres grièvement blessées. Cela a porté à 325 le nombre de personnes tuées que l’Opération de l’ONU en Côte d’Ivoire (Onuci) a pu compter depuis que Laurent Gbagbo refuse de reconnaître le résultat de l’élection présidentielle qui a vu sa défaite.

Les « jeunes patriotes » qui soutiennent Laurent Gbagbo quadrillent en ce moment les quartiers d’Abidjan. Ils rackettent et vont parfois jusqu’à assassiner les personnes dont les noms sont à consonance du nord ou du centre de la Côte d’Ivoire, régions qui ont massivement voté pour Alassane Ouattara.

La Côte d’Ivoire s’enfonce tragiquement et inexorablement dans la guerre civile, sous le regard impavide du monde entier.

L’Union africaine, quant à elle, tergiverse. Parce que deux chefs d’Etat africains, vivant très loin de la Côte d’Ivoire, refusent de reconnaître la défaite de Laurent Gbagbo, pour des raisons au mieux idéologiques. Puisque l’Occident, et singulièrement la France, a reconnu la victoire d’Alassane Ouattara, ils présentent ce dernier comme leur marionnette, et Laurent Gbagbo comme le résistant à la recolonisation de son pays.

Il est évident que ni l’Afrique du Sud ni l’Angola, qui soutiennent Laurent Gbagbo, ne subiront aucune conséquence de l’explosion de la Côte d’Ivoire. Ils sont bien trop loin. Mais les Etats voisins de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont des millions de ressortissants vivent en Côte d’Ivoire, dont l’économie est étroitement liée à celle de la Côte d’Ivoire, seront les premiers à en souffrir. Ils sont face à leurs responsabilités et doivent peser davantage sur l’Union Africaine.

Quelques rares intellectuels africains veulent encore voir en Laurent Gbagbo un combattant de la liberté et de la vraie indépendance de son pays, voire du continent africain.

Rappelons-leur que Laurent Gbagbo n’a accédé au pouvoir en 2000 qu’après que ses deux principaux rivaux qu’étaient Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara furent arbitrairement éliminés de l’élection présidentielle, sans qu’ils élèvent la voix, qu’il a marché sur le corps des Ivoiriens pour accéder au palais présidentiel, que son règne a été inauguré par un charnier d’une soixantaine de corps que toutes les commissions d’enquête ont mis sur le compte des gendarmes proches de lui…

Rappelons-leur les crimes qui ont jalonné les dix ans de pouvoir de Laurent Gbagbo, les escadrons de la mort, les manifestations systématiquement matées dans le sang, l’école livrée à la violence de la Fesci, ce syndicat estudiantin devenu une milice à sa solde et qui a mis en coupe réglée la noble institution scolaire et universitaire, les détournements massifs d’argent dans les filières du cacao et du pétrole au détriment du peuple ivoirien, la corruption et l’immoralité au profit de ses proches et qui ont gangrené toute la société ivoirienne, l’économie bradée aux multinationales…

Rappelons-leur qu’en 1949, sous la colonisation, des femmes avaient marché à Grand Bassam pour exiger la libération de leurs maris emprisonnés. Le colon n’avait pas osé ouvrir le feu sur elles. Laurent Gbagbo l’a fait le 3 mars 2011, comme il l’avait déjà fait en avril 2008, lorsque d’autres femmes avaient marché pour dénoncer la vie chère.

Rappelons-leur enfin, à ces intellectuels, que la première liberté d’un peuple, sa véritable indépendance, c’est de pouvoir choisir librement ses dirigeants. Les Ivoiriens ont librement choisi celui qu’ils veulent à la tête de leur pays, sous le regard du monde entier, et il s’appelle Alassane Ouattara. Laurent Gbagbo veut confisquer leur volonté et il est prêt à les massacrer pour y parvenir.

Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est dans la guerre civile. Les Ivoiriens résistent comme ils le peuvent. Combien de temps tiendront-ils ? Faut-il attendre que l’on se retrouve dans un schéma à la rwandaise, que le sang coule à flots dans les rues d’Abidjan et dans les campagnes avant de réagir ? Il est temps que tout soit mis en oeuvre pour que Laurent Gbagbo s’en aille.
Partager :