Nous, dans ce pays bouleversé (récits de Guyane)

De Christiane Succab-Goldman

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Toutes les personnes qui seront interviewées dans le film défilent au début en une longue litanie indiquant leurs origines multiples : ces 200 000 habitants qui peuplent une Guyane essentiellement concentrée dans les villes forment une étonnante mosaïque. Qu’est-ce qui fait donc ce « nous », l’unité d’un pays dont la population a quadruplé en peu de temps par apports successifs de la planète entière ?
Et si c’était l’aberration dénoncée par la députée Christiane Taubira de 30 % de taux de chômage malgré l’extrême richesse du sol et du sous-sol ? Une société hors-champ, laissée pour compte, qui a du mal à se comprendre elle-même et dont l’explosion est facile, notamment chez les jeunes.
Ce sera le premier fil conducteur de la quête de Christiane Saccab-Goldman : la genèse des émeutes de 1996. A l’origine, des professeurs absents que l’on ne remplace pas : les lycéens, soutenus par leurs parents, manifestent pour pouvoir travailler et préparer leur bac. Le rectorat commun à la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe est situé à 2000 km, à Fort de France. On dira vite « le rectorat des Martiniquais ». Les jeunes des quartiers défavorisés doublent les lycéens, cassent et pillent les magasins. Certains sont arrêtés. On brûle la maison du Procureur. Le ministre de l’Education, François Beyrou, est dépêché à Cayenne et prend la décision d’un rectorat et d’une académie distincte. Victoire. Mais lorsque des personnalités du mouvement syndical et politique guyanais sont arrêtés accusés de l’incendie de la maison du Procureur, les émeutes reprennent : le mal est profond, qui resurgit aisément, un cycle de crises depuis la grande grève de 1992 qui marquait la fin du mirage de développement économique, un climat préparant les émeutes.
Deuxième fil explicatif : la base spatiale de Kourou. Pour la construire et la faire vivre, la population guyanaise va quadrupler à partir de 1964, un bouleversement démographique qui fait encore peur. En 1977, la France implante en Guyane des exilés du Laos. Le « plan vert » est supposé accompagner par des mesures économiques tous ces apports de population : le volant industriel ne sera jamais réalisé tandis que le volant agricole déterminera une migration de Métropole, d’Haïti, du Brésil, du Surinam voisin.
Troisième fil, la guerre civile de 1986 au Surinam, et ses milliers de réfugiés qui traversent le fleuve Maroni, à l’Ouest du pays. Les Bushinengue (descendants des Noirs marrons qui avaient refusé l’esclavage) arrivent en masse, comme leurs ancêtres qui s’étaient soulevés contre les planteurs du Surinam, alors colonie hollandaise.
Ainsi donc, la Guyane serait malade de migrations et développements forcés aux conséquences économiques et sociales mal gérées par la puissance tutélaire. Ce n’est pas sa diversité qui pose problème en soi mais la mauvaise gestion des bouleversements démographiques. Appuyée par de nombreux entretiens et une approche chronologique fouillée, soutenue par un commentaire explicatif n’omettant aucun détail, la démonstration est implacable. Elle trouve son ampliation dans la vision poétique de Léon-Gontran Damas qui en 1938, dans « Retour en Guyane », écrit : « C’est la trop vieille enfance de la Guyane qui dure encore ». Une enfance qui demande à grandir : ce film en est à la fois le témoignage et l’appel.
Il y manque sans doute, au-delà des responsables et spécialistes, la vie des Guyanais eux-mêmes, cette plongée dans le corps social qui donnerait au spectateur l’expérience physique de ce que des explications soignées ne peuvent qu’imparfaitement transmettre, du cinéma en somme : la mise en scène du titre du film.

///Article N° : 3473


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